‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 165 sur 196 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Exemples des (devoirs particuliers qui naissent de ce principe : Que les grands sont obligés de faire pour Dieu tout ce qu'ils peuvent, premièrement, à l'égard de 1 immodestie des femmes ; deuxièmement, de la nomination aux bénéfices. Péchés dont les grands se chargent par la participation aux péchés d'aatrui.

Il n'y a qu'à étendre ce principe, que les grands sont obligés d'employer pour Dieu tout ce qu'ils ont reçu de Dieu, et qu'ils sont tenus de faire ce qu'ils peuvent, ou par leur autorité, ou par leur exemple, pour découvrir un nombre infini de devoirs particuliers à leur état, dont l'omission les rend coupables d'une infinité de fautes; et il ne sera pas inutile d'en considérer quelques-uns qui sont d'une fort grande étendue.

Il est certain, comme nous venons de dire, qu'il n'y a rien de plus capable d'inspirer la modestie aux personnes de condition médiocre, que de voir les personnes de grande qualité, sur lesquelles elles se règlent, et à qui elles ne veulent pas déplaire, dans une exacte modestie, soit pour les habits, soit pour les ajustements ; et qu'il y a des circonstances où des princesses et des femmes de gouverneurs de provinces, sans employer autre chose

que leur exemple et des témoignages de mépris pour celles qui seraient vêtues d'une manière immodeste, seraient capables de bannir l'immodestie de toute une ville. Elles peuvent au moins obliger à la modestie les personnes qui dépendent d'elles, et l'impression de leur exemple a toujours beaucoup de force sur quantité d'autres qui n'en dépendent pas. Ainsi elles sont capables d'empêcher un grand nombre de crimes qui naissent de ce dérèglement, et dans les femmes et dans les hommes. Oi^ si elles le peuvent, il est indubitable qu'elles le doivent , et qu'elles ne sont pas seulement obligées à la modestie par le devoir commun de toutes les femmes chrétiennes, mais encore plus par un devoir particulier qui naît de leur état, qui, les rendant capables d'empêcher beaucoup de crimes et de désordres, leur impose l'obligation de le faire à proportion du pouvoir qu'elles en ont ; car, si l'on ne doute point qu'un homme qui pourrait sauver la vie à plusieurs personnes, in se privant de quelque petit divertissement, ne fût homicide s'il préférait ce divertissement à la vie de ceux qu'il pourrait sauver, il est encore plus certain que si l'on peut préserver plusieurs âmes de la mort spirituelle, en pratiquant quelque action à laquelle on est d'ailleurs obligé par la loi de Dieu, par son état et par le ministère dont on est chargé de la part de Dieu, on ne la peut omettre sans se rendre homicide de tous ceux que l'on aurait pu empêcher de se perdre.

Cette effroyable conséquence fait voir quelle étrange différence les diverses conditions des hommes mettent entre les actions qui paraissent semblables à l'extérieur. Car l'immodestie des habits dans une femme qui n'est pas de qualité n'est péché qu'à proportion de la vanité qui l'accompagne et du scandale qu'elle peut causer à un petit nombre de personnes ; mais ce même mouvement de vanité qui porte les personnes de grande qualité , qui sont l'exemple et la règle des autres, à paraître devant le monde dans un état qui blesse la modestie , est une approbation publique de vice, une source de crimes et une loi de péché, puisque l'exemple de ces personnes est une loi vivante qui a beaucoup plus de force sur l'esprit du monde que toutes les lois et toutes les ordonnances qui ne sont écrites que dans des livres. Ainsi, quoiqu'elles ne pensent peut-être pas à toutes ces funestes suites, et qu'elles ne soient possédées que d'une légère passion de paraître agréables à ceux qui les voient , elles seront bien étonnées lorsqu'elles se verr ont chargées, au jugcmentde Dieu, des crimes d'une infinité de personnes qu'elles auront engagées ou aulorisées par leur exemple

dans ce dérèglement , au lieu qu'elles étaient obligées de les en retirer par l'exemple de leur modestie.

Rien n'est plus terrible que cette participation des crimes d'au- Irui, à laquelle on s'engage par l'omission de ces devoirs. En voici encore, d'autres exemples. Les seigneurs doivent la justice à ceux qui dépendent d'eux. Les officiers qu'ils leur donnent ne sont que pour tenir leur place et pour faire, au lieu d'eux, ce qu'ils devraient faire par ei^-mêmes, s'il était possible. Us sont donc obligés, dans le choix qu'ils en font, de préférer ceux qui savent le mieux s'acquitter de cet emploi. Que si, par quelque considération humaine, par négligence ou par la vue d'un bas intérêt, ils en choisissent d'incapables ou de moins capables, toutes les fautes de ces officiers leur seront imputées ; et ils se rendent coupables de toutes les injustices que ces officiers commettent, et de tous les désordres qui arrivent par leur injustice ou leur peu de suffisance. L'avarice ou l'ignorance d'un juge ruinera une pauvre famille, et ||i misère engagera cette famille ruinée en un grand nombre de crimes. 0"^ doute que tous ces crimes ne retombent sur ce seigneur s'il a préféré ce juge à d'autres plus capables, ou par négligence, ou par un motif d'intérêt humain?

Les ordonnances reçues dans le royaume donnent de même pouvoir aux seigneurs de remédier à quantité de désordres. Us ont droit, par exemple, d'empêcher que Ton donne à jouer aux jeux de hasard, d'interdire les danses les jours de fêtes, et de faire pratiquer plusieurs autres règlements semblables, dont l'observation serait capable de prévenir une infinité de crimes. Ceux qui peuvent, ou les introduire ou les maintenir, y sont donc indispensablement obligés ; et les seigneurs le peuvent lorsqu'ils sont autorisés par les lois du royaume. Ainsi, lorsqu'ils ne s'acquittent pas de cette obligation , qu'ils ne veillent pas sur leurs officiers, qu'ils ne les appuient pas , qu'ils en choisissent de corrompus, d'incapables, de faibles, qui n'ont ni zèle ni vigueur, ils ont sujet de se croire coupables devant Dieu de tous les crimes auxquels ils ont dû remédier.

Mais cette multitude de péchés dont les grands se trouvent acca. blés par la part qu'ils prennent à ceux des autres qu'ils négligent d'empêcher , est encore infiniment plus grande dans les choses ecclésiastiques, dont les princes et les grands sont souvent chargés, ou par la nomination de plusieurs bénéfices ecclésiastiques et de plusieurs charges pastorales, ou par les sollicitations qu'ils font pour les faire donner à ceux qui leur appartiennent. Un mauvai?

pasteur est coupable de tous les sacrilèges que commettent les mauvais prêtres qu'il emploie , de tous les scandales qu'ils causent, et de tous les crimes dos peuples qu'ils auraient pu empêcher, c'est-à-dire qu'il se commet peu de crimes dans une ville qui no soient imputés aux pasteurs négligents et vicieux. Mais si les crimes des peuples sont imputés aux pasteurs, qui doute que les crimes des peuples et des pasteurs ne soient imputés à ceux qui les ont nommés, ou qui les ont fait nommer par leur sollicitation et par leur crédit rtl ne faut sur cela que consulter les lumières les plus ordinaires du sens commun, car si le gouverneur d'une place importante, à qui le roi aurait donné le pouvoir de choisir tous les officiers inférieurs qui servent sous lui à la défense de cette place, au lieu de confier ces emplois à des gens de cœur, et de no considérer dans le choix qu'il en ferait que le service du roi, n'y considérait au contraire que son propre intérêt, et ne les donnait qu'à des gens sans expérience et sans courage, qui la laissassent prendre par les ennemis, n'est-il pas vrai que le roi aurait droit de traiter ce gouverneur de serviteur traître et infidèle? Combien Dieu le fera-t-il donc avec plus de justice à l'égard de ceux qui , ayant à remplir des charges pastorales , c'est-à-dire à donner des chefs aux chrétiens pour les garantir des attaques du démon et pour les conduire au ciel, les confient à des personnes qui n'ont aucune expérience de cette guerre spirituelle qu'ils sont obligés de faire à toutes les puissances des ténèbres qui sont plutôt d'intelligence avec elles, et qui, bien loin de conduire les peuples dans le chemin du salut, marchent eux-mêmes dans le chemin de la mort, et y attirent les autres par leur exemple ?

Il serait donc à désirer que tous les grands qui sont obligés de pourvoir à des charges pastorales eussent continuellement devant les yeux ce que saint Chrysostôme dit en particulier à l'égard de ceux qui contribuent par des vues humaines à établir des évéques indignes : - S'il arrive, dit-il, pour ne parler que de ce que l'on voit tous loi jours, que l'on élève à l'épiscopat une personne qui en est indigne, ou par la considération de l'amitié que l'on a pour luiy ou pour quelque autre raison, quel supplice ne s'attire-t-on point par ce mauvais choix ? On n'est pas seulement la cause de la perte d'une infinité d'âmes qui périssent par la faute de cet honnme indigne, mais on lui donne aussi l'occasion de tous les péchés qu'il commet dans l'administration de sa charge. Ainsi celui qui est auteur de sa promotion se rend coupable de tous I^'s proches qui seront commis, et par ce mauvais parleur , et par les

peuples qui lui sont soumis. Que si celui qui scandalise uns seu'e âme se rend en cela si criminel, qu'il vaudrait mieux, selon l'Écriture, qu'on lui attachât au cou une meule de moulin et qu'on le jetât à la mer, à quoi doit s'attendre un homme qui scandalise tant d'âmes?»

Il est vrai que le choix aux bénéfices qui n'ont point charge d'âme n'a pas de si grandes et de si funestes suites. Il ne faut pas s'imaginer néanmoins qu'il soit permis d'en disposer selon ses inclinations, et par d'autres considérations que celles de servir Dieu. C'est toujours un bien consacré à Dieu, et destiné pour l'entretien de ceux qui servent effectivement TËglise, et qui mènent une vie conforme à leur vocation, et par conséquent quand on les donne, ou que l'on les fait donner à des personnes dont la vie est toute séculière, et qui ne les recherchent que pour les employer à leur luxe et à leurs divertissements, et pour vivre d'une manière éloignée de la modestie ecclésiastique, tous les crimes qu'ils commettent dans la disposition de ces biens retombent sur ceux qui les ont choisis pour cette administration, sans s'informer s'ils étaient disposés à s'en acquitter et s'ils en savaient même les obligations.

Si l'on joint à tous ces devoirs ceux qui naissent du pouvoir que les grands ont de remédier à divers désordres dans les grands emplois qu'ils ont ; si l'on y ajoute ce qu'ils pourraient faire pour bannir par leur autorité, par leurs paroles et par leur exemple, le luxe, le blasphème, les débauches, le jeu, le libertinage, et un grand nombre d'autres sources de désordres et de crimes, et que l'on règle tout cela, par ces deux principes : que les grands sont obligés de faire tout ce qu'ils peuvent, et que l'omission de ces devoirs les rend coupables de tous les crimes qu'ils n'auront pas empêchés, on se formera quelque idée des effroyables dangers do ce ministère.

Cependant tous cet am^ de péchés, dont ils se chargent sans le savoir, ne se fait point sentir pendant leur vie. Le bruit qui se fait autour d'eux les étourdit, et les objets extérieurs qui les jettent hors d'eux-mêmes les empêchent de les voir. Ce sont comme des montagnes suspendues au-dessus de leurs tètes, que la miséricorde de Dieu soutient encore pour leur donner lieu de se reconnaître. Mais au moment de leur mort, toutes ces montagnes fondront tout d'un coup sur eux, et tous les objets qui les occupaient disparaissant à leurs yeux, ils ne se verront plus environnés que d'un nombre infini de gens qui leur reprocheront, ou les injustices

qu'ils* auront souffertes, ou les crimes où ils auront été engagés par le mauvais usage qu'ils auront fait de leur ministère.

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