‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 166 sur 196 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Que IMtat des grands est un obstacle à connaître leurs devoirs.

Ce quUI y a de plus terrible dans la condition des grands, est qu'en les obligeant à tous ces devoirs, elle leur sert d'obstacles à les reconnattre, et elle les empêche de s'en acquitter, lors même qu'ils les connaissent. Le fondement de leur état est qu'ils ne sont point à eux, mais aux peliples ; que la grandeur et l'autorité ne leur est point donnée pour en jouir et pour s'y plaire, mais afin de s'en servir pour le bien de ceux qui leur sont soumis. Mais qu'il est diflBcile de faire entrer ces sentiments dans Tâme de ceux qui sont nés dans les richesses et dans les honneurs ! L'inclination des bommes corrompus est de rapporter tout à eux, et de se rendre le centre de tout. C'est une tyrannie naturelle que le péché a gravée au plus profond de leur cœur. Mais les personnes de basse naissance ne peuvent pastfacilement l'exercer, parce que les autres ne leur cèdent pas. Ils sont continuellement avertis par la résistance que l'on fait à leurs désirs, que les autres hommes ne sont pas faits pour eux. Il en est tout au contraire des grands, et principalement de ceux qui le sont par leur naissance. Cette grandeur fait que, dès leur jeunesse, ils sont accoutumés à voir que tout le inonde leur cède et se rend à leurs inclinations, et cela leur persuade insensiblement que tous ces gens qui leur témoignent tant de déférence et tant de respects ne sont nés que pour eux, et pour contribuer ou à leur divertissement ou à leur grandeur. Ainsi ils croient n'avoir autre chose à faire qu'à en jouir et à travailler à l'augmenter, en faisant servir à cetto fin toutes les personnes qui sont dans leur dépendance ; et il ne leur ^ent presque jamais dans l'esprit que cette grandeur et tous ces autres biens qu'ils possèdent ne sont au contraire destinés par l'ordre de Dieu que pour servir ceux qui leur sont assujettis.

Aussi l'on voit ordinairement que les grands qui ont les vices des grands sont tellement occupés de leur grandeur, et que toutes leurs pensées se renferment tellement en eux-mêmes, qu'ils ne rendent presque jamais aucun service gratuit à personne. Ils sont avares de leur recommandation comme de leur bien, de peur que, s'ils obtenaient quelques grâces pour les autres, on ne leur en

tînt compte sur celles qu'ils espèrent pour eux-mêmes ; ce qui fait que leurs plus intimes amis n'osent leur demander leur faveur dans leurs affaires, à moins qu'ils ne l'aient achetée par des services réels, et que ce soit plutôt une récompense qu'une grâce. Ainsi ils font véritablement trafic de leur crédit et de leurs paroles. Et l'on peut dire, sans leur faire tort, qu'ils ne.«font que des marchands d'une condition plus relevée.

La connaissance des autres vérités qui leur sont nécessaires pour s'acquitter de leur devoir ne leur est pas moins difficile à acquérir. Ils les haïssent toutes naturellement, parce qu'elles les incommodent dans leurs passions. Ce sont des liens qui les mettent à l'étroit, qui les troublent dans leurs plaisirs, et qui leur rendent leur grandeur presque inutile. Ainsi la corruption de leur cœur les éloigne de ces vérités, et cette corruption est favorisée par tous les objets qui les environnent. Chacun sait qu'ils n'aiment pas la vérité qui rabaisse, et qu'ils aiment le mensonge qui !es flatte, et ainsi on s'efforce à l'envi de les tromper, parce qu'on s'aime plus qu'on ne les aime.

Il est vrai qu'il se mêle quelque chose de cette mauvaise complaisance dans la conduite que Ton tient à l'égard de tout le monde; mais on en a néanmoins infiniment davantage pour les grands que pour les autres, car l'intérêt augmente le désir de plaire et la crainte de déplaire à proportion que ceux avec qui on traite sont plus capables ou de servir ou de nuire, c'est-à-dire qu'ils sont plus -grands. Et par là il est visible que tout degré de grandeur est un obstacle à la vérité, et que vouloir s'élever plus haut dans le monde, c'est vouloir que la vérité ait plus de peine à se faire entendre à nous.

Mais ce n'est pas seulement la cupidité qui cache la vérité aux grands, la prudence même est obligée souvent de la couvrir, ou du moins de la tempérer, afin de la proportionner à leur faiblesse; car la complaisance continuelle de ceux qui les environnent ayant produit dans leur esprit une délicatesse qui les rend incapables de souffrir la vérité dans sa pureté et dans sa force, il faut par nécessité ne leur en montrer qu'une partie, et leur faire plutôt entrevoir les choses que de les leur proposer expressément. Ou parle quelquefois sincèrement et avec ouverture aux personnes du commun ; mais qui l'oserait faire à l'égard des grands, et mémo qui le doit faire, à moin? qu'ils ne témoignent eux-mêmes de le désirer? La vérité cherche quelquefois les petits, et elle se présente à eux sans qu'ils la demandent; mais il faut que les grands te

cherchent avec grand soin, et qu'ils aillent au-devant d*elle, s'ils la veulent trouver en ce monde.

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