CHAPITRE V
Combien l'état des grands leur rend la pratique de leurs devoirs difficile.
S'il est si difficile aux grands de connaître leurs devoirs, il ne Test pas moins de s'en acquitter après les avoir connus; car de quelle force n'ont-ils pas besoin pour surmonter toutes les passions injustes des hommes qui s'y opposent , et qui sont en cela favorisés par leurs propres passions? S'ils sont chargés, par exemple, do la distribution des bénéfices, et qu'ils y veuillent suivre les lois de l'Église, quels obstacles n'y trouvent-ils point? 11 faut rebuter ceux qui s'en croiraient obligés, et aller chercher des gens q\ji ne leur en auront point d'obligation, parce qu'ils prendront ces dignités pour des charges dangereuses à leur conscience. Il faut qu'ils cherchent, non ceux qui leur font la cour dans l'espérance de les obtenir, mais ceux qu'ils ne connaissent pas, ou qui tâchent de se cacher pour éviter qu'on les choisisse. Les grands auraientils jamais recherché la nomination d'aucun bénéfice pour n'en user qu'à ces conditions ? Et néanmoins ils n'en peuvent user légitimement qu'avec ces conditions.
Ces difficultés, qui naissent de \e:r condition, ne sont pas moins sensibles à l'égard des devoirs communs du christianisme, auxquels ils ne sont pas moins obligés que les autres. Car il faut considérer que» comme étant grands, ils ne laissent pas d'être hommes, les devoirs de leur condition ne les dispensent pas des devoirs et des suites de la condition commune des hommes. Us sont hommes et pécheurs, c'est-à-dire pleins de corruption , de misères, de ténèbres et de plaies intérieures. Ils doivent reconnaître ces plaies; ils doivent y remédier. Us sont orgueilleux , ils ont besoin de s'humilier. Ils sont voluptueux , ils ont besoin de se mortilicr. Ils sont attachés aux biens du monde , ils ont besoin de s'en détacher. Ts sont tout hors d'eux-mêmes et tout dissipés , ils ont besoin de se • recueillir. Le moyen ordinaire de se guérir de ces maladies est de se priver des choses qui les causent et qui les nourrissent. Mais c'est ce que leur condition ne leur permet pas. Us ne peuvent se séparer ni de leurs richesses, ni de leurs honneurs, ni de leur pompe. Us sont peu en état de pratiquer la mortiOcation et encore moins la retraite. Ils ont mille engagements qui les attirent au
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dehors. Cependant il faut guérir ou périr; et, ne pouvant guérir par la manière ordinaire, il faut qu'ils guérissent d'une manière extraordinaire et en quelque sorte miraculeuse dans l'ordre même de la grâce. II faut qu'ils soient humbles dans les honneurs, pauvres dans les richesses, pénétrés de leur misère dans leur bonheur apparent. Ainsi, au lieu que les autres soutiennent par les exercices extérieurs la faiblesse de leur esprit et de leur vertu, il faut que les grands au contraire surmontent par la force de leur esprit et de leurs vertus tous les empêchements extérieurs.
Ils ne sauraient être dans la véritable disposition que Dieu leur demande et que la raison exige d'eux, s'ils ne se considèrent dans trois ordres différents, dans l'ordre extérieur, dans l'ordre naturel et dans l'ordre intérieur qui dépend de la vertu. Selon l'ordre extérieur, ils sont plus que les autres ; selon l'ordre naturel , ils sont entièrement égaux aux autres ; et selon l'ordre intérieur, ils sont obligés, par humilité, de se mettre au-dessous des autres. Lçs sentiments qui naissent de ces trois ordres doivent subsister ensemble; et s'ils sont obligés, pour conserver l'ordre extérieur, de se tenir dans le rang qui leur appartient, selon le monde, ils ne doivent pas laisser pour cela de se tenir dans une égalité parfaite avec les hommes, qui les rende doux, compatissants et charitables envers tous; et ils ne sont pas de même dispensés de reconnaître que peut-rtre leurs péchés et leurs défauts les font regarder do Dieu et des anges comme les derniers des hommes. On nesauniit nier qu'ils ne soient obligés d'être dans ces dispositions; mais qu'il est difficile de les allier ensemble! L'esprit de l'homme est si étroit qu'il ne faut presque rien pour le remplir. Ainsi il arrive d'ordinaire que la qualité de grand leur fait presque oublier qu'ils sont hommes, et encore plus qu'ils sont pécheurs. Ils ne se regardent presque jamais que par l'ordre extérieur, par leurs richesse?, par leur noblesse, par leurs charges, et ils ne regardent de même les autres hommes que par ce qui les rabaisse au-dessous d'eux. C'est une illusion qui naît comme naturellement de cet état, et qui ne se peut dissiper que par une grâce extraordinaire qui les fisse rentrer en eux-mêmes, en même temps qu'ils sont attirés au dehors avec tant de violence.
Quel moyen d'être environné de biens et d'honneurs et de ne s'en rien attribuer ; "de les regarder toujours comme n'étant point à soi, et comme servant seulement à son ministère? Si les grands n'avaient point de passion pour toutes ces choses, l'usage légitima leur en serait plus facile; maiis ils en sont pleins, et ils les ont
même plus violentes que les autres. Ils sont remplis de concupiscence pour les richesses, pour l'éclat, pour les plaisirs ; et ces richesses, cet éclat, ces plaisirs se présentent incessamment à eux. Us ne peuvent pas s'en priver absolument comme les autres, cependant il leur est aussi défendu qu'aux autres de s'y arrêter, d'en jouir et de s'y plaire. Qui est-ce , dit l'Écriture, qui peut toucher de la poix sans se souiller ? Qui teligerit picem inquinabitur ah aa". Qui peut boire de ce vin délicieux sans s'en enivrer? La raison ne nous fait point d'autre réponse, sinon que cela paraît impossible, et il faut avoir recours à la foi pour ne pas désespérer absolument. •
Que si ces difficultés sont très grandes pour ceux mêmes à qui l'âge et l'expérience ont pu faire sentir le néant et la vanité du monde et de tout ce qui y flatte l'esprit et les sens, et qui, ayant éprouvé les amertumes qui sont mêlées avec les douceurs qu'il nous présente, ont pu en concevoir quelque sorte de dégoût , que sera-ce pour ceux qui commencent de les goûter ; qui n'ont encore aucune expérience des misères attachées à tous les plaisirs ; qui ont peu de connaissance des devoirs du christianisme et peu de vue de leurs dangers ; qui ont le cœur ouvert à tous les objets des sens qui sont propres à attirer l'estime des hommes, et qui la désirent avec passion ; qui plaisent au monde et à qui le monde platt ; qui sont entraînés vers le vice par mille tentations et extérieures et intérieures, et qui ont à combattre en môme temps les plus violents efiforts de leur propre corruption, les charmes les plus attirants du monde et les plus dangereux artifices des démons?
Entre tous les dangers où l'on est dans le monde de perdre la vie du corps, il y en a peu qui puissent même servir d'image du danger de perdre son âme, que court un jeune prince agréable de corps et d'esprit, qui entre à la cour avec peu de lumière chrétienne et beaucoup d'inclination pour les plaisirs. Celui où s'exposerait un homme qui entreprendrait le voyage des Indes sur un i)ateau de pêcheur sans gouvernail et sans pilote ; celui que l'on court en entrant et en séjournant dans une ville et dans une maison pestiférée, parmi des cadavres empestés; celui où est un soldat en essuyant la décharge de toute une armée, n'est rien en comparaison du danger de ce prince, qui est en butte à tous ies traits du monde et des démons , qui cherche la mort et que la mort cherche. 11 n'y a que Dieu qui, par une protQOtioti toute miraculeuse, puisie
(0} Eccle^,, xui, l.
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Ten garantir en détournant tous ces traits et en empêchant qu^il ne s'en perce lui-même le cœur.
On peut conclure de tout cela que comme la vie des monastères est une vie formée par des saints pour aller plus facilement au ciel, la vie que les grands mènent d'ordinaire à la cour est une vie formée pour aller très facilement en enfer. Et il n'y a qu''à étendre la comparaison pour reconnaître qu'elle est parfaitement juste. Les facilités de se sauver que les saints ont procurées à ceux qui vivent dans des monastères bien réglés consistent en ce qu'ils ont fermé, autant qu'ils ont pu, toutes les portes au diable, et ouvert toutes les portes de la grâce. Ils ont banni les plailirs par les austérités, l'avarice par la pauvreté, l'oisiveté par lo travail, l'orgueil par l'obéissance et l'humilité. Ils ont appliqué les hommes à la lecture, à la prière, au silence, afin de donner entrée à la vérité et à la grâce. Us ont tâché que toutes choses portassent à Dieu et détruisissent l'esprit du monde.
La vie de la cour est dressée sur le même modèle, mais dans une fin toute contraire. Elle est toute composée de ce qui donne entrée au péché, comme l'oisiveté, le divertissement, la conversation des hommes avec les femmes, les mauvais discours, les maximes de libertinage, d'intérêt, d'ambition, de colère, de vengeance, et tout ce qui excite les passions. On a tâché d'en bannir tout ce qui porte à Dieu, et à rentrer en soi-même, comme la retraite, la lecture, la prière, les bons exemples, l'occupation légitime et utile.
Que faut-il donc que les grands fassent pour se garantir de ce danger ? Prendront- ils part à cette vie? Mais s'ils s'y abandonnent, les voilà perdus par cette vie même; car on ne doit pas prétendre de se sauver dans une vie toute d'oisivelé, de divertissement, de jeu, de passion. Tâcheront-ils d'y apporter quelque tempérament, de donner quelque chose au monde sans s'y laisser lout-àfait aller? Mais le monde souffrira-t-il ce partage, et ne les traitera-t-il point de ridicules? Il faudra donc le choquer en mille' occasions : ce qui demande une extrême force; mais quelque grandes que soient ces difiBcultés, il faut que les grands se résolvent de les surmonter en demeurant dans le monde, puisqu'il n'y a point de nécessité qui ne doive céder au danger de se perdre pour l'éternité, comme dit Turtullien : Quœcumqiie nécessitas viinor ^st periculo tanto comparata*
DE LA GRANDEUR* éil