CHAPITRE VI
Ëtat de grandeur contraire à l'inslinct dti christianisme.
Tout cela fait voir que Pélat des grands est un état violent pour des chrétiens, et qu^il est contraire au premier instinct que Tesprit de Dieu inspire aux âmes qu'il touche; car cet instinct est un instinct de crainte qui tend à s'éloigner des. tentations; c'est un instinct de haine et d'aversion pour les objets de la concupiscence ; c'est un instinct qui porte à l'imitation de la vie de Jésus-Christ sur la terre, qui a été toute contraire dans l'extérieur à celle des grands. Et comme cet instinct demeure dans les grands lorsqu'ils sont véritablement chrétiens, il faut par nécessité qu'ils produisent en eux un combat et une opposition intérieure contre les servitudes auxquelles leur condition les engage, qui les fasse crier avec Job : Quare misero data est lux et vita his qui in amaritiAdine animx sunt ". Pourquoi faut-il. Seigneur, qu'une âme qui devait être toute pénétrée du sentiment de sa bassesse et de sa misère, se trouve dans l'éclat et dans les honneurs, et qu'elle soit environnée d'une troupe de gens qui lui veulent persuader qu'elle est heureuse! Pourquoi faut-il qu'elle commande aux autres, elle qui devrait être assujettie à toutes les créatures? Pourquoi faut-il qu'elle jouisse des biens du monde, elle qui devrait être toute plongée dans l'amertume de la pénitence?
Il est si vrai que l'état de grandeur est contraire par lui-même à cet instinct que l'esprit de Dieu forme dans le cœur de tous les véritables chrétiens, qu'il n'y a presque point de vertu chrétienne à laquelle il n'ait quelque opposition, et dont il ne nous éloigne par lui-même.
Il est contraire à l'esprit de foi, puisque la foi nous sépare des choses présentes et visibles pour nous attacher aux choses invisibles et éternelles ; et la grandeur,* au contraire, nous attache aux choses visibles et temporelles, en les approchant de nous, et en nous forçant de les voir et de les sentir en ce qu'elles ont de plus éclatant et de plus délicieux.
Il est contraire à l'espérance chrétienne, parce que cette vertu nous fait mettre notre confiance et notre appui en Dieu seul, au lieu que la grandeur porte d'elle-même à mettre son appui et sa
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confiance dans les richesses, selon ce que dit le Sage : « La forteresse du riche, c'est-à-dire son soutien et l'objet de son espérance, consiste dans ses richesses, » substantia diviiis urbs foriitudinis ejus ". Ce qui fait aussi que saint Paul recoi^mande particulièrement aux riches du monde, de ne mettre pas leur espérance dans (ies richesses incertaines : Neque sperare in incerto diuitiarufn f>, parce qu'il savait que c'était là la peinte où le poids même des richesses les portait.
11 est contraire à l'esprit de charité, parce que la charité ne se regarde point elle-même, et qu'elle se rapporte toute aux autres; au lieu que l'instinct de la grandeur est de ne regarder que soi, et de rapporter toutes choses à soi.
Enfin, il est contraire à l'esprit de recueillement, par la dissipation continuelle où il engage ; à l'esprit de pénitence, par les plaisirs qu'il fournit; à l'esprit de pauvreté, par l'abondance des biens du monde qui l'accompagne; et à l'esprit d'humilité, par les objets d'ambition et d'orgueil qu'il présente sans cesse à l'esprit.
Que si l'état des grands est tel que nous l'avons représenté, il est clair qu'il peut bien être souffert lorsque Dieu nous l'impose, qu'il peut être accepté par soumission à sa volonté, mais qu'il ne peut être recherché volontairement sans présomption et sans imprudence. Il faut que ce soit la vue de Tordre de Dieu et de sa volonté qui nous y console, comme c'est sa grâce qui nous y doit soutenir. C'est pourquoi PÉcriture, en nous marquant à quoi nous nous devons porter de nous-mêmes, nous avertit qu'il ne faut pas demander à Dieu les grandes charges, ni les grands emplois : Noli quarere à Domino ducatum, neque à Rege cathedram honoris *. Elle nous avertit de n'exposer pas nos fautes aux yeux du peuple, en nous chargeant de le gouverner : Non pecces in multitudine civitatis, nec te immittas in populum '^, » •