CHAPITRE IL
Qu'eii ftmt Jnsrit MnbteA Vutam que bo« troiu f««r la HAU «ft
faible, en le comparant aux autres passions.
Voilà Tétat dans lequel noû-seulement nous gommes nés, ittais où nous sommes encore engagés en partie, et dont nous devons tâcher de sortir en diminuant, autant quMI nous sera possible, cette aversion naturelle que nous avons pour la vérité, et en travaillant à faire croître en nous ce que Dieu nous a donné d'amour pour elle. Et il est bon, pour nous exciter davantage à ce travail, de nous convaincre nous-mêmes de la faiblesse de cet amour. Nous le pouvons facilement, en considérant combien un amour plein et sincère pour quelque objet, comme celui qu'uh avare a pour l'argent, est différent de l'amour que nous avons ou que nous nous flattons d'avoir pour la vérité.
Le cœur d'un avare, par exemple, sent un penchant continuel du côté du gain ; les moyens qu'on lui en donne y entrent toujours sans résistance ; ils y sont toujours reçus avec une joie sincère, sans opposition et sans partage ; il ne faut point de ménagements, ni de tempéraments étudiés pour les faire agréer. Toute personne est bien venue à les .proposer, amis, ennemis, familiers, étrangers, inférieurs, égaux, supérieurs; et bien loin qu'il conçoive ifi l'aigreur contre ceux qui lui font quelque ouverture pour augmenter son bien, ce serait un moyen certain de l'adoucir s'il était aigri contre eux. Il ne s*amuse point à chercher des raisons pour rejeter ces avis ; il n'en prend jamais sujet d'examiner les défauts de ceux qui les donnent ; il ne pointillé point sur les manières, sur l'air, sur les intentions ; il cherche uniquement à s'éclaircir de la vérité de ce qu'on lui dit; et l'examinant de bonne foi, il ne craint rien que de s'y tromper.
Voilà la manière dont nous devrions aimer la vérité, et le modèle que le sage nous en propose, en nous ordonnant de la chercher comme Vargent « ; et nous y pouvons, voir que nous Taimons si peu, et que nous la cherchons si imparfaitement, qu^on peut dire do nous tout le contraire de ce que nous avons dit de cet avare.
Car notre cœur n'est presque jamais ouvert du côté que la vérité se présente. Elle y trouve toujours de la résistance, et n'y
(a) Prov., i:, 4.
entre Jamais sans Tîolenoe et sans effort; et si cpielquefols oti la
reçoit agréablement en appwence, oVst tonjonrs arec qoelqne
chagrin intérieur, de quelque ]oie superfidelte qu'on le déguisa.
Persoane n'est propre à nous la faire oonnattlë ; et i'amovr-propre
M manque presque jamais de nous fournir des reproches conM
tons oeax qui Tentreprennent. La rhétorique n'a point asses
d'adresse ni de d^icatesse pour nous l'insinuer sans nous blesser.
Noos trouvons toujours de l^icks dans les choses, des défauts
dans l'air, dans tes manières, dans le temps. Et au lieu d'appH-
qner sincèrement notre esprit à l'examen de ce qu'on nous prO**
pose, BOUS ne l'appliquons qu'à une recherche inutile et maligne
des défauts de ceux qui nous donnent ces avis. C'est le portrait de
l'esprit et de la ocmduite de la plupart des hommes. Les traits eif
sont plus marqués dans les uns que dans les autres ; mais il y en a
pen en qui il n'en paraisse quelques traœs.
Ne nous flattons donc pas au moins d'une vertu que nocts n'avons pas, et gardons-nous bien de dire, comme font tant de gens, que nous ne désirons rien tant que de nous connattrè nous-mêmes, el qu'on ne saurait nous faire plus de plaisir que de nous y aider. ^connaissons, au contraire, que ce serait nouS donner une louange ({Qi surpasse l'homme. Et ainsi, que le premier pas que notis ferons pour en sortir soit d'avouer sincèrement l'opposition que nous sentons en nous à la connaissance de nous-mêmes, et d'en gémir devant Dieu comme d'un de nos pHis grands maux.
ÈHAPITREIIÎ.
QB'eKon qn'fl ti'^ ait qtt« là lutofètè de tien qol Hoiti puian f«lrfe écamiiître 4 noos-mêmes, cela s'eiEdut poiai l'àtypIkàtiM 4 ftcquérir cette cotmaisMUice. Deux connaiflBances de Thomme, l'une générale, Tantre particulière. Défauts communs ne laissent pas de nous être propres. DescHptiou de Vétat de rhoiiime sprès le péché.
Le seéoiid pas, qui n'est pas moins essentiel, est de reoennattre l'impuissance oh noms sommes de réussir dans eette recherche sans le secours de k lumière de Dieu ; car il n'y a que cette lu«* mière qui puisse dissipef les nuages dont notre coour est couvert» et ce n'est que par elle que nous pouvons juger sainement de ce que noos y découvrons ; nos mouvements étant bens eu mauvais, ^n qu'ils sont conformes ou contraires à la vérité qui en est la f^le. Enfin, il n'y a que Dieu qui nous puisse donner une connais* sance de nous-mêmes qui soit tempérée dans la juste proportleiil'
M DB U CONHAISSANCE
dont nôtre infirmité a besoin : celle que nous ponvons acquérir par des efforts purement humains étant quelquefois 'aussi dangereuse que l'ignorance même de notre état, parce qu'elle est capable de porter l'âme au découragement et à une espèce de désespoir; au lieu que celle que Dieu lui donne la soutient en même temps qu'elle la rabaisse, et ne l'abat jamais par la vue de ses misères, qu'elle ne la relève par la confiance en la miséricorde de Dieu.
Mais cette persuasion ferme, qu'on ne doit attendre cette connaissance si nécessaire que de la pure grâce de Dieu, n'exclut nullement les réflexions qu'il faut faire pour l'acquérir ; car la grâce se cache souvent sous ces réflexions, et elle s'en sert pour faire entrer ses lumières dans notre esprit. Il faut donc agir à l'égard de ce point si important de la vie chrétienne, comme à l'égard de tous les autres ; c'est-à-dire qu'il faut demander à Dieu la connaissance de soi-même comme ne dépendant que de lui seul, et qu'il faut travailler à l'acquérir comme si elle ne dépendait que de notre soin; et c'est dans cette vue que nous donnerons ici quelques ouvertures qui peuvent aider dans cette recherche.
Il y a deux sortes de connaissances de l'homme, l'une générale et l'autre particulière. La première découvre ce qui convient à tous les hommes dans l'état du péché où ils sont nés ; l'autre nous apprend ce que nous avons ajouté à cette corruption commune; car, quoi qu'elle soit la même dans tous par sa racine, elle prend néanmoins une infinité de diverses formes , selon que l'âme s'y abandonne plus ou moins et que la concupiscence étant déterminée et excitée par les occasions et par les objets, se répand plus d'un côté que d'un autre; de sorte que, par ce différent mélange de dérèglements particuliers , il se forme autant de diverses maladies et de divers états qu'il y a d'âmes différentes.
C'est sans doute à cette connaissance particulière de notre état que nous devons tendre; car il nous servirait peu de contempler le portrait général de la corruption de l'homme, si nous ne nous en servions pour tracer le nôtre, puisqu'il s'agit de nous guérir en particulier,^et non les hommes en général. Mais la connaissance de l'état commun des hommes ne laisse pas d'être très utile , et elle comprend même la plus grande partie de cette connaissance particulière que nous cherchons ; car ces défauts et ces vices, pour être communs, ne laissent pas d'être les vices et les défauts de chacun de nous ; ils ne subsistent point en l'air ni dans quelque être séparé de nous; ils sont en nou^, et ils nous rendent chacun aussi misérables que si nul autre ne les avait.
DE SOi-MÊME. 41
Cherchons donc une partie de ce que nous sommes dans la connaissance générale de l'homme corrompu ; et pour nous la représenter par quelque image , servons-nous de celle que TÉcriture emploie pour exprimer celui du peuple d'Israël , en disant que, depuis la tète jusqu'aux pieds, il n'y avait point en lui de partie saine : A planta pedis usque ad verticem non est in eo sanitas *. Qu'on 8*imagine donc une plaie universelle ou plutôt un amas de plaies, de pestes, de charbons, dont le corps d'un homme soit tout couvert ; qu'entre ces plaies il y en ait qui paraissent plus envenimées et plus enflammées, d'autres qui semblent comme amorties et sans ardeur; mais qu'elles aient néanmoins cela de commun, qu'elles puissent toutes devenir mortelles, celles même qui paraissentjapprocher de la guérison se pouvant aigrir et enflammer de nouveau par diverses causes intérieures et extérieures capables de proddire cet effet, sans que cet homme ait aucun moyen ni aucune force pour l'empêcher. Voilà l'image de l'état où nous sommes nés et de ce que nous sommes par la nature. L'amour de nous-mêmes, qui est le centre et la source de toutes nos maladies, nous donne une inclination violente pour les plaisirs, pour l'élévation et pour tout ce qui nourrit notre curiosité, afin de remplir par là le vide effroyable que la perte de notre bonheur véritable a causé dans notre oosur. Et cette inclination nous dispose à nous procurer ces trois objets de no^ésirs par tontes sortes de voies, qudque injustes et quelque criminelles qu'elles soient.
liais comme ces objets, se diversifiant en mille manières, agissent plus ou moins sur notre imagination et sur nos sens , les mouvements par lesquels notre âme s'y porte sont aussi fort différents; et c'est ce qui fait la diversité de nos passions , dont le divers assemblage et les divers degrés font la différence des humeurs et des dispositions particulières des hommes. Les unes sont plus criminelles, les autres plus innocentes, selon leurs objets; les unes plus vives, les autres plus languissantes, selon la manière dont elles s'y portent. Il y en a même qui paraissent tout* à-fait éteintes, parce que le cœur est dominé par une passion contraire: et ce sont là ces plaies sans feu et presque guéries, dont nous parlions tout à l'heure. Mais il ne faut pas s'y fier absolument; car jamais elles ne se referment si bien qu'elles ne puissent s'envenimer de nouveau. Quelque éloignement que nous ayons de certains (, il reste pourtant toujours en nous assez de penchant pour
i») iMie, I, S.
i2 DE LA CONNAISSANCE .
0006 y faire tomber, si Dieu peraiettait que les pensées qui iu)us en peuvent détouf ser s'éloignassent de notre esprit, que les ob|ete qui nous y peuvent porter agissent vivement sur nous, et enfin qu'il se fit un amas de ciroonstancee extérieures capables d'irriter notre concupiscence et de la tourner de ce cèté-là ; ce qui a donné lieu à saint Augustin d'établir cette belle règle: • Que» de tous les péobés que les hommes commettent, il n'y en a aucun qu^un autre homme ne commit s'il n^était aidé par cékvà qui a fait l'homme. » NuiiLUM est peceatum qwod faoii homo, quod non possU f(to&re et aUer komo^si desit rector à quo fœtus est homo *.
Ainsi, ne nous flattons jamais d'une entière exemption d'aucun vice, ni d'un amortissement total d'aucuae passion, et recomuiissons en nous cette malheureuse capacité de tous les crimes et de tous les dérèglements des hommes. Que cette vue ne nous permette jamais de nous élever au-de^us de qui que ce soiff; qu'elle nous rabaisse et nous humilie par tous les d^ordrês et par tous tes défauts que nous remarquerons dans les autres, puisqu'ils sont nètres en quelque façon par la pente que nous y avons et par l'impuissance où nous sommes de nous en garantir, si Dieu ne nous en préserve. Ainsi l'histoire des honmies; qui ne comprend presque que celle de leurs passions , de leurs faiblesses et de leurs désordres, deviendra en quelque sorte notre profHPe histoire; et au lieu qu'^e n'est pour la plupart deuens qu'un divertissement assez vain, elle sera pour nous, si noff la considérons dans cet esprit, une instruction très solide qui nous remettra sans cesse nos dééiuts devant les yeux et qai nous bsH reconnaître ou ce que nous sommes en effet, ou ce que nous pouvons devenir si Dieu nous aban-donpe à nous-mêmes.
C'est par ces réflexions, que nous devons faire sans cesse sur tout ce que l^n voit et que l'on apprend des dérèglements des hommes, qu'il Caïut tâcher de concevoir plus ^stinctement la corruptio* de ilQtre nature; car il ne suffit pas d'en avoir seulement mate idée confuse et gén^le, comme celle que nous venons de tracer; il faut en considéFer en détail les diverses parties e^ les efiets qui en dépendent, et s'efforcer de eonnattce à fond l'ii^ustice, la vanité et la fathlâsse de l'homme, le progrès et les effets de ses passions, Wk s'appliquant toujours ces connaissances communes; et sans se contenter de reconnaHre simplement que nous avens la racine et la $ouj>ett de ees défauts, tâchons de plus de découvrir ce quittes
(o) Serm.y 99, n. 6, t. V,
nàtM OBt prodwi en nous e^ jusqu'à quel poinl oBesy WAt tl*
fautes.