CHAPITRE IV
Tentations que la comédie cause en ce genre-là, plus dangereuses que les autres par plusieurs raisons. Qu'elles font souverit beaucoup de tort sans qu^on s'en aperçoive. Qu'il suffit même, pour être obligé de fuir la comédie, qu'elle soit dangereuse à d'autres.
Ce qui rend ce danger plus grand, est que la comédie éloigne tous les remèdes qui peuvent empêcher la mauvaise impression qu'elle fait. Le cœur y est amolli par le plaisir. L'esprit y est tout occupé des objets extérieurs et entièrement enivré des folies que l'on y voit représenter, et par conséquent hors de l'état de la vigilance chrétienne, nécessaire pour résister aux tentations, et comme un roseau capable d'être emporté par toutes sortes de vents. Je ne sais s'il y en a qui puissent dire qu'ils aient jamais pensé à s'y préparer par la prière : et quand il y en aurait, ce ne pourrait être que des prières toutes humaines, où l'esprit de Dieu n'aurait point de part. Car le Saint-Esprit porterait bien plutôt à éviter ces divertissements dangereux, qu'à demander la grâce d'être préservé de la corruption qui s'y rencontre. Si donc les personnes qui vivent dans la retraite et dans l'éloignement du
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inonde ne laissent pas de trouver de grandes difficultés dans la vie chrétienne au fond même des monastères ; s'ils reçoivent des atteintes du commerce du monde lors même que c'est la charité et la nécessité qui les y engagent, et qu'ils se tiennent sur leurs gardes autant qu'ils peuvent pour y résister ; quelles peuvent être les plaies et les chutes de ceux qui, menant une vie toute sensuelle , s'exposent à des tentations auxquelles les plus forts ne pourraient s'empêcher de succomber? Ne doit-on pas dire d'eux, en les comparant avec les personnes saintes, ce que Job dit de l'homme en le comparant avec les anges : Ecce qui serviunt ei ' non sunt stabiles, et in Angelis suis reperit pravitatem : quanta magis hi qui habitant domos luteas, consumentur velut à tinea'? Si ces esprits qui servent à Dieu de ministres ne sont pas fermes, et s'il trouve des défauts dans ses anges mêmes, à combien plus forte raison des âmes renfermées dans des corps, comme dans des maisons de boue, seront-elles sujettes à la corruption et au péché ? Ou ce que dit Isaïe : Super humum populi mei spinœ et vêpres ascendent : quanta magis super omnes domos gaudii dviiatis exultantis * ? Si la terre de mon peuple, dit le Seigneur, est couverte de ronces et d'épines, c'est-à-dire si les âmes spirituelles sont quelquefois percées par les pointes du péché, à quels désordres ne s'emporteront point ceux qui vivent dans les plaisirs, et qui ont le cœur rempli de toutes les folles joies du monde? Quanta magis super omnm domos gaudii dvitatis exultantis ?
On doit considérer de plus que la comédie est une tentation recherchée de gaieté de cœur, ce qui éloigne bien plus la grâce de Dieu, et le porte davantage à nous abandonner à notre propre corruption, que celles où l'on tombe sans les prévoir. Il y a de la témérité, de l'orgueil et de l'impiété à se croire capable de résister sans la grâce aux tentations que Ton rencontre dans la comédie : et il y a de la présomption et de la folie à croire que Dieu nous délivrera toujours par sa grâce d'un danger où nous nous exposons volontairement et sans nécessité.
Ce qui trompe bien des gens sur ce point, est qu'ils ne s'aperçoivent point des mauvaises impressions que la comédie fait sur eux ; ce qui leur fait conclure que ce n'est pas une tentation pour eux ; mais c'est qu'ils ne connaissent pas que ces tentations ont divers degrés, dont les premiers ne sont pas sensibles. On n'en vient pas d'abord à une entière corruption d'esprit et de cœur : et
(o) Job , IV, 18, 19. (6) Isaïe, x:^xii, i3.
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c'est toujours beaucoup nuire à Pâme que de ruiner les remparts qui la mettaient à couvert des tentations. C'est beaucoup lui nuire que de l'accoutumer à regarder ces sortes d'objets sans horreur et avec quelque sorte de complaisance, et de lui faire croire qu'il y a du plaisir à aimer et à être aimé. L'aversion qu'elle en avait » lui servait de dehors qui formaient l'entrée au diable ; et quand ils sont ruinés par la comédie, il y entre ensuite facilement. Souvent il y a longtemps que l'on commence à tomber quand on vient à s'en apercevoir. Les chutes de l'âme sont longues : elles ont des préparations et des progrès, et il arrive souvent qu'on ne succombe à des tentations que parce qu'on s'est affaibli dans des occasions de peu d'importance.
Que ceux donc qui ne sentent point que les romans et les comédies excitent dans leur esprit aucune de ces passions que l'on appréhende d'ordinaire, ne se croient pas pour cela en sûreté, et qu'ils ne s'imaginent pas que ces lectures et ces spectacles ne leur aient fait aucun mal. La parole de Dieu qui est la semence de la vie, et la parole du diable qui est la semence de la mort, ont cela de commun, qu'elles demeurent souvent longtemps cachées dans le cœur, sans prod\iire aucun effet sensible. Dieu attache quelquefois le salut de certaines personnes à des paroles do vérité, qu'il a semées dans leur âme vingt ans auparavant, et qu'il réveille quand il lui plaît, pour leur faire produire des fruits de vie ; et le diable se contente aussi quelquefois de remplir la mémoire de ces images, sans passer plus avant et sans en former encore aucune tentation sensible ; mais ensuite après un long temps il les excite et les réveille, sans même qu'on se souvienne comment elles y sont entrées, afin de leur faire porter des fruits de mort, ut fructificent morti" , qui est Tunique but qu'il se propose en tout ce qu'il fait à l'égard des hommes. L'on peut donc dire à ceux qui se vantent que la comédie et les romans n'excitent pas en eux la moindre mauvaise pensée, qu'ils attendent un peu, que le diable saura bien prendre son temps quand il en trouvera l'occasion favorable. Peut-être que les tenant attacliés par d'autres liens, il néglige maintenant de se servir de ceux-là qui sont plus visibles; mais s'il en a besoin pour les perdre, il ne manquera pas de les employer.
Mais quand il serait vrai que la comédie ne ferait aucun mauvais effet sur certains esprits, ils ne pourraient pourtant pas la
(a) Rom» Ml, 6.
prendre pour un divertissement innoceitt, ni croire qu'ils ne sont point coupables en y assistant. On ne joue point ia comédie pour une seule personne. C'est un spectacle que Ton expose à toutes sortes d'esprits, dont la plupart sont faibles et corrompus, et à , qui par conséquent il est extrêmement dangereux. C'est leur faute, direz-vous, d'y assister en cet état. Il est vrai, mais c'est aussi la vôtre, puisque vous contribuez à leur faire regarder la comédie comme une chose indifférente. Plus vous êtes réglés dans vos autres actions, plus ils sont hardis à vous imiter en celle-là. Pourquoi, disent-ils, ferons-nous scrupule d'aller à la comédie, puisque des gens qui font profession de piété y vont bien? Vous participez donc à'ieur péchés : et si la comédie ne vous fait point de plaies par elle-même , vous vous en faites vous-même par celles que les autres reçoivent de votre exemple, et ainsi vous êtes le plus coupable de tous. Les personnes du monde sur qui on ne prend point exemple ne sont presque coupables que de leurs propres péchés : mais ceux qui passent pour vertueux, et qui pratiquent en effet quelques bonnes œuvres, sont coupables de leurs propres péchés et de ceux des autres; et non-seulement ils perdent par là le mérite de leurs bonnes actions, mais ils les empoisonnent en quelque sorte, en les faisant servir à engager les autres dans le péché.