‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 3 sur 196 · ET DE L'IMMORTALITÉ DÉ L'AME · texte numérisé non relu

ET DE L'IMMORTALITÉ DÉ L'AME

Gomme les libertins et les impies rejettent presque toutes les preuves qui se tirent de l'autorité des livres saints, dont ils croient saper les fondements en niant Texistence de Dieu et l'immortalité de Pâme, ceux qui défendent la religion contre eux ont cru qu'ils devaient avoir recours à des raisons naturelles, comme à des principes communs qu'ils ne pourraient pas désavouer.

Les uns odC inventé des raisonnements subtils et métaphysiques, pour prouver l'un et l'autre de ces deux points, et les autres en proposent de plus populaires et de plus sensibles, en rappelant les lK>iDme8à la considération de l'ordre du monde, comme à un grand livre toujours exposé à leur vue.

Je reconnais que ce ne sont pas là les preuves les plus propres pour conduire à la vraie religion ceux qui sont assez malheureux pour ne la connaître pas, et que celles qui se tirent des miracles et des prophéties qui autorisent la certitude des Écritures sont beaucoup plus capables de faire impression sur des esprits opinifttresfimais je suis persuadé en même temps que ces preuves natu- IVicou, f

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relies ne laissent pas d'être solides, et que pouvant être proportionnées à certains esprits, elles ne sont pas à négliger.

Il y en a d'abstraites et de métaphysiques, comme j'ai dit, et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de prendre plaisir à les décrier * ; mais il y en a aussi qui sont plus sensibles, plus conformes à notre raison, plus proportionnées à la plupart des esprits, et qui sont telles, qu'il faut que nous nous fassions violence pour y résister; et ce sont celles que j'ai dessein de recueillir dans ce discours.

Quelques efforts que fassent les athées pour effskcer l'impression que la vue de ce grand monde forme naturellement dans tous les hommes, qu'il y a un Dieu qui en est l'auteur, ils ne sauraient l'étouffer entièrement, tant elle a des racines fortes et profondes dans notre espHt. Si ce n'est pas un raisonnement invincible, c'est un sentiment et une vue qui n'ont pas moins de force que tous les raisonnements. Il ne faut pas se forcer pour s'y rendre, mais il faut se faire violence pour la contredire.

La raison n'a qu'à suivre son instinct naturel pour se persuader xju'il y a un Dieu créateur de tout ce que nous voyons, lorsqu'elle jette les yeux sur les mouvements- si réglas de ces grands corps qui roulent sur nos têtes ; sur cet ordre de la nature qui ne se dément jamais; sur l'enclialnement admirable de ses diverses parties qui se soutiennent les unes les autres, et qui ne subsistent toutes que par l'aide mutuelle qu'elles s'entreprêtent ; sur cette diversité de pierres, de métaux, de plantes; sur cette structure admirable des corps animés; sur leur production, leur naissanôe, leur accroissement, leur mort. Il est impossible qu'en contemplant toutes ces merveilles, l'esprit n'entende cette voix secrète, que tout cela n'est pas l'effet du hasard, mais de quelque cause qui possède en soi toutes les perfections que nous remarquons dans ce grand ouvrage.

En vain s'efforcerait-on d'expliquer les ressorts de cette étonnante machine, en disant qu'il n'y a en tout cela qu'une matière vaste dans son étendue et un grand mouvement qui la dispose et qui l'arrange, puisqu'il faut toujours qu'on nous dise quelle est la cause de cette matière et de ce grand mouvement ; et c'est ce qu'on ' ne saurait faire raisonnablement sans remonter à un principe immatériel et intelligent, qui ait produit et qui conserve l'un et l'autre.

Car quel moyen y a-t-il de concevoir que cette masse morte et insensible, que Ton appelle matière, soit un être éternel et sans principe? Ne voit-on pas clairement qu'elle n'a dans elle-même aucune cause de son existence, et qu'il est ridicule d'attribuer au

pia&vii et au plus méprisable de tous les êtres la plus grande de toutes les perfections, qui est d'être par soi-même? Je seps que je suis infiniment plus noble que cette matière; je la connais et elle ne me connaît point; et néanmoins je sens .en même temps que je ne suis pas éternel. Il faut donc qu'elle ait aussi bien que moi une cause de son^tre; et cette cause, ne pouvant être matière, est ce principe immatériel et tout-puissant que nous cherchons.

Mais s'il est ridicule de s'imaginer une matière qui subsiste par elle-même de toute éternité, sans cause et sans principe, il l'est beaucoup plus de supposer un mouvement incréé et éternel ; car il est clair que nulle matière n'a dans soi-même le principe de son mouvement ; elle le peut recevoir d'ailleurs, mais elle .ne peut se le donner à elle-même. Tout ce qu'elle en a lui est toujours cornmuniqué par quelque autre cause; et quand elle a cessé de se mouvoir, elb demeure d'elle-même dans un éternel repos.

Qui a donc produit ce grand mouvement que nous voyons dans toutes les parties du monde, puisqu'il ne naît pas de la matière, et qu^il n'y est pas même attaché par une attache stable et fixe, mais qu'il passe d'une partie à une autre par un changement continuel ? Fera-t-on aussi de cet accident un être éternel et subsistant par soi-même? et ne doit-on pas reconnattre que puisqu'il ne peut être sans cause, et que cette cause n'est pas la matière, il faut qu'il soit produit par un principe spirituel*?

Que si ce principe est nécessaire pour produire ce mouvement, il ne l'est pas moins pour le régler et le borner à la mesure propre pour conserver le monde, et sans laquelle il le détruirait; car encore qu'on puisse bien s'imaginer que ce mouvement qui forme, arrange et dissout tous les corps est infini dans l'infinité des espaces, il est certain néanmoins qu'il est fini dans chaque partie, et que, s'il était ou plus grand ou moindre dans ce monde visible, il en changerait toute la face et le renverserait entièrement. Qui Ta donc réduit à cette proportion où il est? et comment, dans l'infinité des degrés dont il est capable, s'est-il trouvé justement dans celui qui a produit cet arrangement si admirable? La matière d'elle-même est indifférente à recevoir un plus grand ou moindre mouvement ; J'un bu l'autre détruirait l'état présent du monde, et le renverserait entièrement. D'où vient donc qu'il s'est trouvé dans cet équilibre si juste? C'est par hasard, dit-on. On le peut dire de bouche, mais je ne sais si on le peut dire sérieusement.

Mais outre la matière et le mouvement, nous découvrons encore dans le monde des êtres pensants, parce que nous sommes

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assurés que nous pensons et que nous faisons avec raison te même jugement des autres hommes ; et la considération de ces êtres nous mène encore plus directement à la connaissance de l'immortalité de notre âme, et ensuite à celle de l'existence de son Créateur.

Car il est impossible qu'on fasse réflexion sur la nature de la matière, qu'on ne reconnaisse qu'en quelque manière qu'on en bouleverse les diverses parties, on ne fera jamais en sorte par ces divers arrangements, que ne se connaissant pas auparavant, elle vienne à se connaître, et que, de morte et insensible, elle devienne tout d'un coup vivante, pensante et intelligente.

Que s'ensuit-il de là? Que puisqu'il est certain que nous pensons et que nous sommes des êtres pensants, nous avons en nous un être qui n'est point matière, et qui en est réellement distingué. Qui serait donc capable de le détruire, et pourquoi périrait-il étant séparé de la matière, puisque la matière ne périt pas lorsqu'elle en est séparée?

L'anéantissement d'un être est pour nous inconcevable ; nous n'en avons aucun exemple dans la nature ; toute notre raison s'y oppose. Pourquoi forcerions-nous donc et notre imagination et notre raison, pour tirer ces êtres pensants de la condition de tous les autres êtres, qui étant une fois, ne retombent jamais dans le néant? et pourquoi craindrions-nous pour nos âmes, qui sont infiniment plus nobles que les corps, l'anéantissement que nous no craignons pour aucun des corps ^?

Que si nous ne pouvons douter qu'il n'y ait dans le monde des êtres pensants qui ne sont pas des corps, étant certain que ces êtres ne sont pas éternels, qui en sera le principe? Ce ne sera pas la matière; car étant, pour le dire ainsi, un néant d'esprit, comment pourrait-elle produire un esprit? Ce n'est pas aussi un autre esprit semblable, c'est-à-dire que ce n'est pas l'âme des pères qui produit celles de leurs enfants. Car comment un esprit pourrait -il tirer du néant un autre esprit qui a des pensées et des volontés différentes des siennes, et souvent contraires? Si l'esprit produisait un esprit, il le produirait en pensant; il connaîtrait en soi cette force ; il s'apercevrait de cet effet. Cependant, qui s'en est jamais aperçu. « Je ne sais comment vous avez commencé de paraître • dans mon sein ", » disait la mère des Machabées à ses enfants. Toutes les mères en peuvent dire de même ; et il est bien clair que leur pensée et leur volonté ne contribuent rien à cet ouvrage ad-

[a] Machtth. , vif, 22.

mirable qui se forme en elles, puisque souvent elles ont des pensées et des volontés contraires à la naissance de leurs enfants.

Tout ce qu'il y a donc dans le monde nous conduit à la connaissance du Créateur du monde, matière, mouvement, esprits. Toutes ces choses nous crient d'une voix assez intelligible qu'elles ne se sont pas faites elles-mêmes, et que c'est Dieu qui les a faites ' : Ipse fecit no^ et non ipsi nos *.

Il a voulu mênie, pour nous détourner de cette imagination impie que le monde fût éternel, y laisser des caractères sensibles et grossiers, qui font voir au moins qu'il est nouveau dans cet ordre, sans lequel les hommes ni les animaux ne sauraient vivre. D'où il s'ensuit que les hommes et les animaux sont nouveaux, ce qui suffit pour prouver l'existence de leur Créateur.

Car nous ne voyons point de cause naturelle qui puisse produire de hautes montagnes et creuser des vallées capables de contenir les eaux de la mer. Qu'on lise toutes les histoires, et l'on ne verra aucun exemple d'une nouvelle montagne qui ait paru dans le monde. Les vents font quelquefois de petits amas de sable en certains endroits; mais ils ne les élèvent jamais à une hauteur considérable, et même ils les détruisent souvent après- les avoir formés. Les tremblements de terre font de plus grands renversements; mais on ne lit nulle part qu'ils aient fait en quelques endroits de hautes montagnes, et on ne le peut supposer que par une hypothèse en l'air que l'expérience ne favorise point. Ainsi, les montagnes qui sont au monde diminuant tous les jours sensiblement par les pluies et les eaux qui entraînent une partie de la terre, et les vallées au contraire se remplissant de ^our en jour, il est visiblaque les montagnes ne sauraient durer une éternité dans cet état, et que, dans l'espace d'un certain nombre d'années, elles seraient aplanies et les vallées remplies; et il est clair par conséquent que si le monde était éternel, elles auraient déjà été aplanies, la moindre diminution sensible étant capable d'anéantir une infinité de fois les plus hautes montagnes dans l'espace infini de l'éternité.

îl est donc certain qu'on ne peut supposer le monde éternel en l'état où il est, c'est-à-dire dans un état où une partie de la terre est sèche et élevée, et l'autre basse et couverte d'eau. Le cours ordinaire des causes naturelles tend à détruire cet état en couvrant d'eau toute la terre ; et néanmoins les hommes ni les ani^

ifij Pi. xçxu, 3*

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