CHAPITRE XÏV
Qu'il se faat faire Justice dans l'examen de soi-même, et tempérer cette connais» sance par la vue de la miséricorde de Dieu.
On doit encore avoir soin, dans tout cet examen de ses actions et de ses mouvements intérieurs, de se faire la même justice qu'on se croirait obligé de faire aux autres, c'est-à-dire de ne se pas condamner sans évidence.
Il est vrai que nous ignorons si nos meilleures actions sont bonnes et agréables à Dieu ; mais nous savons encore moins qu'elles lui soient désagréables.
Il s'y mêle quantité de vues humaines et corrompues, mais nous ne savons point si ces vues sont volontaires, ni quelle part np.^s y avons; si ce ne sont point de purs mouvements de la concupiscence que Dieu ne nous impute point, ou des tentations de l'ennemi qui nous rendent encore moins coupables.
Nous reconnaissons en nous un fond infini de corruption ; mais ce fond, quel qu'il soit, ne nous rend point coupables, lorsqu'il y a un autre fond d'amour de Dieu et de la justice qui possède notre cœur.
Nous avons commis , et nous commettons à toute heure une infinité de fautes; maisOieu nous pardonne aussi à toute heure cette infinité de fautes lorsque nous revenons à lui avec une véritable humilité ; et ainsi nous ne savons si ces fautes subsistent devant ses yeux.
Que faut-il donc faire dans cette ignorance ? Il faut s'humilier sous la main de Dieu, mais non pas se condamner ; car ce serait s'attribuer une connaissance que nous n'avons pas.
Enfin, la principale précaution qu'on doit apporter dans l'étude de soi-même, c'est de ne s'y appliquer pas si uniquement qu'on ne la joigne toujours avec la considération de la miséricorde infinie de Dieu, qui surpasse tellement toutes nos misères, qu'elles ne sont qu'une goutte en comparaison de cet océan infini. C'est donc dans cette mer immense qu'il les &ittt noyer avec une confiance entière.
im SOMIÊME. 60
Elles sont grandes étant considérées en elles-mêmes, mais eUes ne sont rien étant comparées à la grandear infinie de Pamour de Dieo pour nous, et du prix qu'il a donné pour nous délivrer. Elles doivent nous abaisser sans nous abattre, comme la vue de la miséricorde de Dieu doit nous consoler sans nous élever. Dieu nous a voulu donner ces deux grands objets de notre misère et de sa miséricorde, pour tenir notre âme dans un juste équilibre. U y a toujours du danger à considérer Tun sans Tautre ; mais Tunion de ces deux vues établit Pâme dans le véritable état où elle doit être durant cette vie, qui est celai d'une crainte salutaire fondée sur la vue de nos misères, et d'une humble confiance appuyée sur la miséricorde de Dieu^. ^
NOTES
Note 1, page 11. — CeUe profonde et célèbre maxime: Connais^ioi tohmoHe, était inscrite au temple de Delphes, et les andeos l'attribuaient à Apollon, ce qui a foit dire à Juvénal, sat. xi, v. 27 :
Ë cœlo descendit IVû6t otaurov.
Socrate la regardait comme le vrai fondement de la sagesse ; et la révolation dont ce grand honmie est l'auteur a précisément pour caractère d'avoir ramené la philosophie à Vétude de Thomme. Voyez Platon, Pre* mkrAleibimJe; Xénophon, JWâN., IV, 7 ; Cicéron, Aead,^ I, 4 ; Tuscui», I, 22 ; V, 4.
Rote 2, page 12. — Pascal, Pensées, part. I, art. 7; Blalehranche , Becherche de la vérité, préfacé.
Note 3, page 16. — Diai, de Oratoribus^ 6. Nicole attribue à Quintilien ce dialogue, qui est plus généralement attribué à Tacite.
Note 4, page 23. — Horace, Sat., I, vi, v. 67.
Note 5, page 69. — Jacques Abbadie, pasteur de Véglise réformée, né dans le Béam, en 1 658, mort en Angleterre en 1 7 27 , est l'auteur d'un ouvrage de XArt de se connaître soi-même, ou Recherche sur les sources de la moreUn La première partie traite de la- nature de Thomme, de sa fin, de ses perfections, de ses devoirs et de ses forces ; la seconde a pour objet Ta* ■oaf^ropre et les affections qui s'y rattachent. On voit que ce traité n'a goèrs de ooninan avec l'essai de Nicole que le titre seul.
MUtrpre mei, DomiM^gtiatitom infirmât tum.
Ayez pitié de moi, Seigneur, |»rce,q9ft ja ma
GHAPITHB PBEMIER.
2dé9quel'97giiQil nous doime de noiis-okémes. Qa ne travaille 4«i^>l« niattda que pour qoabellir cette idée. Que l'orgueil de tous les peuples est de n^éoiQ nature, des grands, des petits, des nations policées et des sauvages.
LVgueil est une enflure du eœiir par laquelle l'homme s'étend et se grossit en quelque sorte en lui-même, et rehausse son idée J)ar celle de force, de grandeur et d'excellence. C'est pourquoi les richesses nous élèvent, parce qu'elles nous donnent lieu de nous considérer nous-mêmes comme plus forts et plus grands. Nous les regardons, selon l'expression du sage, comme une ville forte qui nous met à çouyert des injures de la fortune, et nous donne moyen de dominer sur les autres : « Les richesses du riche sont comn^p une ville qui le fortifle. Suhstantia diviti& wbs rohoris^us'; et c'est ce qui cause cette élévation intérieure qui est le ver àe% richesses, comme dit saint Augustin.
L'orgueil des grands est de même nature que celui de^ ricties, et il consiste de même dans cette idée qu'ils ont de leur force. Mais comme en se considérant mute ib ne pourraieat pas. trouver en eux-mêmes de quoi la former, ito ont accoutumé de joindre à leur être Pimage de tout ce qui leur appertient et qui est lié à eux* Un grand, dens son idée, n'est pas un seul homme, e^eei un homme environné de totts eeux qui sont à lui, el qai s'imagti^ avoir autant de bras qu'ils en ont tous ensemble, parce qu'il en
(0) Prov., XfiU, 11. Toin.,V, Serm. wi, n. 10.
DE LA FAIBLESSE DE LlLOBIME. H
iëiteam». Un général d*«mée se f éfiMcifite ttm- JMin à hii-méme an «iiiim de eeè ficMM; aitisi ^aenit tftche d'oocQper le pins Ha place (fu'il peat dans 6(m imàgifiàlîMi, et Poil m n [XHisse et ne s'agrandit dans le monde que ponr angmente^ l'idée qaeehaenn se ftirme de soi-méaie. Voilà le but de tons léS desseins anbilioaxdes bommes; Alexandre elGésar n'ont point ed dtee t«6 dans tontes leurs batàities que oelle-ià; et si l'on de* mande pourquoi le Grand-Seigneur â fait depuis peu pétir cent mille hommes devant Candie*, on peut répondre sûrement que ce D'est que pour attacher encore à cette image intérieure qu'il a de loi-même le titre de conquérant.
C'est fce qui nous a produit tous ces titres fastueux qui se multiplient à mesure que l'orgueil intérieur est plus grand ou moins d^isé. Je m'imagine que «ehii qui s'est le premier appelé haut f^pmsma seiftieur, se Mgardait txmime éieré sur la tête* de seS ^assavx, et que c%st ce qu'il a Tonia dire par cette épithète de ^f si pen oonrenaMe à la bassesse des ^raimes. Lés nations orientales anrpaseent de beânoonp celles de l'Bsrope dans cet amas delitresi parce qu'elles sont plus sottement vaines. Il faut lino Mfteittière pour expliquer lesqoalttés du plus petit roi des Indes, paToe<|a'ys y ccmiprennent le dénombrement de ieors revenus, de iMn éléphants et de leurs pietteries, et que tont cela &it .partie de Mt é<Te imaginaire qhi est Vcto\ei de leur vanités .
l^Htrèmème <^e ce q«i fait désirer aux hoamnes av»e tant fcpttsioift^qpin'obatiott dû autres, est qu'eUe les afibrmit et les ^tifiedans l'idée qu'ils ont de leur OxceUenoe propre ; car ce seif time&t peblic les^ssure, et leurs approlMtteurs sont comme autant ^ témoins qui les persuadent qu'ils ne se trompent pas dans to liment qu'ils font d'eux-mèmesi
L'orgneil qui natt des qualités i^iritu^les est de même genre <]ve cdni qsî est (ooàé sur dés avantages extérieurs, et il consiste de même dans une Idée qui nous représente grande à nos yenx^ * qû fait que nous nous jugeons cUgnes d'estime et de prMérence^ ^ qns oeUe idée aoit formée sur quelque qualité que Voa ooa«> ^^^ distkictenient en soi^ soit que ce ne soit qu'une image ^^^ofrue d'mie esceUeoeei et d'une grandeur que l'on s'attribue.
C'est aussi cette idée qui cause le plaisir ou le dégoût que l'on ''^^e dans quantité de pelitee choses qui nous flattent ou qui ^ Ueesenty sans que l'on en voie d'abord la raison. On pr^ f^^ à gagner à toutes sortes de jeux^ même sans avarice» et i*oa n'aime iKMDt à perdre. C'est que quand on perd, on se re^
n DB LA PAIBLfiSSE
garda comme malheureux, ce qui renferme l'idée de faiblesse et de misère; et quand on gagne, on se regarde comme heureux, ce qui présente à l'esprit celle de force, parce qu'on suppose qu'on est favorisé de la fortune. On parle de môme fort volontiers de ses maladies ou des dangers que l'on a courus, parce qu'on se regarde en cela, ou comme étant protégé particulièrement de Dien» ou comme ayant beaucoup de force ou beaucoup d'adresse pour résister aux maux de la vie.