DE L'EXISTENCE
maux terrestres ne sauraient subsister dans un autre; ils périraient tous sans doute si la terre se couvrait tout entière d'eaux. Ils ne sont donc pas éternels non plus que les animaux ; ils ont commencé, et l'on peut remonter par une certaine suite d'années jusqu'à la tige de leur origine.
Or quelle sera l'origine et la cause d'url homme? Si nous la cherchons dans la nature, nous n'y en trouverons aucune qui soit capable de produire cet effet On n'a jamais ouï dire que des hommes aient été produits autrement que par la voie ordinaire.
Il est même très vraisemblable que le mouvement ordinaire de la matière du monde ne produirait jamais un lion, s'il n'y en avait point encore sur la terre, comme ce mouvement ne produit point de loups en Angleterre, parce qu'on les en a exterminés
Mais il est au moins certain qu'il ne produirait jamais un esprit, comme nous avons fait voir, et que la matière étant privée de pensée, ne viendra jamais à se connaître pour être différemment arrangée. Ainsi il faut nécessairement avouer et que les hommes sont nouveaux, et que toute la nature corpoi-elle étant incapable de produire un homme, il s'ensuit que n'étant pas éternel, il n'a pu être produit que par un être plus puissant que la nature.
Aussi toutes les inventions des hommes sentent la nouveauté et désavouent l'éternité. Nous ne voyons rien dans le monde qui marque une plus grande antiquité que celle que l'Écriture sainte lui attribue^; il n'y a point d'historiens au delà de quatre mille ans. On voit depuis ce temps un progrès perpétuel du monde pareil à celui d'un homme qui sort de l'enfance et qui passe par les autres âges^.
Varron témoigne que des arts qui étaient au monde lorsqu'il écrivait, il n'y en avait aucun plus ancien que mille ans. On a toujours avancé à trouver de nouveaux moyens pour soulager la nécessité des hommes; et à mesure que l'on remonte plus haut, on trouve toujours les inventions plus imparfaites et les hommes plus dépourvus. On sait l'origine de presque tous les arts, de toutes les sciences, de toutes les polices, de tous les empires, de toutes les villes.
Je sais qu'un auteur a ramassé, avec les nouvelles inventions qui ont été trouvées depuis quelques siècles, plusieurs inventions anciennes qui se sont perdues, dont il a composé un livre sous ce titre : Vetera deperdita, Nova reperta. Mais on peut remarquer dans CM livre même que ces anciennes inventions n'étaient pas d« grand usage, et sont recompensées avantageusement par de nou-
velies inventions plus belies et plus faciles; an Heu que celles qu'on a troavées depuis peu sont si commodes d'une part, qu'il est impossible qu'elles s'abolissent jamais, étant une fois trouvées; et si' faciles de l'autre, qu'il est étrange comment on a pu être si longtemps sans les trouver.
Qu'y a-t-il, par exemple, de plus commode à la vie de l'homme que l'art de faire servir à leurs ouvrages ces deux grands agents de la nature, le vent et l'eau? La plupart des choses ne se font présentement que par les forces qu'on emprunte de ces deux corps; la moindre science des mécaniques semble conduire naturellement à en tirer les usages qu'on en tire, puisqu'on ne cherche d'ordinaire que des forces, et que l'application n'en est jamais difficile.
On peut dire avec assurance que les hommes ne seront jamais si simples que de se réduire à ne faire qu'à force de bras ce qu'ils font si commodément par le moyen de l'eau et du vent, et qu'ainsi l'invention'des modlins ne peut jamais périr; et néanmoins cette invention si utile n'est pas fort ancienne, et l'on ne voit point qu'avant le temps de Pline l'on eût d'autre invention, pour broyer les grains, que de faire tourner une meule à force de bras, ou par des animaux; et quoiqu'il paraisse par cet auteur* qu'il y avait de son temps certaines meules qui tournaient par le moyen de l'eau, néanmoins la manière dont il en parle fait voir que cette invention était encore alors peu parfaite et peu commune, puisqu'il ne la rapporte que comme le moyen le moins ordinaire de broyer les grains, au lieu que lorsqu'elle est bien connue elle ^it toutes les autres.
11 n'y a rien aussi de plus naturel et de plus simple que l'impression, et l'on n'a pas de sujet de craindre quQ cet art, qui éternise toutes choses, puisse jamais s'abolir ; mais on a lieu d'admirer comment on a été si longtemps sans le. trouver. Les anciens gravaient sur du cuivre ; il leur était donc facile de s'imaginer qu'en imprimant sur du papier ce qu'ils avaient gravé, ils pourraient écrire en un moment ce qu'on avait été si longtemps à tracer avec le burin. Si cette idée les eût frappés, et s'ils l'eussent suivie, ils n'auraient pas été longtemps sans la perfectionner, et sans trouver le mélange d'encre nécessaire pour l'impression ; et néanmoins il ïï'y a que deux cents ans qu'on s'est avisé de cette invention, qui serait à l'avenir éternelle, si'le monde durait éternellement.
Que ne peut- on point dire de la poudre à canon, et quelle utlli^ n'en tire-t-ou point pour lâchasse et pour la guerre? Combien
(«) Uf. xvm, e. 10.