‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 34 sur 196 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Bornes étraitas de la science des hommes ; notre esprit raccoorcit tout; la vérité

même nous areugle souvent.

Pour comprendre donc ce que c'est que la science des hommes, il faut descendre comme par divers degrés jusques aux bornes où elle est réduite. Elle serait peu de chose quand notre esprit serait capable de s'appliquer tout à la fois à tout ce que nous avons dans la mémoire, parce que nous ne contialtrions toujours que peu de vérités. Cependant, comme je le viens de dire, nous ne sommes capables de connaître qu'un seul objet et une seule vérité à la fois. Le reste demeure enseveli dans notre mémoire comme s'il n'y était point. Voilà donc déjà notre science réduite à un seul objet. Mais de quelle manière encore le connatt-on? S'il renferme diverses qualités , nous n'en regardons qu'une à la fois. Nous divisons les choses les plus simples en diverses idées, parce que notre esprit estencore trop étroit pour les pouvoir comprendre toutes ensemble. Toat est trop grand pour lui. 11 faut qu'il raccourcisse tout ce qu'il considère, ou qu'il en retranche la plus grande partie pour le proportionner à sa petitesse.

La vue de notre esprit est à peu près semblable à celle de notre corps ; je veux dire qu'elle est aussi superficielle et aussi bornée. Nos yeux ne pénètrent point la profondeur des corps, ils s'arrêtent à la surface. Plus il§ étendent leur vue, plus elle est confuse ; et, pour voir quelque objet exactement, il faut qu'ils perdent de vue tous les autres. Que si les objets sont éloignés, ils les réduisent, par la faiblesse de l'organe qui en reçoit l'image, à la petitesse des moindres corps que nous avons auprès de nous. Ces masses prodigieuses qu'on appelle des étoiles ne sont qu'un point à nos yeux, et ne nous paraissent presque que des étincelles. C'est là l'image de la vue de notre esprit. Nous ne connaissons de même que la surface et l'écorce de la plupart des choses. Nous en détachons comme une feuille délicate pour en faire l'objet de notre pensée. Si les objets sont un peu étendus, il nous confondent. Il faut nécessairement que nous les considérions par parties , et souvent la multiplicité de ces parties nous rejette dans la confusion que nous voulions éviter. Confusum est quîdquid in pulverem sectum est^. S'ils ne sont pas présents à nos sens , nous ne les atteignons souvent qu'en un point , et nous nous formons des idées si faibles et M petites des plus grandes et des plus terribles choses , qu'elles

font moins d'impression sur nous que la moindre de celles qui agissent sur nos sens.

Ce n'est pas encore tout. Quoique ce que notre esprit peut comprendre de vérité soit si peu de chose , la possession ne lui en est pa^ néanmoins ferme ni assurée; Il est souvent troublé par la défiance et l'incertitude : et le faux lui' parait revéta de couleurs si semblables à celle du vrai, qu'il ne sait où il en est. Ainsi il n'embrasse son objet que faiblement et comme en tremblant, et il ne se défend contre cette incertitude que par un certain instinct et un certain sentiment qui le faii attacher aux vérités qu'il connaît, malgré les raisons qui semblent y être contraires.

Voilà donc à quoi se réduit cette science des hommes que l'on vante tant : à connaître une à une un petit nombre de vérités d'une manière faible et tremblante. Mais, de ces vérités, combien y en a-t-il peu d'utiles? et, de celles qui sont utiles en dles-méoies, combien y en a-t-il peu qui le soient à notre égard , et qui ne puissent devenir des principes d'erreur? Car c'est encore un effet de la faiblesse des hommes , que la lumière les aveugle souvent aussi bien que les ténèbres, et que la vérité les trompe aussi bien que l'erreur. Et la raison en est que les conclusions dépendant ordinairement de l'union des vérités, et non d'une vérité toute seule, il arrive soiiitent qu'une vérité imparfaitement connue, ét^nt prise par erreur comme suffisante pour nous conduire, nous jette dans régarement. Combien y en a-t-il, par exemple, qui se précipitent dans des indiscrétions par la connaissance qu'ils ont de cette vérité particulière : que nous devons la correction au prochain ? Combien y en a-t-il qui autorisent leur lâcheté par des maximes très véritables touchant la condescendance chrétienne ?

Si l'on ne voit point de chemin , on s'égare. Si l'on en voit plusieurs, on se confond : et la lumière de l'esprit, qui fait découvrir plusieurs raisons , est aussi capable de nous tromper que la stupidité qui ne voit rien. Nous nous trompons souvent par l'impression des autres qui nous communiquent leurs erreurs, et nous nous trompons même quelquefois lorsque nous découvrons les erreurs des autres, parce que nous sommes portés à croire qu'ils ont tort en tout, au lieu qu'ils n'ont souvent tort qu'en partie.

DE yHOMME. W

Page 1