‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 36 sur 196 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Que le inonde n'est preiqae composé que de gens sCupides qui ne pensent à rien. Que ceux qui pensent un peu dayantage ne Talent pas mieux. Trouble que l'imagination cause & la ra^on Folie commencée dans la plupart des hommes.

Si l'esprit humain est si peu de chose, même lorsqu''il s'agite et qu'il cherche la vérité, que sera-ce lorsqu'il s'abandonne au poids de son corps et qu'il n'agit presque que par les sens? Or il n'agit presque que de cettç sorte dans la plupart des hommes, comme l'Écriture nous l'enseigne quand elle nous dit : que Vhabitation terrestre abaisse Vesprit qui pense à plusieurs cïwses; car, en nous découvrant par ces paroles l'activité naturelle de l'esprit qui le rend de lui-même capable de former une grande diversité de pensées et de comprendre une infinité de divers objets, elle nous fait voir aussi l'état où cet esprit est réduit par l'union avec un corps corrompu, et par les^ nécessités de la vie présente qui l'appesantissent tellement, quelque actif, pénétrant et étendu qu'il soit de lui-même, qu'elles le resserrent en un très petit cercle d'objets grossiers autour desquels il ne fait que tourner continuellement d'un mouvement lent ;et faible, et qui n'a rien de la noblesse et de la grandeur de sa nature. En effet, si l'on fait réflexion sur tous les hommes du monde, on trouvera qu'ils sont presque tous plongés dans une telle stupidité, que si elle n'éteint pas entièrement leur raison, elle leur en laisse si peu l'usage, que c'est une chose étonnante comment une âme peut être réduite à une telle brutalité. A quoi pense un cannibale, un IroquoiSi un

firésilien, un nègre, un Cafre, un Groënlandien, un Lapon, toul le temps de sa vie ? A chasser, à pécher, à danser, à se venger de ses ennemis.

Mais, sans aller chercher si loin des exemples de la stupidité des hommes, à quoi pensent la plupart des gens de travail? A leur ouvrage, à manger, à boire, à dormir, à tirer ce qui leur est dû, à payer la taille, et à un petit nombre d'autres objets. Ils sont comme insensibles à tous les autres, et l'accoutumance qu'ils ont de tourner dans ce petit cercle Jes rend incapables de rien concevoir au delà. Si t>n leur parle de Dieu, de l'enfer, du paradis, de la religion, de& règles de la morale, ou ils n'entendent point, ou ils oublient en un moment ce qu'on leur dit, et leur esprit rentre aussitôt dans ce cercle d'objets grossiers auxquels il est accoutumé. S'ils sont infiniment éloignés par leur nature de celle des bétes, telle qu'elle est en effet, ils sont très peu différents de l'idée que nous en avons ; car ce que nous concevons par une béte est un certain animal qui pense, mais qui pense peu, qui n'a que des idées confuses et grossières, et qui n'est capable de concevoir qu'un fort petit nombre d'objets. Ainsi, nous concevons un cheval comme un animal qui pense à manger, à dormir, à courir, à retourner à son écurie. Cette idée n'est pourtant pas celle d'un chevaf, car une machine ne pense point; mais c'est proprement celle d'un homme stupide; et certainement il ne faudrait pas y ajouter encore beaucoup de pensées pour en former celle d'un Tartare.

Cependant ce nombre de gens qui ne pensent presque point, et qui ne sont occupés que des nécessités de la vie présente, est si grand, que celui des gens dont l'esprit a un peu plus d'agitation et de mouvement n'est presque rien en comparaison ; car ce nombre de stupides comprend, dans le christianisme même, presque Sosies gens de travail, presque tous les pauvres, la plupart des femmes de basse condition, tous les enfants. Tous ces gens, ne pensent presque à rien durant leur vie qu'à satisfaire aux nécessités de leui's corps, à trouver moyen de Vivre, à vendre, à ache- ^^\ et encore ils ne forment sur tous ces objets que des pensées ^ez confuses. Mais dans les autres nations, principalement entre eelles qui sont plus barbares; il comprend les peuples entiers sans aucune distinction.

Il est certain que les gens qui travaillent du corps, comme tous les pauvres du monde, pensent moins que les autres, et le travail rend leur âme plus pesante; les richesses, au contraire, qui don- ^^nt un peu plus do loisir et de liborté aux hommes, et qui leur

permettent de s'entretenir les uns avec les autres, les emplois d'esprit qui les obligent de traiter ensemble, les réveillent un peu et empêchent que leur âme ne tombe dans une si grande stupidité. Ûesprit d'une femme de la cour est plus remué et plus actif que celui d'une paysanne, et celui d'un magistrat que celui d'un artisan. Mais s'il y a plus d'action et de mouvement, il y a aussi pour l'ordinaire plus de malice et plus de vanité ; de sorte qu'il y a encore plus de bien réel dans une stupidité siinple que dans cette activité pleine de déguisemesyb et d'artifice.

Enfin, pour achever la peinture de la faiblesse de notre esprit, il faut encore considérer que, quelque vraies que soient ses pensées, il en est souvent séparé avec violence par le dérèglement naturel de* son imagination. Une mouche qui passera devant ses yeux est capable de le distraire de la contemplation la plus sérieuse. Cent idées inutiles, qui viennent à la traverse, le troublent et le confondent, malgré qu'il en ait; et il est si peu maître de lui-même qu'il ne saurait s'empêcher de jeter au moins la vue sur ces vains fantômes, en quittant les objets les plus importants. Ne peut-on pas appeler avec raison cet état un conunencement de folie? Car, comme la folie achevée consiste dans le dérèglement entier.de Pimaginatiôn qui vient.de ce que les images qu'elle présente sont si vives que l'esprit ne distingue plus les fausses des véritables, de même la force qu'elle a de présenter ses images à l'esprit, sans le congé et sans l'aveu de la volonté, est une folie commencée; et pour la rendre entière, il ne faut qu'augmenter de quelques degrés la chaleur du cerveau et rendre les images un peu plus vives. De sorte qu'entre l'état du plus sage homme du monde et celui d'un fou achevé, il n'y a de différence que de quelques degrés de chaleur et d'agitation d'esprit. Et nous ne sommes pas seulement obligés de reconnaître que nous sommes capables de la folie ; mais il faut avouer de plus que nous la sentons et que nous la voyons toute formée dans nous-mêmes, sans' que nous sachions à quoi il tient qu'elle ne s'achève par un entier renversement de notre esprit.

PB L'HOMME. n

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