‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 37 sur 196 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Ftiblewe de la volonté de rhomme plus grande que eeUe de la raiaon. Peu de gens vivent par raison. La volonté ne saurait résister à des impalsions dont BOUS savons la fiiusseté. Les passions viennent de faiblesse. Besoin que l'ime a d'appui.

Mais, quoique la raison soit faible au point où nous Pavons représentée, ce n'est encore rien au prix de la ftiiblesse de l'autre partie de l'homçae qui est sa volonté ; et IVm peut direj, en les comparant ensemble, que sa raison fait sa force, et que sa fai« blesse consiste dans l'impuissance on sa volonté se trouve de se conduire par la raison.

n n'y a personne qui ne demeure d'accord que la raison nous est donnée pour nous servir de guide dans la vie, pour nous faire discerner les biens et les maux, etg>our nous régler dans nos désirs et dans nos actions. Mais combien y en a-t-il peu qui l'emploient à cet usage et qui vivent^ je nedis pas selon la vérité et la jostice, mais selon leur propre raison, toute aveugle et toute corrompue qu'elle est ? Nous flottons, dans la«mer de ce monde, au gré de nos passions qui nous emportent tantôt d'un côté et tantôt d'on autre, comme un vaisseau sans voile et sans pilote; et ce n'est pas la raison qui se sert des passions, mais ce sont les passions qui se servent de la raison pour arriver à leur fin; c'est tout l'nsage que l'on en fait ordinairement.

Souvent même la raison n'est pas corrompue. Elle voit ce qu'il faudrait faire, et elle est convaincue du néant des choses qui nous agitent, mais elle ne saurait empêcher Timpression violente qu'elles font sur nous. Combien de gens s'allaient autrefois battre en duel, en déplorant et en condamnant cette misérable coutume, et se blâmant eux-mêmes de la suivre ? mais ils n'avaient pas pour cela là force de mépriser le jugement de ces fous qui les eussent traités de lâches s'ils eussent obéi à la raison? Combien de gens se ruinent en folles dépenses et se réduisent à des misères extrêmes, parce qu'ils ne sauraient résister à la fausse honte de ne faire pas comme les autres ?

Qu'y a-t-il de plus aisé que de convaincre les hommes du peu de solidité de tout ce qui les attire dans le. monde? Cependant, avec tous ces raisonnements, le fantôme de la réputation, la chimère des honneurs et du rang, et mille autres choses aussi vaiaesy

les emportent et les renversent, parce que leur âme n*a point de force, de solidité ni de fermeté.

Que dirait-on dMn soldat qui, étant averti que dans un spectacle où Ton représenterait un combat , les canons et les mousquets ne sont point chargés à balle , ne laisserait pas de baisser la tète et de s'enfuir au premier coup de mousquet ? Ne dirait-on pas que sa lâcheté approcherait de la folie? Et n'est-ce pas cependant ce que nous faisons tous les jours? On nous avertit que les discours et les jugements des hommes sont incapables de nous nuire, comme ils ne nous peuvent servir de rien ; qu'ils ne peuvent nous ravir aucun de nos biens, ni soulager aucun de nos maux. Et néanmoins ces discours et ces jugements ne laissent pas de nous renverser, et de faire sortir notre âme de son assiette. Une grimace, une parole de chagrin nous mettent en colère, et nous nous préparons à les repousser comme si c'était quelque chose de bien redoutable. Il faut nous flatter et nous caresser comme des enfants, pour nous tenir en bonne humeur; autr^ent nous jetons des cris à notre mode, comme les enfants à la leur.

Il est certain que l'impatience que les hommes témoignent dans toutes ces occasions vient de quelque passion qui les possède. Mais les passions mêm^ viennent de faiblesse et du peu d'attache que leur âme a aux bien3 véritables et solides. Et pour le comprendre il faut considérer que, comme ce n'est pas une faiblesse à notre corps d'avoir besoin de la terre pour se soutenir, parce que c'est la condition naturelle de tous les corps, mais que Ton ne dit qu'il est faible que lorsqu'il a besoin d'appuis étrangers , qu'il le faut porter, ou qu'il lui faut un bâton, et que le moindre vent est capable de le renverser ; de même, ce n'est pas une faiblesse à l'âme d'avoir besoin de s'appuyer sur quelque chose de véritabliB et de solide, et de ne pouvoir pas subsister comme suspendue en l'air sans être attachée à aucun objet : ou si c'est une faiblesse, elle est essentielle à la créature, qui, ne suffisant pas à elle-même, a besoin de chercher ailleurs le soutien qu'elle ne tfbuve pas en soi.

Mais la faiblesse véritable de Pâme consiste en ce qu'elle s'appuie sur le néant, comme dit TÉcriture ', et non sur des choses réelles et solides; ou que si elle s'appuie sur la vérité, cette vérité ne lui suffit pas*, et n'empêche pas qu'elle n'ait encore besoin de mille autres soutiens , par. la soustraction desquels elle tombe incouti-i

(a) ls»te, VU» 4t

rtént dans Rabattement. Elle consiste en ce que le itioipdrc ftoaffle est capable de la faire sortir de l^état de son repos, que les moindres bagatelles Pébranlent, l'agitent, la tourmentent, et qu'elle ne peut résister à l'impression de mille cboses dont elle reconnaît elle-mâme la fausseté et le néant.

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