‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 5 sur 196 · DE L'EXISTENCE · texte numérisé non relu

DE L'EXISTENCE

un fusil est-îl plus commode pour tirer un oiseau que les arcs et les arbalètes dont on se servait autrefois, et de combien de machines incommodes et de peu d'effet s'est-on délivré par le moyen de nos canons et de nos mines ? On n'avait presque point autrefois d'autre moyen poiir prendre des villes fortifiées de bonnes murailles, que d'élever des amas de terre pour combattre main à main. Les moindres petites places arrêtaient six mois une armée victorieuse; et César et Alexandre, avec toute leur valeur, n'au* raient pas pris en un an une des villes fortes des Pays-Bas. Les hommes sont trop méchants pour oublier jamais une invention qui seconde ^i bien leurs passions. La matière en a toujours été exposée à leurs yeux, la préparation n'en est pas fort difficile, l'expérience en était aisée, et néanmoins il n'y a pas fort longtemps qu'elle est dans le monde.

La boussole a de si étranges utilités, que c'est elle seule qui nous a donné la connaissance d'un nouveau monde, et qui lie tous les peuples de la terre par le commerce. Elle est si simple, qu'il y a lieu d'admirer comment les *hommes ont pu être si longtemps sans la trouver ; car la propriété que l'aimant a d'attirer le fer ayant toujours été connue, ce qui a souvent donné lieu de faire toucher du fer à de l'aimant, il est difficile de comprendre comment il est arrivé que les hommes n'aient jamais, ou par hasard ou de dessein^ laissé en liberté quelque aiguille touchée par l'aimant, soit en la faisant nager sur l'eau, soit en la suspendant ; et en ce cas ils ei^^sent reconnu sans peine qu'elle se tournait toujours du' même côté. II en fût arrivé de même s'ils eussent suspendu un aimant à mi fil, car ils auraient vu aussi qu'il tourne toujours un de ses côtés vers un pôle, et l'autre vers l'autre.

Toutes ces inventions et plusieurs autres sont si faciles, qu'il est impossible que le monde ait pu durer une éternité de temps sans les trouver, et elles sont si commodes, qu'il est encore plus impossible qu'étant une fois trouvées, elles périssent jamais. Il est donc visible qu'étant nouvelles comme elles sont, elles sont des preuves sensibles de la nouveauté des hommes, puisqu'ils n'au» raient jamais manqué de les trouver plus tôt s'il y avait toujours eu des hommes, et qu'ils n'auraient pu les laisser périr s'ils les avaient une fois trouvées.

Ainsi tout ce que nous voyons dans le monde nous conduit à croire qu'il n'a pas toujours été, et qu'il y a un être au-dessus du monde qui a créé tous les autres; et c'est en vain que les athées nous reprochent que cet être est incompréhensible et que nous

admettons ce que nous ne saurions concevoir; car étant infini, il n'est pas étrange qu'il surpasse la capacité de nos esprits finis et bornés. Notre raison peut atteindre jusqu'à comprendre qa'il y a des choses qui sont, quoiqu'elles soient incompréhensibles. Mais ce seul être incompréhensible étant admis, il nous rend en quelque sorte toute la nature compréhensible, et il n'y a plus de peine à rendre raison d'une infinité de choses qui sont inexplicables sans cela. La matière est, parce que Dieu l'a créée ; le mouvement est, parce que Dieu l'a produit et le conserve ; ce corps est en ce lieu, parce que Dieu l'ayant créé en une certaine place, il est venu en celle-ci par une suite de changements qui n'est pas infinie. Il y a des êtres pensants, parce que Dieu les crée lorsqu'il voit des corps préparés à les recevoir; les montagnes ne sont pas aplanies, parce qu'il n'y a pas encore assez de temps que le monde dure depuis sa création pour produire cet effet ; il y a des hommes, parce qu'ils sont nés d'un homme et d'une femme que Dieu créa il y a six mille ans ; il y a des animaux, parce que Dieu, en créant le monde, forma aussi de ces machines animées et leur donna le moyen de se multiplier et de conserver leur espèce par la voie de la génération ; il n'y a point d'histoires plus anciennes que quatre mille ans, parce que le monde n'ayant commencé qu'il y a six mille ans ou environ, il n'est pas étrange que les hommes se soient appliqués d'abord aftx arts utiles à latcgnservation de leur vie, plutôt qu'à écrire et à faire des histoires. Tout cela s'entretient et s'allie parfaitement avec ce que l'Écriture nous enseigne de la Divinité et de la création' du monde.

Mais ceux qui, voulant réduire toutes phoses aux bornes étroites de leur esprit, refusent d'admettre cet être incompréhensible parce qu'ils ne le comprennent pas, n'évitent pas pour cela l'inconvénient qu'ils nous reprochent sans raison, et ne font au contraire que l'augmenter. Au lieu d'un être incompréhensible qu'ils rejettent, le monde et toutes les parties du monde leur deviennent incompréhensibles''^^; ils sont obligés d'admettre en toutes choses une succession infinie de causes dépendantes les unes des autres, sans arriver jamais à une cause première et indépendante, quoiqu'il n'y ait rien de plus incompréhensible et de plus contraire à notre raison. Pourquoi cet homme est- il au monde? C!est qu'il est né d'un tel père, et ce père d'un autre, et ainsi à l'infini. Pourquoi ce lion est-il sur la terre? C'est qu'il est né de cet autre lion, et ainsi à l'infini. Pourquoi cette partie de matière est-'Clle de ce Ueu-là? C'est qu'elle y a été poussée de cet autre lieu, et

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