‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 47 sur 196 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Qu*il faut toujours régler les actions extérieures, quoique Ton soit troublé aa dedans. Que cette conduite est la source de l'égalité d'esprit. Qu'un homme de bien n'a point d'hnmeur. Exemple de ce caractère dans feu monseigneur l'évéque d'A.let.

Il y a cette différence entre les actions extérieures et les intérieures, que Ton connatt beaucoup mieux si les actions extérieures sont conformes ou contraires à la loi de Dieu , que Ton ne le fait des intérieures, qui sont couvertes souvent par les nuages que la concupiscence y répand, en sorte que nous ne saurions assurer si nous avons le fond du cœur dans l'état où Dieu veut que nous l'ayons. Mais comme nous ne saurions sortir de cette obscurité, il ne faut pas laisser de régler Pextéricur, parce que la réformation de notre conduite extérieure est un moyen pour parvenir à la réformation intérieure de Pâme. C'est pourquoi, si l'on n'a pas encore les sentiments que l'on doit , il ne faut pas laisser de faire ce que l'on doit. Si l'on sent des mouvements d'orgueil au-dedans, il faut d'autant plus tâcher d'agir humblement au-dehors. De môme, quand on se sent le coeur aigri contre quelqu'un , la volonté de Dieu est que l'on n'ait aucun égard à ce sentiment, et que l'on agisse envers lui comme si l'on avait le cœur plein d'amour et de tendresse. Et cette conduite n'est nullement une hypocrisie, puisqu'elle est réglée sur la vérité , et que si les mouvements qui occupent la surface de l'âme n'y sont pas conformes , elle est pourtant ordonnée par cette partie de l'âme qui domine et qui commande aux membres extérieurs.

C'est là l'unique moyen de parvenir à une piété constante et uniforme qui suive Dieu uniquement , sans consulter ses sentiments, ses humeurs et ses inclinations, et qui ne fasse paraître au-dehors que t'humeur et les sentiments conformes à l'action que l'on fait. Si c'est une occasion où il soit à propos d'être gai , il faut témoigner de la gâîté. S'il est besoin d'être triste, il faut faire paraître de la tristesse. Il y a des rencontres où il faut témoi^er de la tendresse, de la confiance, de la cordialité, de la compassion; et il faut tâcher d'en exciter en soi les mouvements selon que la raison, réglée par la volonté dé Dieu, nous dicte qu'il est ]uste et utile de les avoir. Que s'il ne nous est pas possible de les ressentir vivement, il faut au m^ins qu'ils soient pomme imprimés dans notre

extérieur : et par ce moyen il faut espérer qae Diea* nous fera la grâce de régler pos moavements intérieurs comme nou& aurons réglé !es extérieurs pour l'amour de lui.

C'est ce que pratiquent dans le monde les habiles courtisans. Ils n'ont point d'humeur propre , parce qu'ils empriîntent leurs passions des personnes à qui ils veulent pliaire. Leur intérêt fait cette joie superficielle , cette tristesse apparente, ce bon visage ^ cette complaisance qui parait au-dehors. La vraie piété imite à peu près celtç conduite, excepté qu'elle en change le principe et la fin, et qu'au lieu de l'intérêt qui règle celle des gens du monde, elle prend la loi de Dieu pour sa règle , dans laquelle elle voit et la manière de traiter avec chaque personne, et la disposition intérieure avec laquelle on le doit faire. Si elle là sent, elle la suit. Si elle ne la sent pas, elle l'excite autant qu'elle peut, et elle l'imprime au moins dans ses actions extérieures, afin de se l'imprimer peu à peu dans le cœur.

Des personnes très judicieuses, qui ont fort étudié un grand pré- Ut-, qui a été la gloire de l'Église de France, disaient de lui qu'ii avait plusieurs visages , selon les diverses actions auxquelles U s'appliquait. Qu'il en avait un à l'autel et dans l'église, qui marquait un recueillement profond ; qu'il en avait un autre dans la conversation, qui témoignait de la galté^ un autre sérieux et grave dans les choses pii il devait faire paraître de l'autorité ; un autre doux et compatissant quand l'occasion le demandait ^. Et c'est là proprement cette égalité d'esprit et cette suppression de toute humearj que la vue de la volonté de Dieu doit produire en nous.

Mais, outre les autres avantages de cette pratique de supprimer ainsi toptes ses inclinations, d'en aplanir les inégalités, et de ne îaire paraître dans chaque action que les mouvements que la raison nous inspire, elle a encore celui de renfermer la plus grande, la plus utile et la plus continuelle'mortification que l'on puisse pratiquer. Elle est secrète, et personne ne s'en aperçoit. Elle est continuelle , parce que nos inclinations se mêlent partout , et nous détournent sans cesse de l'ordre de Dieu, soit en compagnie, soit en solitude. Elle ne donne sujet de plainte à personne. Les domes^ tiques ne s'y intéressent point. Les médecins spirituels et corporels ne nous l'interdisent jamais. Elle donne même lieu de couvrir la mortification spirit.ielle sous des soulagements corporels, lorsque la raison nous ordonne de nous y soumettre ; et elle en retranche

(a) M. lïicolas PaviUon, éyêqne d'Alct, mort le 8 décembre },€77.

ne DE LA- SOUMISSION

certaines façons qni servent' souvent à se conserver la gloire de la mortification, lorsque Ton cesse de la pratiquer.

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