CHAPITRE X
Que la'vae dto la volonté de Dien comme justice fait le paradis et Tenfer, selon les difTérentes dispositions de ceux qni la regardent.
Le regard de la volonté de Dieu comme justice fait la piété des vrais chrétiens sur la terre, et elle fera dans le ciel l'éternelle félicité des bienheureux. C'est dans ce regard que consiste ce torrent de délices dont ils seront enivrés ; car leur souverain plaisir sera de n'avoir plus rien en eux qui s'oppose à la justice de Dieu, et de lui être parfaitement assujettis. Leur gloire sera qu'elle règne sur eux ; et c'est en cette manière que leur charité sera toute pure, parce qu'ils ne rapporteront pas Dieu à eux-mêmes, mais qu'ils se rapporteront à Dieu, et n'aimeront que Dieu en eux. C'est pourquoi saint Augustin; exprimant l'état des saints dans le ciel, dit: « Qu'ils s'anéantiront continuellement en la présence de Dieu, en le préférant à eux-mêmes par un amour étemel. »
Mais ce qui est étrange est que, par un effet tout contraire, ce que Dieu fera connaître de sa justice aux méchants sera leur plus grand tourment, et ce sera ce qui les précipitera dans l'enfer. Car, comme dit une sainte fort éclairée : « Aussitôt qu'une âme est séparée de son corps, elle va droit au lieu qui lui est propre. Et si, étant morte, elle ne trouvait ce lien que le décret de la justice de Dieu a préparé pour elle, elle serait dans un enfer mille fois plus grand, parce qu'elle se verrait hors de Tordre et de la
{a) Pi WXXiv, 5.
 LA VOLONTÉ DE DIEU. Itl
disposition de Dieu. Ne trouvant donc point de lien qui lui soit plus propre et qui lui soit moins pénible que Penfer, elle s'y précipite comme dans son centre et dans le lieu seul qui lui est convenable*.»
Ce n'est pas qu'elle aime cette justice; mais c'est qu'elle la coDDatt, et que cette justice la confond et la convainc de son in* dignité ; ce qu'elle ne peut soufiRrir. Il y a une vue de Dieu qui porte à s'upir à lui et à s'exposer à la lumière de ses yeux divins ; et il y en a une autre qui porte à le fuir et à se soustraire autant que l'on peut à sa présence. Adam et GaKn éprouvèrent ce mouvement après leurs crimes, et il porta l'un à se cacher dans le paradis terrestre, et l'autre à fuir vagabond dans le monde, pour éviter lé remords de sa conscience qui ne lui donnait point de repos. Ce sentiment attaché aux crimes n'est pas un sentiment •de crainte et de frayeur, c'est un sentiment de rage et de déses* poir. On ne peut souffrir de voir celui que l'on a offensé et que l'on hait, parce que sa vue est un reproche continuel : oh voudrait le détruire si on pouvait; et ne le pouvant, on le fuit, et Ton s'en cache autant que l'on peut. Ce sentiment est faible en cette vie, où nous ne concevons qu'imparfaitement la difformité du péché ; mais il sera sans bornes dans l'autre, lorsquQ les péchés auront poussé leurs épines, comme dit saint Augustin ^, -et que nous en serons percés.
C'est donc par ce sentiment que les damnés se précipiteront eui-mèmes dans l'enfer, comme au lieu le plus ténébreux, le plus éloigné de Dieu, et où ils seront moins percés des rayons pénétrants de sa justice. Il fait trop clair pour eux en tout autre lieu, et leur vue ne peut souffrir cette lumière qu'ils haïssent.
Le plus grand supplice des yeux malades est de les exposer au grand jour, et de les forcer de le voir. Le plus grand enfer des damn^ serait de les obliger de paraître dans la lumière des saints, de voir d'un côté leur gloire et l'amour de Dieu pour eux, et de l'autre leur propre difformité, et la haine que Dieu leur porte. Ainsi leur plus grande envie est de se cacher autant qu'ils peuvent à cette lumière qui les tue.
La vue de la justice de Dieu, jointe à celle de sa miséricorde et de son amour, est une vue qui console et qui soulage. La vue de cette même justice, jointe à celle de sa haine, est une vue qui accable et qui désespère, et qui porte l'&me à sortir de tout autre lieu que de l'enfer.
b») Siinte Catherine de GInes. (&) In Pwl, |.Tti, o. ^,
m DE IX SOUMIMiON
Car on penft désùrer, par on' mouvement d'orgueil, de MHtir d'an lieu dont on n'est pas digne. Judas n'était pas humble, lorsque le remords de son crime fit qu'il se jugea lui-même indigne de viyre» Il ne put souffrir le reproche de son indignité, et il quitta la vie pour le fuir. Les damnés, de même, quittent volontairement tous les autres lieux dont ils ne- sont pas dignes, pour éviter la vue pé* néirante de cette lumière qui 'les convainc de leur crime, et qui les chasse et 1^ £ait fuir devant elle, comme Tange chassa Adum du paradis.
Ils ne peuvent souffrir d'être hors de l'ordre, non par l'anakour de l'ordre, mais parce qu'ils ne peuvent apporter le reproche in*' térieur de leur désordre.
L'enfer est donc le centre des damnés, comme les ténèbres sent le centre de ceui^ qui foient Je jour. C'est Tétat où la Uixoière de Dieu les incommode le moins, où les reproches de hwr 43on- , science sont moins vife, où leur orgueil est moins confondu, Ainsi ce leur tast udb espèce de soulagement que de s'^ préi^ipUer. S'ilê pouvaient détruire Dieu et son ordre, ils le fermant : mais ils reconnaissent qu'ils ne le peuvent^. lisse cachent donc et s'abiment dans l'enfer ; et ils souhaiteraient qu'il y eût un plus grand chaos entre Pieu et euK, pour se mettre à couvert, s'ils pouvaient, des
rayons de cette vérité, qui les va percer jusque dans le phis profond de l'abîme.