‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 52 sur 196 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Que la vue de la volonté de Diea change à notre égard toute la face du monde* Idée d'une armée. Elle nous découvre le règne de Dieu, rend toutes les histoires des histoires de Dieu.

Si nous tenions les yeux de notre esprit arrêtés sur cette première et souveraine cause de tous les événements, elle changerait en quelque sorte la face du monde à notre égard , c'est-à-dire qu'elle nous obligerait à changer la plupart des idées que nous nous sommes formées de ce qui s'y passe. Nous n'y verrions plas d'innocents opprimés, nous n'y verrions que des coupable^punis. La terre ne serait plus pour nous un lieu de tumulte et de désordre; ce serait un lieu d'équité et de justice. Nous reconnaîtrions que l'on n'y ôte à personne que ce qu'il mérite de perdre ; que personne n'y souffre que ce qu'il mérite de souffrir ; que la justice et la force y sont toujours jointes ensemble ; que l'injustice ^ est toujours impuissante ; qu'il n'y a ni malheurs ni infortunes, mais seulement de justes châtiments des péchés des hommes; aue l'on n'y meurt, ni par la nécessité de la nature, ni par les accidents de la fortune , mais que l'on y punit de mort des hommes qui méritent ce supplice, dans le temps et de la manière la plus convenable : enfin, que tout y est juste et saint, et de la part de Dieu qui ordonne tout, et de la part des hommes sur qui ses ordres s'exécutent. Il n'y a que les ministres de cette volonté dominante qui peuvent être injustes, mais dont l'injustice ne saurait empêcher que ce qu'ils font ne soit juste à l'égard de ceux qui le souffrent.

Qu'est-ce qu'une armée, selon cette idée? C'est une troupe

d'exécuteurs de la justice de Dieu, qu'il envoie pour faire mourir des gens qui ont mérité la mort et qu'il a condamnés à ce supplice. Qu'est-ce que deux armées^ qui se battent? Ce sont des ministres de cette justice qui se punissent* les uns les autres, et qui n'exécutent précisément que ce que Dieu a ordonné. Qu'est-ce qu'un meurtre? C'est la punition d'un coupable par un ministre injuste. Qu'est-ce que des voleurs? Ce sont des gens qui exécutent injustement le juste arrêt par lequel Dieu a ordonné que Certaines personnes seraient privées de leurs biens. Qu'est-ce qu'un prince? Cesit une verge en la main de Dieu pour ptinir les méchants.

Ainsi, c'est proprement par cette vue que nous découvrons. le règne de Dieu dans le monde et l'éminence de son pouvoir sur tontes les créatures. Car, en regardant autrement les choses du monde, il semblera au contraire que la malice des hommes ait l'avantage sur Dieu même, au moins pour un temps , et que sa justice soit surmontée par leur injustice. Il est à croire que c'est parce regard de la puissance infinie de Dieu, qui conduit toutes les créatures à ses fins de miséricorde et de justice, que le prophète s^écrie , « que Dieu a régné et qu'il est revêtu de beauté et delorce*, • puisqu'il n'y a que le regard de la Providence qui fasse trouver de l'ordre et de la beauté dans la confusion des choses du Monde, et qui découvre, l'empire souverain qug Dieu y exerce, malgré l'insolence des hommes injustes qui méprisent ^os lois et sesvolontés.

C'est par une suite de cette vue qu'on peut dire que le récit des choses passéeSf'qui n'est en quelque sorte, pour ceux qui les regardent par une lumière purement humaine, que l'histoire du diable ei des réprouvés , parce que les personnes qui paraissent le plus sur le théâtre du monde, et qui ont plus de part aux événements qui le remuent, sont pour l'ordinaire des citoyens de Babylone, dans lesquels le démon habite et p^ lesquels il agit, est, à l'égard de ceux qui les considèrent par une vue plus haute, l'histoire de Dieu, parce qu'on n'y voit que l'exécution de ses volontés, que les arrêts éë sa justice, que les effets de sa puissance. Tout y est édifiant, pâ«e que tout y est juste ^

(«} P9, xcxii, U

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CHAPITRB II I.

Comment la Tue de la volonté de Pieu nous dbit faire considérer le passé et le futur; et comment la soumission qu'on lui doit s'accorde avec la pénitence, le 9ièle, la compassion, la prévoyance,

Le passé est uu abîme saas fond qui engloutit toutes les chose« passagères; et Tavenir est un autre abtme qui nous est impéné trable. L'un de ces abtmes s'écoule continueUement dans Tautre, .l'avenir se décharge d§ns le passé en coulant par le présent. Nous sommes placés entre ces deux abîmes. Car nous sentons l'écoulement de Tavenir dans le passé ; et c'est ce qui fait le présent, comme le présent fait toute notre vie. Ce qui en est passé n'est plus, et ce qui est futur n'est pas encore. Voilà notre état» Et ce que. nous devons fairo, c'est de prendre la part que Dieu veut que nous pr& nions au présent, et de regarder et le passé et l'avenir de la mar nière qu'il veut que i^ous le regardions.

Car encore que le passé ne soit plus à notre égard, et que le futur m soit paeT encore, néanmoins l'un et l'autre sont à l'égard de Dieu« Sa volonté embrasse tous les temps. Le passé est passé, parce qu'il a voulu qu'il fût en un certain temps ; et le futur est futur, parce qu'il veut qu'il soit dans un autre. Ainsi sa volonté comprend et consacre en quelque sorte tous les événements, Qt passés et futurs. Nous lès y trouvons tous; et comme elle est toujours adorable, elle nous oblige à regarder avec respect tous ces événements, et passés et futurs, par la liaison et la dépendance qu'ils ont avec cette divine volonté.

Mais il .y a cette différence entre la passé et le futur, que, comme nous connaissons en particulier quelque chose du passé, nous pouvons l'approuver en particulier, et louer la providence de Dieu dans ces évén^otients. Comme nous ne voyons rien au contraire dans l'avenir et qu'il est ^ncore caché en Dieu, nous né pouvons eicercer la soumission- que nous devons à sa volonté que par udq acceptation générale de tous ses ordres, que nous devons toujours regarder comme très saints et très justes. *

Le passé et l'avenir étant donc si étroitement unis à la volonté de Dieu, il semblerait d'abord que la foi ne pût exciter en nous que des sentiments de respect et de soumission pour l'un et pour l'autre , et que l'on ne dût de même avoir à l'égard des choses présentes, qui ne dépendent pas de nous, que des sentiments d'approbation. Mais, si cela est, que deviendra la pénitence qui s'afflige

* A LÀ VOLONTk DB DIEU. »T

des maux passés ? Qae deviendra le zèle et la oempasakm qui re« gardent principalement les peines et les miseras présentes? Que deviendra la prévoyance qui tâche de les prévenir et de les éviter ? Faut-il craindre que Dieu exerce la justice ? Faut-il être affligé de ce qu'il permet ou de ce qu'il fait lui-même? Ne juge-t»il,pas en permettant le mal, qu'il est meilleur de le permettre que deTem* pécher, comme il lui serait bien facile? Bt s'il le juge, ne le de» vons-nous pas juger nou8*mémes? Peu s'en faut que l'esprit humain ne tire de là cette conclusion impie, qu'on attrilMiait faussement à saint Paul : que, puisque Dieu est glorifié par les crimes des hommes, il ne les faut plus condamner. « Pouiquoi xàe con* damnort-on encore comme pécheur ?» Quid adkuc tamquam peth cator judicor*? •

Vais ces difficultés ne viennent que de ce que l'on ne regarde pas la vobnté de Dieu tout entière, et que l'on sépare sa volonté, considérée comme justice et comme règle^ de sa volonté considérée comme principe de toutes choses. Car, en joignant ensemble cet deux vues» nous trouverons que si Dieu permet le péché par cette vdonté qui est la canise des choses, il ne laisse pas que de le condamner et de le haïr par sa vdonté considérée comme justice ; car le péché est contraire et opposé à cette justice^* S'il punit les pé* cheors pour leurs fautes par sa volonté opérante, il fait oonnattre, par sa loi éternelle, que ces fautes sont contraires à la justice, qui est cette même volonté. Ainsi les effets de sa justice présentent en même temps à notre âme la double idée, et de la volonté de Dieu qoi permet les péchés, et du dérèglement de cea péchés qu'elle condanme. Et ces deux objets doivent causer en nous deux sortes de mouvements; l'un par lequel nous approuvions ce qui vient de Dieu, et l'autre par lequel nous condamnions ce qui vient de l'homme»

C'est par ce regard de la volonté divine que nous allions ces mouvements qui paraissent d'abord contraires et inalliables, tant à l'égard du passé que de l'avenir. Nous nous affligeons de nos péchés, parce que nous voyous dans cette j ustice souveraine qu'elle les oondanmed'injustice, d'insolence, d'ingratitude. Nous y voyons aussi qu'il est juste que nous ressentions ces mouvements, et que nous les excitions en nous-mêmes. Mais, comme nous reconnais-' 80QS aussi que Dieu a permis que nous tombassions dans ces péchés pour tes faire servir aux fins de sa providence , nous ne sau-

(a) Jioii.,;iii, 7.

rions qn'adorer cette p^rmissioii, parce qu'elle est juste. Et quoique cette connaissance ne nous doive pas ôter le regret de nos péchés, elle doit néanmoins apaiser les troubles et les inquiétudes excessives que nous en pourrions avoir, puisqu^enfin il est également juste et que nous nous affligions de nos fautes dans la vue de la justice de Bien qui nous en découvre Pénormité, et que nous ces* sions de nous en troubler dans la vue de la volonté de Dieu qui les a permises pour l'exécution de ses desseins.

C'est proprement cet état de paix qui natt de ce regard de la volonté souveraine de Dieu, que Tapôtre souhaite à tous les chrétiens, lorsqu'il leur dit: «Et que la paix de Dieu, qui surpasse toute pensée, garde vos cœurs et vos esprits: » Etpax Dei, quœ exuperat omnem sensum , custodiat cordm vestra et inielligeniias vestras '. Cette paix surpasse tous les autres sentiments, mais elle ne les étouffe pas. Ils ne laissent pas de s'élever dans notre cœar par les vues de la foi, qui nous découvrent ce que Dieu juge de nos actions. Mais nous ne laissons pas aussi d'entrer dans la paix nonobstant ces sentiments , en découvrant que Dieu tout juste a permis et souffert ces péchés, et qu'il veut bien nous les pardonner. L'un de ces deux mouvements serait imparfait sans l'autre; mais étant joints et unis ensemble ils forment une pénitence sans désespoir et une paix sans présomption.

Mais comme Dieu ne découvre pas également ces objets aux hommes, les mouvements qu'ils excitent ne sont pas toujours dans une égale véhémence. Par exemple, il occupe beaucoup les saints en cette vie de l'opposition que leurs péchés ont avec la loi de Dieu, et il ne leur découvre pas avec tant d'évidence la beauté de' cette divine volonté, par laquelle il les permet poup leur bien et pour sa gloire; et ainsi les mouvements de pénitence qu'ils ressentent dans la vue de leurs fautes sont plus vifs et plus sensibles que la consolation qu'ils reçoivent de ce qu'ils doivent espérer que Dieu tirera sa gloire et leur salât de leurs péchés mêmes. Et au contraire, dans l'autre vie, les saints seront tellement pénétrés de la joie de voir que tout contribue à la gloire de Dieu , et si pleins de l'admiration de sa providence, qui les aura conduits au salut par le chemin dans lequel ils auront marché , qu'ils seront incapables de ressentir aucune douleur de leurs péchés.

Cette vue de la volonté de Dieu ne nous doit pas aussi rendre insensibles aux maux du prochain. Il est vrai qu'il ne leur arrive

(«) PhU., IV, 7.

A LÀ VOLOKf É DE DIEU: 129

rien que de jaste ; mais noas voyons en même temps dans cette m^me volonté considérée comme loi, comme justice, comme vérité, que les hommes ne sont point dans Tétat auquel ils ont été créés ; que ces maux ne viennent point de l'institution de la natare, mais de son dérèglement ; qu'ils ne sont point conformes an premier ordre de Dieu , ni à sa première inclination qui est toute de bonté. Nous y voyons les liens qui nous unissent à ces personnes misérables , qui nous doivent porter à les aimer. Nous y voyons qu'il est juste que nous les aimions, que nous désirions de les secourir, que nous soyons affligés de leurs maux, et que Dieu approuve que nous lui demandions le soulagement dont ils ont besoin. Il est impossible que toutes ces pensées n'excitent des mouvements de compassion ; et cet autre regard de la volonté de Dieu, qui châtie les hommes par ces maux, ne doit servir que pour modérer ces sentiments et non pour les étouffer.

Enfin la vue de la volonté de Dieu qui opère tout, et qui conduit loot à sa gloire, n'empêche point aussi les justes prévoyances que nous devons avoir pour l'avenir, parce que nous ne laissons pas de connattre que la loi de Dieu nous ordonne d'apporter des soins et des précautions raisonnables pour prévenir certains événements et pour en procurer d'au très, ^ en laissant à sa providence de les faire réussir, et en se soumettant à ses ordres par une soumission générale". Saint Paul ne laissait pas de souhaiter d'aller prêcher l'Évangile à Rome, et d'en former le dessein, quoiqu'il ife le souhaitât que dépendamment de la volonté de Dieu. En formant ces dessems, il obéissait à la volonté de Dieu comme loi et comme rèîrle. En se soumettant à sa volonté dans l'exécution de ses desseins, il lui obéissait comme à* la cause souveraine de toutes choses, selon les mêmes règles de sa justice éternelle. Car c'est, comme nous avons dit, la justice même qui nous oblige de nous soamettre à la volonté de Dieu dans tous les événements. '

La vie de la foi , qui est celle des justes, les oblige donc à se rabaisser aux lumières conmnlnes de la prudence humaine, et à employer les moyens humains pour faire réussir les choses qu'ils ontramon de souhaiter, parce qu'elle défend de tenter Dieu^ Et cet autre regard de la volonté absolue de Dieu , qui gouverne tout et qui sait tout, ne doit servir qu'à nous consoler dans les événements contraires à nos désirs, et non pas nous donner occasion de foire des prophéties téméraires sur l'avenir, et de nous conduire

(a) Rom.y ly 10, et xv, 28 €t 32. {h) ttahacy ii, 4, et /2om., ), 17,

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par des pregsratimento qui no sont pour l'ordmaife que des effeCi d'imaginaiiony auxquels Dieu nous défend de nous arrêter. On ne sait si Dieu veut la paix ou la guerre ; s'il veut que certains désordres finissent, ou s'il ne le veut pas; s'il veut faire réussiir ses desseins par ce moyen , ou par celui-là. On ne doit pas laisser pour cela de tâcher de procurer la paix, de remédier aux désordres, d'employer les moyens que l'on croit les plus propres pour la fin où l'on tend , en abandonnant le succès à Dieu.

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