‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 57 sur 196 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ponrqaol le prophète, éUnt tonché de crainte, demande encore de craindre, Qae quoique la crainte naisse d'amour-propre, elle est néanmoins tftile.

Le. prophète' craint, et cependant il demande à Dieu qu'il lui aogmente sa crainte, comme celui qui disait : «Je crois, Seigneur, mais aidez mon incrédulité '. Le Cbmmeiicement de crainte que Dieu forme dans notre cœur ne fait que nous convaincre que nous ne craignons pas assez. Nous voyons que Dieu est infiniment terrible, et que nous le craignons peu ; et c'est ce qui nous porte à lui demander qu'il redouble sa crainte en nous, et qu'il en perce notre chair.

Une autre raison de cette demande est que souvent l'esprit est convamcu qu^il faut craindre Dieu, mais que le cœur n'est pas pour cela touché. Cependant c'est la crainte du cœur qui amortit les tentations, et non la persuasion de l'esprit. Et c'est pourquoi le prophète ne se contente pas de craindre Dieu par l'esprit, à judiciis enim tm timui; mais il veut que sa chair soit percée de cette crainte , afin que le vïf sentiment qu'elle en aura étouffe en elle toutes les tentations qui pourraient flatter ses sens. Une chair percée de clous ne serait guère en état d'être attaquée par la tentation des plaisirs. Il désire donô que la crainte de Dieu fasse cet effet en lui,

(q) Mare, tx, 35.

138 DE LÀ GRÂINTB

et qu'elle soit aussi vive et aussi sensible à son âme que des clous

qui perceraient effectivement sa chair.

Mais pourquoi faut-il désirer de craindre, puisque la crainte semble être un effet d'arooar-propre? Car nous craignons le mal qui nous peut arriver, parce que nous nous aimons. Pourquoi donc, dira-ton, estril nécessaire de la demander à Dieu ? N'avonsnous pas assez d'amour-propre pour craindre ce qui nous peut causer le plus grand des maux? C'est que, quelque grand que soit notre amour-propre, il est néanmoins aveugle, insensible, stupide , déraisonnable. Il est pénétré de choses de néant; il est insensible aux plus grands objets. 11 craint sans raison ; et il ne craint point lorsqu'il a toute sorte de raison de craindre. Il est sans ordre et sans règle dans ses mouvements. Une bagatelle l'occupe , le remplit, le transporte, et souvent ce qu'il y a de plus grand au monde ne le touche point. C'est donc une grande grâce de Dieu, lorsqu'il nous fait sentir les choses telles qu'elles sont : car en nous faisant sentir vivement celles qui sont grandes , il amortit le sentiment trop vif que nous- avons des petites.

Page 1