‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 59 sur 196 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Insensibilité, un des plus grands maux de Time. Naît d'aveuglement. Idées confuses qu'on se forme de toutes choses. Fausse et vraie idée d'un bal. Autres preuves de cet aveuglement. *

. Il est d'autant plus important que l'âme s'applique à considérer les causes de son insensibilité pour ftieu, qu'elle la doit regarder comme un de ses plus grands maux. Car c'est ce qui donne entrée dans l'âme aux impressions des objets des sens, qui seraient peu /^pables de la toucher si elle l'était autant qu'elle le devrait être des choses de l'autre vie. C'est ce qui la rend faible, languissante, paresseuse dans les actions de piété. C'est ce qui lui fait estimer les biens et les maux de ce monde de beaucoup plus grands qu'ils ne sont. Enfin c'est cette insensibilité pour Dieu qui la rend sensible pour les créatures, puisqu'elle ne saurait être sans quelque pente, et qu'il faut toujours qu'elle s'attache à quelque objet. Ainsi un de ses principaux devoirs, c'est de tâcher d'en reconnaître les causes et d'y apporter tous les remèdes qui lui sont possibles.

Or il est visible que la cause générale de notre insensibilité est la faiblesse et l'aveuglement de notre esprit , qui ne conçoit les choses les plus terribles que par des idées sombres et confuses , qui n'ont rien de vif ni de sensible, et qui n'excitent ainsi que des mouvements faibles et languissants. Il sépare les choses qui sont jointes, et il s'occupe entièrement d'une petite partie d'un objet, sans faire réflexion sur tout le reste de ce qu'il contient. On ne conçoit la mort que sous l'idée de la grimace d'un homme mourant, sans y voir rien de ce qui l'accompagne. On ne conçoit le péché que sous l'idée de ce qu'il a qui flatte les sens, sans y apercevoir ce qui le rend si horrible aux yeux de Dieu. Cette sorte de stupidité se rencontre presque*dans tous les vices. Car il faut que, pour y prendre plaisir, nous n'en regardions qu'une légère surface, et que nous en éloignions de notre esprit toutes les suites. Nous ne voyons jamais qu'une petite partie du spectacle qui est exposé aux yeux de notre âme ; et c'est ce qui fait que nous sommes capables de nous croire heureux dans nos plus grandes misères.

Que voient, par exemple, les gens du monde dans un bal? Une assemblée de personnes agréables qui ne pensent qu'à se divertir, à prendre part et à contribuer au plaisir commun ; des femmes qui font tout ce qn'elles peuvent pour se rendre aimables, et des hommes qui font ce qu'ils peuvent pour leur témoigner qu'ils les aiment. Us y voient un spectacle qui flatte les sens, qui remplit leur esprit, qui amollit leur cœur, et qui y fait entrer doucement et agréablement l'amour du monde et de ses créatures. Mais qu'est-ce que la lumière de la foi découvre dans ces assemblées profanes à ^x qu'elle éclaire, et à qui elle fait voir toutlespecr tade qui e^véritablement exposé à leurs yeux, et que les anges y voient? Elle leur découvre un massacre horrible d'àmes qui s'entre- tuent les unes les autres ; elle leur découvre des femmes en qui le démon habite, qui font à de misérables hommes mille plaies mortelles, et des hommes qui percent le cœur de ces femmes par leurs criminelles idolâtries. Elle leur fait voir les démons qui entrent dans ces âmes par tous les sens de leur corps, qui les empoisonnent par tous les objets qu'ils leur présentent, qui les lient de mille chaînes , qui leur prépare mille supplices , qui les foulent aux pieds, et qui se rient de leur illusion et de leur aveuglement. Elle leur fait voir Dieu qui regarde ces âmes avec colère, et qui les abanr donne à la fureur des démons.

Cela passe pour figure,, pour déclamation, pour exagération : et cependant il n'y a rien de plus effectif. La réalité passe infiniment toutes ces figures; et ces plaies et ces coups mortels ne sont que de faibles images de ce qui est en effet. Il y en a qui ne le croient pas, et c'est une autre sorte d'aveuglement. Mais il y en a qui le croient et qui n'y pensent pas, et c'est cette stupidité dont je parle. Leur pensée s'arrête au simple rapport de leurs yeux, et toutes les connaissances qu'ils ont par la foi ne leur servent de rien et ne se présentent point à eux. Elles demeurent je ne sais dans quels replis de leur esprit, mais elles ne changent point cette manière animale de ne concevoir les choses que par les sens.

Voici encore d'autres preuves de cette stupidité dont nous parlons. Quand il s'agit de passer de la spéculation à la pratique, les hommes ne tirent point de conséquence; et c'est une chose étrange comment leur esprit se peut arrêter à certaines vérités spéculatives, sans les pousser aux suites de pratique, qui sont tellement liées avec ces vérités qu'il semble impossible de les en séparer. « Si je suis votre Dieu, où est l'honneur qui m'est dû?" >

(fl) Afalac, 1,6.

dit Dieu mèffle dans l*Ëcriture. C'est qu'il y a une suite nécessaire entre connaître Dieu et Phonorer; mais, quelque liées que soient ces connaissances , l'aveuglement de l'esprit humain les sait bien désunir. Il connaît Dieu, et ne l'honore pas. Il en demeure là, et ne pense pas même qu'il soit nécessaire de Thonorer. Il est convaincu qu'il y a un Dieu, et il n'en tire aucune conclusion pour le règlement de sa vie.

Qui ne croirait aussi que les hommes étant parvenus à la connaissance de l'immortalité de leur âme, ils la porteraient bien avant, et qu'ils en concluraient qu'il faut donc emplcuier toute lear vie à lui procurer un état heureux après sa mort? Il7y a point de conséquence plus sensible que celle-là > cependant combien de grands esprits ont travaillé à l'établissement de ce point, qai ne paraissent pas avoir beaucoup pensé à cette conséquence!

Nous en faisons de même dans les vérités les plus terribles de la religion; nous nous contentons de les savoir, 'et nous nous arrêtons à la simple spéculation. C'est Dieu qui fait tout, et qui opère par sa grâce le vouloir et l'action. Nous croyons cette vérité, et nous aimons à en parler. Que s'ensuit-il de là? Que nous devons implorer continuellement cette grâce, dont nous avons un besoin si continuel. Cependant la connaissance du besoin de la grâce ne nous rend pas plus assidus à la prière, et nous ne laissons pas souvent d'être aussi pélagiens dans nos actions et dans la conduite de notre vie que si ces vérités nous étaient entièrement inconnues.

«Le diable nous environne sans cesse comme un lion rugissant, et il ne cherche qu'à nous dévorer <>, • dit l'apôtre saint Pierre. Quelle crainte, quel tremblement cette pensée ne devrait-elle point nous causer ! et notre frayeur ne devrait-elle pas être incomparablement plus grande que si l'on nous disait que nous sommes entourés de voleurs et d'assassins qui nous veulent égorger? Combien de gens néanmoins récitent tous les jours ce passage de saint Pierre, sans être touchés d'aucun sentiment de crainte?

Si je croyais, disent certains calvinistes, que le corps de lésus- Christ fût présent dans l'hostie, je porterais bien un autre respect à ce sacrement que les catholiques. Ils' jugent qu'ils feraient ce qu'ils devraient faire, et ils s'imaginent que cette connaissance ferait dans leur esprit l'impression qu'il serait raisonnable qu'elle y fit. Et, en effet, quand oo noua dit que le roi est présent, chacun

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âe compose et se *Uent dans le respect; mais en parlant ainsi ils font voir qu'ils ne connaissent pas le fond de leur cœur; s'ils prenaient la peine de se consulter eux-mêmes, ils verraient qu'en mille rencontres leur connaissance demeure stérile, sans produire les effets qu'il semble qu'elle devrait produire naturellement. Ne croient-ils pas eux-mêmes que Dieu est présent partout? et cependant* sont- ils plus réglés dans leurs actions que les autres, et la connaissance de cette présence les retient-elle plus en leur devoir que s'il n'était que dans le ciel ?

Il ne faut pas néanmoins s'étonner que notre esprit nous porta naturellement à croire que si nous avions telle ou telle connaissance, nous ferions les choses auxquelles tes connaissances obli* gent. G^est qu'en effet la nature et la raison nous y portent, et que nous n'en sommes empêchés que par le dérèglement de la volonté ; et c'est pourquoi cette prodigieuse insensibilité qu'on voit dans les hommes à l'égard des choses dont ils devraient être le plus touchés, est une marque évidente qu'ils ne sont point dans l'état où ils ont été formés, et que leur nature est corrompue. Cette stupidité monstrueuse ne saurait être naturelle ; ils s'affligent des moindres choses jusqu'au désespoir; et lorsqu'il y va de tout leur être et de leur bonheur ou de leur malheur éternel, ils n'en sont non plus touchés que s'il s'agissait d'une chose de néant.

Mais celle insensibilité n'est pas seulement dans tous les hommes une marque de la corruption générale de la nature ; elle est encore dans les chrétiens une preuve des ténèbres horribles que les péchés commis après le baptême répandent dans l'âme; et rien ne fait mieux voir que non-seulement le péché engendre la mort", comme dit l'apôtre saint Jacques, mais qu'il la porte aussi avec soi, et qu'il Ole à l'âme la vie et le sentiment. Car si l'âme d'un chrétien qui vit dans le désordre n'était en un état de mort, seraitil possible qu'il pût goûter un moment de repos? Il sait qu'il est sous la puissance du diable, qu'il pept mourir à tout moment, que Teofer est ouvert pour l'engloutir, que peut-être il n'y a plus de grâce pour lui; cependant il est sans inquiétude et sans crainte; il jouit trajiquUlement des plaisirs qu'il sait être la cause de son malheur. Ces connaissances que la foi lui donne malgré lui demeurent sans action et sans effet; elles ne le troublent point; il ^git, il parle conune un homme qui n'a rien à faire qu'à se divertir en cette vie et qui n'aurait rien à craindre en l'autre*.

(a) iac, 1, 16.

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