‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 60 sur 196 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Qa« rimeniibiUté le remarqne aussi dans des ehrétiens dont la vît est réglée. Diverses causes de cet état. Il est inutile de s'en inquiéter, mais il le iaat craindre. Utilité de s'appliquer aux objets de crainte.

La stupidité que Ton remarque dans les mauvais chrétiens est certainement horrible ; mais on en voit la cause : il ne faut pas s^étonner s'il fait nuit quand la lumière est éteinte, et si Ton ne sent rien quand on est mort. Il y a bien plus de sujet de s'étonner que cette insensibilité se rencontre souvent dans des âmes où il semble que le péché ne domine pas, qui s'acquittent extérieurement des devoirs essentiels du christianisme, qui pratiquent divers exercices de piété, et qui mènent une vie exempte de crime. Car si elles ont ce cœur nouveau et ce coeur de chair qui est propre à la loi nouvelle, d'où vient qu'il a si peu de mouvement en elles ? Si le Saint-Esprit les anime, pourquoi en voit-on si peu de marques? Si elles sont éclairées de la lumière de Dieu, d'où vient qu'elles ne voient point leurs dangers ou qu'elles n'en tremblent pas? Si l'on s'applique à rechercher les causes de cet effet, on trouvera qu'il y en peut avoir de fort différentes.

Car cet état n'est en quelques-uns qu'une épreuve de Dieu ; c'est en d'autres une punition de leur négligence ; il y en a en qui le naturel y a beaucoup de part. Mais, sans se mettre en peine de discerner ces causes qu'autant que Dieu nous les découvrira, il semble que tous ceux qui sont dans cet état ont une obligation commune de travailler à en sortir, quoiqu'il soit plus dangereux aux uns qu'aux autres, parce qu'il faut se conduire par les lumières de la foi, qui nous apprennent que l'insensibilité est d'elle-même un très grand mal, qui nous doit faire appréhender cette menace terrible que Dieu fait aux âmes qui ne sont pas assez touchées de sa crainte, en leur déclarant « qu'elles s'en trouveront mal à la fin de leur vie ; • cor durum hahebit maie in novimmo *. Et c'est ce qui les doit porter à embrasser avec soin tous les moyens qu'elles jugeront utiles pour s'en délivrer et pour amollir la dureté de leur cœur.

11 est inutile de s'inquiéter de cet état, puisque l'on n'y remédie pas par l'inquiétude, mais il n^est pas inutile de le craindre ; c'est, au contraire, un des principaux devoirs de ceux qui y sont, d'exci*

(a) fica.f m, 27.

DE DIEU. HS

ter en eux une frayeur salutaire, en se remettant devant les yeux ces instructions du Sage : « Qu'il est impossible d'être justifié sans crainte : » qui sine timoré est, non poterUjfAstificari"; «que la crainte est le commencement et la racine de la sagesse : • radix sapientÙB est timere Dominum^; «que c'est la source de la vraie joie: • timor Domini delectabit cor''; et « qu'il n'y a que les âmes craintiyes qui aient sujet d'espérer un traitement favorable à la fin de leurs jours : • timenti Dominum bene erit in extremis ^.

Pour entrer dans cette disposition, que la lumière de la foi fait voir être si nécessaire à tout le monde, il faut* éviter un défaut et une illusion d'amour-propre on plusieurs personnes se laissent insensiblement aller, qui est de se faire une dévotion si spiri<> Inelle, qu'elles ne s'appliquent presque jamais aux objets qui leur pourraient donner de la crainte ; comme la considération de la mort, de l'éternité, de l'enfer, des jugements de Dieu et des sujets qu'elles ont de se défier de leur état; car l'amour-propre aime à éloigner ces objets tristes, et il ne manque pas de leur fournir des spiritualités gaies. Mais les saints, qui étaient sans doute plus spirituels qne nous, ne nous ont pas donné cet exemple ; ils n'ont point évité ces pensées communes que l'bn traite de grossières ; ils ont cru, au contraire, qu'il était très utile de les avoir continaellement dans l'esprit, n'y ayant rien dont Dieu se serve plus souvent pour retirer les âmes d'une certaine.évaporation que leur insensibilité produit, et pour les faire rentrer en elles«mômes> que de la vue de ces' terribles objets.

CHAPIiTRE V.

H^m l'on doit avoir de la rigueur de la justice de Dieu. Nombre effroyable de réprouvés. Spectacle terrible dn carnage spirituel que, le démon fait dam l'^nw mâne. Fausse assurance où nous vivons.

La plupart du monde ne doit donc point s'appliquer tellement à regarder la miséricorde de Dieu, qu'ils ne considèrent en même temps sa justice et la sévérité de ses jugements ; et pour s'en for» nier quelque idée, on la doit regarder dans ce nombre infini d'hommes que Dieu a abandonnés aux désirs de leur cœur avant l^incamationdesoi|^ils, dans ces nations entières qui n'ont jamais OQï parler de l'Ëvangile, et qui sont demeurées ensevelies dans l08 ténèbres et les ombres de la mort; dans cet autre monde que

(s) Beel,, h tS* (h) tbid,, 7», ' (c) Ihid,, 13. {d) Ibtd.^ 13.

IflGOLI, 9

146 bE LA CRAINTE

Ton vient de décottyrir, et qui a été plas de cinq mine ans dans m\e ignorance absolue de Dieu ; dans cette multitude de mahométans qui occupent une si grande partfe de la terre, et qui sont plongés dans mille superstitions brutales ; dans cette fouie d'hérétiques qui, joints ensemble, surpassent de- beaucoup le nombre des catholiques ; dans ces régions autrefois remplies d'évéques et de chrétiens, comme l'Afrique, où présentement Ton n'en trouve presque plus ; et enfin dans ce nombre prodigieux de mauvais chrétiens dont l'Église est tellement remplie qu'à peine y en trouve- t-on de véritables.

Tous ces gens aveugles et> abandonnés à leurs passions sont autant de preuves de la rigueur de la justice de Dieu; c'est elle qui les livre aux démons qui les dominent^ qui se jouent d'yeux, qui les trompent, qui les jettent dans mille désordres, qui les affligent dans ce monde par une infinité de misères , et qui les précipitent enfin dans l'abtme pour les tourmenter éternellement. C'est elle qui permet à ces démons non-seulement de posséder entièrement toutes les nations infidèles, mais de causer des ravages étranges dans l'Église môme, dont ils usurpent souvent les ministères en y faisant entrer des gens vides de charité, dans lesquels ils habitent et exercent leur puissance. Ce qui fait dire au prophète « : « J'assenablerai toutes les lignées des royaumes d'aquilon, et ils viendront ^ous mettre leur trône à l'entrée des portes de Jérusalem et tout autour de ses murailles ; » car plusieurs de ceux qui sont comme établis pour garder les portes de l'Église et pour y recevoir les fidèles, et un grand nombre de ceux à qui la garde de sa discipline est commise, et qui sont ainsi comme des sentinelles qui ont ordre de veiller sur ses murailles, ne sont que des habitants é'aquilon, c'est-à-dire des gens sans charité, et qui n'ont point en eux la chaleur de l'esprit de Dieu.

Ainsi le monde entier est un lieu de supplices, où l'on ne découvre, par les yeux de la foi, que des effets effroyables de la justice de Dieu ; et, si nous voulons nous le représenter par quelque image qui en approche, figurons-nous un lieu vaste, plein de tous les instruments de la cruauté des hommes, et rempli, d'une part, de bourreaux, et de l'autre, d'un nombre infini de criminels abandonnés à leur rage. Représentons-nous q^ ces bourreaux se jettent sur ces misérables, qu'ils les tourmentent tous, et qu'ils en font tous les jours périr un grand nombre par les plus cruels

(à) Jerem., X, 16.

s&ppKoes; qu'il y en a Bmileinent quelques-ans dont ils ont ordre d^épargner la vie ; mais que ceux-ci même n*en étant pas ass'urést ont sujet de craindre pour eux-^mémes la mort qu'ils voient souffrir à tous moments à ceux qui les environnent, ne voyant rien en eux qui les en distingue;

Quelle serait la frayeur de ces misérables qui seraient continuellement spectateurs des tourments les uns des autres, qui y participeraient eux«-niémeSf et qui appréhenderaient continuellement que ceux qu'ils sonCTront ne se terminassent, comme ceux des autres, par une mcn't cruelle et honteuse? Les folles joies et les vaines inquiétudes du monde pourraient-elles trouver place dans leur esprit? L'orgueil serait-il capable de les tenter dans ce malheureux état? et néanmoins la foi nous expose bien un autre speo* tade devant le§ yeux; car elle nous fait voir les démons répandus par tont le monde, qui tourmentent et affligent tous les hommes en mille manières, et qui les précipitent presque tous, premièrement dans les crimes , et ensuite dans l'enfer et dans la tnort éternelle.

C'est la vue de ce spectacle qui fait qu'Isaïe s'écrie : Froptereà diktamt infemus animam suam, et apemit os 9uum alisque uUo Urmino, H descendent fortes ^us, et populus ejus, et sublimes glorUmque", c'est-à-dire que la bouche de Venfer est toujours ouverte, et que les grands et les petits, les forts et les faibles, les riches et les pauvres y entrent pèle mêle à tous moments. C'est cette vue qui a fait dire à Jérémie : 0 miicro Domini, usquequo non (juiesces ? Ingredere in vaginam tuam''; • ô, épée de la justice de Dieu ! ne vous reposerez- vous point? rempli rez-vôus toujours la terre de meurtres? ne cesserez-vous point de désoler l'Ëglise même, en abandonnant à ses ennemis la plupart de ceux qui paraissent ses enfants? > C'est encore ce que l'ange fit voir à saint Jean, par ce pressoir horrible où le sang de ceux que l'on y brisait s'écoulait de toutes parts par dessus la cuve ' ; car ce sang n'est pas le sang des corps matériels, c'est celui des âmes charnelles que les démons privent de la vie de 1^ grâce par les crimes où ik les engagent.

Nous passons nos jours au milieu de ce carnage spirituel , et nous pouvons dire que nous nageons dans le sang des pécheurs ; que nous en sommes tout couverts, et que ce monde qui nous porte est un fleuve de sang, puisque la vie du monde est toute

(a) iMîe, V, 14. (*) Jerem., XLvn, 6. (c) Apoc.y xiv,'19«t 20.

composée d^actions criminelles qui ont causé la niort à ceux qui les ont commises et qui y portent les autres par la contagion du mauvais exemple. Pour périr, il n'y a qu'à s'y laisser entraîner. Rien ne nous distingue de ceux qui meurent à notre vue. Nqus n'avons pas plus de force qu'eux pour résister à la rage des démons. Notre seule espérance est dans le secours de celui qui nous en a délivrés jusqu'à présent, et qui nous l'offre pour nous en délivrer à l'avenir. Cependant à peine y pensons-nous. Nous n'avons aucun sentiment de notre délivrance pour le passé, aucune crainte de notre danger présent, aucune inquiétude pour l'avenir; parce que nous ne voyons ni la grandeur de nos misères, ni la grandeur de nos dangers, ni la grandeur des maux dont nous sommes menacés.

Les Pères témoignent que rien n'était plus utile à l'Église que les persécutions visibles, parce qu'elles tenaient tous les chrétiens dans la crainte et dans un saint tremblement. Ils voyaient tous les jours* ravir quelques-uns de leurs frères^ et chacun, s'imaginent que' ce serait peut-être à lui le lendemain à confesser Jésus-Christ devant les juges, au milieu desr tourments, ne pensait qu'à s'y préparer par tous les exercices d'une vie chrétienne. « Quand est-ce, dit Tertullien*, que la foi est plus vive que lorsque Ton craint davantage, et quand craint-on davantage qu'au temps de la persécution ? C'est alors que toute l'Église est dans une sainte frayeur, que la foi est plus vigilante dans cette guerre spirituelle, qu'elle est plus exacte dans l'observation des jeûnes, des stations, des prières et des exercices d'humilité.» C'était l'effet de ce spectacle extérieur, et néanmoins celui que la foi nous découvre est bien autrement terrible. Ce ne sont pas des hommes^ mais des démons qui arrachent à l'Église ses enfants. Ils ne tuent pas leurs corps seulement, mais encore leurs âmes. Ils ne leur font pas souffrir des tourments passagers pour leur procurer une couronne immortelle, mais ils les perdent pour l'éternité. La mort des martyrs était pour plusieurs une semence de vie, selon la parole d'un ancien ^ : et là mort spirituelle des. chrétiens n'est pour la plupart des autres qu'une semence de mort, en les corrompant par l'exemple des dérèglements qui l'ont causée. Enfin, comme les persécutions n'étaient ni continuelles ni universelles, la plus grande partie des chrétiens ne laissait pas de trouver moyen de s'en garao-

(a) Dtfugà in pers, initia,

(&} TertaU., Apoloçt in fin. S, Juilin,; dialog, cum TrypK*

tir : au liea qu'il y a peu de chrétiens qui ne soient emportés par cette persécution spirituelle et par le débordement des vices qui inondent toute l'Église. D'où vient donc que les premiers chrétiens étaient si touchés des persécutions visibles, et que nous le sommes si peu des persécutions invisibles? C'est que les unes se voyaient par les yeux du corps, et que les autres ne s'aperçoivent que par les yeux de la foi; ou plutôt c'est que leur foi était vive et éclairée, et que la nôtre est. languissante, obscure et sans lumière.

U semble, à nous voir agir, que nous avons des lettre^ d'assurance de notre salut ; que Dieu même nous ait révélé que les démons ne nous peuvent nuire. On dirait que nous avons une entière certitude que nous possédons sa grâce, et que nous ne la perdrons jamais, et que nous sommes dans son élection éternelle. Nous regardons les dangers et les malheurs des autres c^mme si nous n'avions rien à craindre pour nous-mêmes, e( comme on regarde du port les tempêtes qui agitent et engloutissent les vaisseaux qui sont sur la mer.

Si nous détestons dans notre esprit la fausse assurance dont les calvinistes flattent les hommes, en vérité nous l'approuvons en quelque sorte par nos actions et par les sentiments de notre cceur.

Nous nous reposons sur la miséricorde de Dieu, non par une confiance de charité, mais par une insensibilité d'amour-propre. Et c'est pourquoi c'est à nous que l'Écriture parle lorsqu'elle avertit « de ne dire point que la miséricorde de Dieu est grande : » n« diccis miseraUo Dei magna est^; car elle ne laisserait pas d'être grande quand elle nous aurait laissés périr, et qu'elle nous aurait mis au nombre de tant de nations que sa justice a laissées dans les ténèbres, et de tant de chrétiens qui sont assujettis à l'empire des démons. Nous nous imaginons que nous sommes fort considérables devant Dieu. Mais si tous les hommes de la terre ne sont devant ses yeux qu'une goutte d'eau et un peu de poussière, comme parle l'Écriture *, quelle place occuperons-nous dans cette goutte d'eau et dans ce peu de poussière ? S'il est donc juste d'espérer en sa miséricorde, après tant d'effets que nous en avons ressentis, il Q*est pas moins juste de craindre sa justice qui est si terrible, et dont nous voyons des effets si épouvantables dans tous les temps et dans tons les lieux du monde.

(a) Bcçl^t V, 6. {(/) Isù'e,, XL, 15,

t50 DE LA CRAINTE

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