‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 61 sur 196 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qu'il est utile de détruire dans son esprit les prétextes, que Vamour-propre nous fournit de ne craindre pas. (onocence ^térieure, signe équivoque de Tétat de la grâce.

Il ne faut jamai» détruire dans son âme Tespérance en la miséricorde de Dieu et la confiance en son amour éternel; mais la crainte de la justice ne la détruit pas, au contraire elle l'établit et la fortifie, puisque cette crainte même est un des plus grands effets de sa miséricorde, et que nous aurons d'autant plus de sujet d'espérer qu'il nous regiarde favorablement, que nous aurons plus de crainte de sa justice. Craignons Lieu parce qu'il est redoutable, et espérons en lui parce que nous le craignons. Ceux qu'il abandonne ne le craignent point, et ne désirent point de le craindre ; et c'est pourquoi il n'est pas inutile de détruire dans son esprit tous les faux prétextes que l'amour- propre prend pour s'établir dans une mauvaise sûreté, et pour éviter les pensées et les mouvements de crainte , qui lui sont toujours incommodes, parce qu'ils troublent toujours un peu cette tranquillité et ce repos dont il est bien aise de jouir.

On fonde d'ordinaire cette confiance ou sur une assurance trop grande de la rémission des péchés qu'on a commis après le baptême, directement opposée à l'Écriture, qui nous avertit de n'être pas sans crainte pour les péchés dont nous croyons avoir obtenu le pardon : De propitiatô peccato noli esse sine metw, ou sur ce que l'on pratique depuis longtemps les devoirs communs de la piété chrétienne. Mais pour tempérer cette confiance excessive par des sujets légitimes de crainte que la vérité nous fournit, il n'y a qu'à se souvenir que personne ne sait avec certitude si c'est la charité ou la cupidité qui domine dans son cœur ; et cette incertitude est beaucoup grande dans les personnes froides, et négligentes ; car.il est certain que comme les hérétiques pratiquent quantité de bonnes œuvres extérieures sans. charité, on en peut pratiquer dans l'Église même qui n'auront pas* un meilleur principe', n'étant pas plus difficile d'observer sans grâce les préceptes extérieurs de la loi de Jésus-Christ, que d'observer ceux de Mahomet, qui ne sont pas quelquefois moins difficiles.

Ainsi cette innocence extérieure, qui ne consiste que dans l'ob-

(a) Ecel.yyf 6.

servatidn des devoirs extérieurs de la religion chrétienne, est un signe fort équivoque de la grâce et de iHnnocence extérieure, puis* que ce peut être un pur effet de la coutume, de l'habitude, de la. vue des créatures, et d'une crainte purement humaine. El quoi* que l'on ne doive pas porter légèrement ce jugement de soi-même, on peut'Craindre néanmoins avec raison que Dieu no le porte, et qu'il ne nous mette au rang de ceux dont il dit : « Ce peuple m'ho* Qore des lèvres, et son cœur est fort éloigné de moi*. •

Il 00 faut pas aussi s'exempter de crainte par cette doctrine oommnne, que l'on ne perd la grâce que par un péché mortel, et que l'on ne se souvient point d'en avoir commis; car qui est-ce qui peut avoir cette assurance ? Tout le témoignage qu'on se peut rendre ne regarde tout au plus que les péchés corporels ; mais combien y en a-(ril dont nous ne connaissons pas la mesure? Qui sait s'il n'a point perdu la grâce par l'orgueil, par l'envie, par la paresse spirituelle, par l'amour de soi-même par une attache criminelle aux choses du monde? Saint Bernard^ témoigne que le seul crime d'ingratituàe pour les grâces qu'on a reçues de Dieu peut être si grand qu'il égale quelquefois l'énormité de plusieurs péchés corporels. Et c'est en ce sens, selon saint Chrysostome, qu'il est dit que les péchés remis sont de nouveau imputés, parce que l'ingratitude où l'on tombe en oubliant une si grande grâce les contient tous en quelque façon, et nous rend aussi coupables que si Dieu ne nous avait point pardonné. Or qui peut s'assurer de n'être pas coupable de cette ingratitude?

CHA?ITRE VIL

Snjet qm Vo% ft de craiodre pour Tabus qu'on a fait d«t TéritéB de Dieu. Des occasiona qu'on a eues de s'aTascer. Dea fêtes et des mystères que TEglise célèbre le long de Tannée.

Si nous avions un peu de lumière, quel sujet de crainte ne pourrions-nous point encore tirer de l'abus que nous avons fait des grâces de Dieu ? Il n'y a f^our cela qu'à parcourir les principales de ces grâces. Rien n'est plus étonnant que les menaces que Jésus- Christ fait à ceux de Capharnailm % qu'ils seront traités plus durement au jour du jugement que Sodome etGomorre, c'est-à-dire que deux villes souillées par les crimes les plus abominables ; car le seul fondemunl de ces menaces est qu'ils n'avaient pas bien usé

(a) Isaïc, XXIX, 13. (6) Voyez Scrm, iviu, ie divtr, (c) Matt., xii,S3, 34.

des grâces qae Jésas-Ghrist leur avait faites en opérant tant de miracles à leur vue, et en leur donnant tant d'instructions. On ne voit pas d'ailleurs qu'ils fussent plus déréglés, ni plus ennemis de Jésus-Christ que les autres Juifs. Or, qui est-ce qui n'a pas sujet de craindre que Jésus-Christ ne lui fasse le même reproche? N'avons-nous pas reçu de lui infiniment «plus de grâces que les Gapharnaïstes? Cependant où est l'usage que nous eh avons fait? Où sont les trésors des vertus que nous avons acquis par le moyen de ces talents que Dieu* nous avait mis entre les mains ? Nous avons cru à la vérité, mais où sont les œuvres de notre foi? Où est l'usure qu'il nous redemandera de ses bienfdts ? It faut avoir une étrange insensibilité pour n'être pas effrayé de cette pensée, qu'il se trouvera des gens dans lesquels on n'aura vu aucun dérèglement extraordinaire qui ne laisseront pas d'être jugés par la vérité même plus coupables que ceux de Sodome, pour le seul abus des grâces de Dieu.

Toutes les occasions que Dieu nous a pr^ntées de nous avancer dans la vertu sont autant de grâces dont il nous redemandera compte. Ce sont autant de moissons abondantes qu'il nous commandait de recueillir, et dont il voulait que nous fissions provision pour nous soutenir dans les temps où il devait permettre que nous fussions éprouvés. Par exemple, les maladies et les souffrances sont le temps de la moisson de la patience ; les rebuts et les mépris sont le temps de la moisson de l'humilité; les pertes que Dieu nous envoie sont lé temps de la moisson de la pauvreté. Celui qui use bien de ces temps de moisson est sage, selon PÉcri ture : Qui congregcU in messe, filius sapiens est * , parce qu'il fait provision des grâces qui lui seront nécessaires en un autre temps; mais elle nous avertit que celui qui en usera mal sera confondu : Qui autem stertit œstate, filius confvLSÛmis^. De quef nombre sommes-nous, et quel usage pouvons-nous dire que nous ayons fait de tant de moissons que Dieu nous a présentées ?

L'Église distribue des grâces toute l'année, en diverses saisons, et la dévotion des fidèles devrait être dft suivre son esprit, comme les êtres naturels ne manquent jamais de suivre l'esprit général qui règle le cours de toute la machine du monde. Les oiseaux, comme dit l'Écriture'', gardent- exactement leurs saisons^ ils font leurs nids en un certain temps, ils se dépouillent en un autre par un ordre réglé et invariable. La piété a de même ses temps; il y

{a) Prov.f X, &. (b) Ibidem, (c) Jer., vui, 7.

en a un où elle nous invite à la joie, aune vie nouvelle, et à imiter la vie du ciel; et c'est le temps de la résurrection. Chaque mystère a ses grâces, et le temps où TËglise le célèbre est le temps favorable pour les obtenir. Mais ceux qui ménagent mal ces temps, et qui laissent passer toutes les solennités sans s'enrichir des grâces que Dieu y distribue aux âmes bien disposées, recevront sans doute le même reproche que le prophète fait aux Juifs, de n'avoir pas connu le jugement du Seigneur, et d'avoir été* moins prudents que ces oiseaux qui ne manquent jamais de faire en chaque saison ce qui convient à leur nature : Milvus in cœlo cognovit tempus suum, iurtur et hirundo et ckonia custodierunt tempus culverUûs sui; poptdw aiUem meus non cognovit judtcium DomÛM «•

Que si Fabus des moindres grâces est aussi à craindre que nous l'avons représenté, que sera-ce de l'abus de la grâce des grâces, c'est-à-dire de l'Eucharistie, qui contient l'Auteur même de toutes les grâces? L'apôtre témoigne que Dieu exerçait des châtiments visibles sur les premiers chrétiens qui communiaient avec trop peu de préparation^ et qui ne mettaient pas de différence entre le corps du Seigneur et les viandes communes, et que c'était là ce qui causait la mort ou les maladies à plusieurs d'entre les fidèles ; mais que cette punition de Dieu leur était utile, puisqu'elle leulr servait à expier leurs fautes dès cette vie, et à éviter la damnation : Cùm judicafnur autem, à Domino corripimur, ut non cum hoc mundo damnemur''. Il semble que Dieu n'agisse plus de la sorte à l'égard de ceux qui abusent de ses mystères ; il fait moins éclater sa justice à la vue des hommes ; il se retire en haut, comme dit l'Écriture, et il s'éloigne de nous : Et propter ha^ic in altum regredere". On communie plus indignement que janiais, et on n'en reçoit aucune punition visible; c'est ce qui doit faire craindre à ceux qui reconnaissent par la négligence de leur vie qu'ils ont peu profité de tant de communions, que l'indulgence de Dieu à leur égard n^ soit un effet de son abandon, et qu'ils ne soient d'autant plus coupables qu'ils ont été moins punis.

(a) Jcr., Tiii, 7. (6) 1. Cor., Xi, 88. (c) Ps., vii, 8.

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