CHAPITRE PREMIER
FmderoftWt do U défenM qui noos est Hait* d« tealir Diou.
En quoi consUte ce péché*
Il y a quantité de devoirs qui sont connus de tous les chrétiens jusqu'à un certain degré , et qui leur sont fort inconnus au-delà de ce degré ; ce qui vient d'ordinaire de ce que , n'en pénétrant pas les véritables principes, ils ne sauraient en comprendre retendue. La défense que Dieu nous a faite de le tenter est proprement de ce genre. Peif de personnes ignorent que Dieu nous ordonne par là de ne pas demeurer sans rien faire lorsque nous avons entre les mains des moyens humains que nous pouvons employer. Mais, comme on ne sait pas pourquoi Dieu nous défend de négliger ces moyens humains, on en demeure là, et on pense d'autant moins à s'instruire de ce précepte , qu'il semble qu'il n'y ait rien de plus rare que de tenter Dieu en cette manière ; l'esprit humain étant infiniment plus porté à s'attacher trop aux moyens humains par un défaut d'espérance en Dieu, qu'à les négliger par un excès de confiance. C'est ce qui a fait croire qu'il ne serait pas inutile d'expliquer un peu au long ce que c'est que tenter Dieu, et d'éclaircir les fondements et les principes de la défense que Dieu nous en fait. Voici ceux auxquels on la peut réduire :
Dieu n'est pas seulement souverainement puissant, il est aussi souverainement sage dans sa conduite. Comme puissant, il est le principe de toutes choses, soit dans le monde corporel et visible , soit dans le monde invisible et spirituel. Comme sage, il opère toutes choses par certains moyens et dans un certain ordre.
L'orgueil et le dérèglement des hommes tend également à se soustraire à la puissance et à la sagosso de Dieu, commo la piété
solide tend à s'assujettir de plus en plus à l'une et à l'autre. Pour se soustraire à sa puissance, les uns ont nié entièrement la Providence et l'opération de Dieu, même dans les choses naturelles, comme les épicuriens. Les, autres l'ont niée dans les choses spirituelles et dans les actions de notre âme qui nous conduisent au bonheur et au malheur éternel, comme les pélagiens. Et les autres, n'osant pas aller jusqu'à cet excès d'impiété, ne l'ont pas voulu reconnaître dans le discernement des bons et des méchants, des élus et des réprouvés, comme les semipélagiens.
Mais la manière dont on se soustrait à la sagesse de Dieu, n'étant pas moins criminelle, est beaucoup plus inconnue. Et c'est ce qu'on appelle tenter Dieu, qui est un péché que peu de personnes comprennent.
Il consiste à se retirer de l'ordre de Dieu en prétendant le faire agir à notre fantaisie, et en négligeant. la suite dès moyens auxquels il attache ordinairement les effets de sa puissance divine. Et pour concevoir de quelle n^anière on y tombe, en ce qui regarde la vie de l'âme, il ne faut que considérer de quelle manière on y peut tomber en ce qui regarde la vie du corps.
Il est certain que c'est Dieu qui entretient notre être et notre vie , et qu'il n'en est pas moins proprement la cause , que s'il la faisait subsister par un miracle visible, indépendamment de tous les moyens extérieurs. Nous la soutenons par la nourriture. Mais qui est-ce qui produit cette nourriture? « Ce n'était, dit saint Augustin a^ ni ma mère, ni mes nourrices qui remplissaient pour moi leurs mamelles du lait qu'elles me donnaient; mais c'était vous seul , Seigneur : c'était vous seul qui me donniez par leur entremise la nourriture dont j'avais besoin , selon l'ordre naturel que vous avez établi, et selon les richesses de votre bonté et de votre providence, qui étend ses soins jusque dans les principes les plus cachés et les causes les plus sec;rètes de la subsistance de vos créatures... • Vous êtes l'auteur de tous les biens, ô mon Dieu! et je vous dois toute la conservation de ma vie. »
Soit qu'il nous fasse vivre de cette manière commune, soit qu'il le fasse d'une manière extraordinaire et miraculeuse, c'est toujours lui qui agit et qui nous soutient. Et ainsi notis sommes obligés de reconnaître également sa main et son opération toute-puissante, soit qu'il la cache, soit qu'il la découvre. Mais il y a néanmoins cette différ^ce entre ces deux manières dont il agit sur les corps
(flj Conf,^ 1. J, c, ▼», n, 7.
et sur les âmes, que la première est la voie commune par laquelle il conduit ses créatures, et l'autre est une voie extraordinaire dont il ne se sert que rarement, et qui n'a point de règles certaines. C'est dans la première que consiste l'ordre de la Providence, qu'il permet aux hommes de connaître; et la seconde ne renferme que certains effets que nous ne pouvons jamais prévoir de nous-mêmes , parce que les conseils selon lesquels Dieu les produit en un temps et ne les produit pas en un autre, sont trop élevés au-dessus de Tesprit des hommes.
Sa sagesse s'étant donc rabaissée à couvrir ordinairement son opération divine par des moyens humains , il est juste que les hommes s'assujettissent à ces moyens ; et c'est un extrême orgueil à eux de les négliger et de prétendre forcer Dieu d'agir de cette manière extraordinaire, dont il ne nous a pas rendus capables de pénétrer les principes. C'est là ce qu'on appelle proprement tenter Dieu, comme Jésus-Christ nous l'apprend dans l'Évangile : car le diable le pressant de se jeter du* haut du temple en bas, en lui alléguant qu'il est écrit : > Que Dieu a commandé à ses anges de soutenir le juste et de l'empêcher de se blesser contre les pierres «,» Jésus-Christ le repoussa, en lui disant qu'il est aussi écrit : « Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu>, » supposant que ce serait tenter Dieu que de prétendre qu'il dût faire soutenir par ses anges un juste qui se serait exposé témérairement à ce danger, en quittant la voie commune, qui consiste à l'éviter.