CHAPITRE III
Pourquoi Biea eaetie ses opérations sons Tapparonee de celles de la nature, dans ]«■ eftstt q«'U produit tiir les «orps et dans ce qufii fait sur les flmes.
U n'y a que Dieu qui sache toutes les raisons pour lesquelles il cache ses opérations sous un certain ordre de causes qui paraissent toutes naturelles. Nous en connaissons seulement quelques-unes. Il retire, par ce moyen, les hommes de la paresse : il les oblige à la vigilance et au travail', il les occupe ; il les exerce ; il lespflnit par ces emplois laborieux; il leur fait plus e^imer les choses qui leur coûtent plus de peine. Mais on peut dire qu'un de ses principaux desseins est de se cacher lui-même, et de rendre sa conduite inconnue à ceux qui ne méritent pas de la connaître.
S'il agissait toujoursd'une manière miraculeuse, on serait comme forcé de- le reconnaître en tout, et cette évidence ne serait conforme ni à sa justice ni à sa miséricorde. Il est de sa justice de laisser les méchants en des ténèbres qui les portent à douter de sa providence et de son être, et il est de sa miséricorde de tenir ses élus à couvert de la vanité par cette obscurité salutaire.
La vie de la foi, qui est la vie des justes en ce monde, consistant donc à servir Dieu sans le voir d'une manière sensible, il est clair que des miracles continuels détruiraient entièrement cet état* Ainsi, étant nécessaire; d'une part, que Dieu agisse, et de l'autre, quQ nous ne connaissions pas sensiblement son action, il fallait
(a) Pi., cxxvi, 2. (6) 4. Reç., xxiJL, 35.
qaUl se cachât sous de certains moyens qui parussent comme naturels, et qui, étant toujours exposa aux yeux des hommes, n'excitassent plus leur -admiration , afin qu'il n'y fût découvert que par ceux à qui il otivrait les yeux de l'âme par une lumière qu'il donne à qui il lui plaît.
Mais s'il était nécessaire que Dieu se couvrit de cette sorte dans l'ordre de la nature et dans les effets extérieurs qu'il produit sur les corps, il ne l'était pas moins qu'il se cachât dans ses opérations intérieures sur les âmes, parce que l'évidence de l'opération divine dans ces sortes d'actions ne tirerait pas moins les âmes de l'état de foi, par lequel il veut qu'elles opèrent leur salut en cette vie. Et c'est pourquoi il ne donne ordinairement ses plus grandes grâces que. par une suite de moyen» qui paraissent tout humains et tout ordinaires, et qui semblent humainement proportionnés à la fin à laquelle on les destine.
Il veut que .nous désirions les vertus ; que nous travaillions à les acquérir; que nous cherchions les occasions de les pratiquer ; que nous nous séparions des choses qui nous peuvent porter au péché. C'est lui qui nous inspire ce désir, qui opère en nous ce travail, qui nous fait retrancher ces empêchements. Il lui serait facile de nous donner les vertus sans toute cette suite de moyens ; mais en nous les donnant dans cet ordre, et par ces moyens, il se cache à nous, et nous conserve dans l'humilité.
Il pcfbrrait de même nous avertir à chaque moment de ce que nous avons à faire; mai^s'il le faisait de cette sorte, ce serait une conduite visiblement miraculeuse. Il veut donc que nous prévoyions nos actions et nos paroles, que nous les considerions.devanft lui, afin de les régler selon ses lois, et que nous employions tout le soin qui nous est possible pour reconnaître ce qu'il veut de nous en chaque rencontre. Il est lui-même l'auteur de ces préparations, de cette recherche, de ce soin ; et il s'en sert comme d'an moyen ordinaire pour nous communiquer la sagesse dont nous avons besoin pour notre conduite.
Il est vrai que Jésus-Christ dit à ses disciples, qu'ils ne doivent pas se mettre en peine de ce qu'ils diront aux rois et aux princes ', lorsqu'ils les forceront de paraître devant eux, parce qu'il leur sera donné à l'heure même ce qu'ils leur doivent répondre. Hais le dessein de Jésus-Christ dans cet avertissement était seulement d'exclure les prévoyances et Ie6 réflexions de défiance et d'amour*
i(i) Mfttt,, X, 19.
propre : et il voulait plutôt les disposer à ne se pas étonner quand on les obligerait de parler aux rois, sans y être préparés, que de leur défendre de s'y préparer. De même que quand Jésus-Christ défend à ses disciplèis de se mettre en peine du vivre et du vêtement ', il ne leur interdit pas, selon les Pères, les soin3 et les précautions raisonnables, et il ne les oblige pas à attendre que Dieu leur procure l'un et Tautre par des voies extraordinaires ; mais il leur commande seulement de bannir de leur cœur les inquiétudes et les défiances, qui sont injurieuses à sa providence et à sa bonté, et qui les empêchent de chercher le royaume de Dieu avant toutes choses.
Il y a souvent ainsi des contrariétés apparentes dans les vérités chrétiennes, quand on ne les regarde que d'une vue superficielle, qui disparaissent et s'évanouissent quand on les pénètre jusque dans le fond.
On pourrait croire, par exemple, à ne suivre que la première lueur qui naît d'une connaissance imparfaite de la vérité , que la vie chrétienne étant une vie surnaturelle, et qui surpasse la force de tous les hommes, on ne* doit pas plutôt choisir un genre de vie qu'un autre, ni se mettre en peine d'éviter les occasions du péché. On peut tout avec Dieu, dira-t-on, et l'on ne peut rien sans Dieu. Ainsi, avec l'aide de Dieu, je puis demeurer inébranlable dans les plus dangereuses occasions, et, sans cette aide, je né p\iis me soutenir dans la retraite la plus assurée.
Mais ceux qui parlent de cette sorte ne comprennent pas le secret de la conduite de la grâce. Il est vrai que Dieu est capable de nous soutenir dans les plus grands périls, et il le fait quelquefois quand c'est lui-même qui nous y engage : mais il ne donne pas ordinairement sa grâce d'une manière si éclatante. Ainsi, pour nous faire résister aux tentations, il nous inspire le soin de les éviter. C'en est le moyen ordinaire ; et quiconque le néglige n'a pas le droit de prétendre que Dieu le soutienne d'une autre manière.
Si l'on était ordinairement aussi recueilli dans l'agitation que dans le repos, si l'on ne succombait pas plus souvent aux tentations en vivant dans les occasions du péché qu'en les évitant; si l'on ne contractait pas plus de taches dans le commerce du monde que dans la retraite; si les grands emplois ne portaient pas plus à la vanité que les occupations basses et humiliantes, ce* serait sans doute une espèce de miracle visible. Dieu en fait de cette
(0) Malt., yi, 95 et sniv.
m DES MANIÈRES
sorte^ quand if lai plail, p6or quelques àmesichoisies. Mais^ comme il ne veut pas que sa conduite sur nous paraisse si visiblement miraculeuse, il ne les fait pas souvent, çt il nous oblige par là à nous réduire à la voie ordinaire et à préférer, autant que nous le pouvons, le repos à 1-àgitation, la retraite au commerce du monde, les emplois humiliants aux emplois relevés, et enfin la fuite des occasions à la confiance qui porte à s^y exposer. Ce n'est pas qu'il ne soit aussi facile à Dieu de nous sauver en une manière qu'en une autre; mais il nous a appris qu'il nous sauve ordinairement de cette seconde manière» parce qu'il y est plud Caché et moins reconnaissable : et par là il nous oblige à nous y réduire.