‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 68 sur 196 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Qae toutes les règles que les Pères donnent poitr la vie spirituftlle sont établies sur ce principe : que Dieu cache ses opérations surnaturelles sous l'apparence d'an ordre tout naturel.

C'est sur cet wdre de la gr✠et sur cette suite de moyens, sous lesquels Dieu oaehe tes opérations surnaturelles, que sont établis toutes les règles et tous les avis spirituels que les saints inspirés de Dieu ont donnés à ceux qu'ils ont conduits dans ses voies.

Ces grands saints n'ignoraient pas que c^est de lui qu'il faut attendre toutes les vertus, et qu'il est la cause de toutes les bonnes actions des chrétiens. Ils étaient persuadés qu'il est le maître des cceurs, et qu'il opère en eux toutxe qu'il veut par une force invincible et toute-puissante. Cependant ils nous prescrivent des règles et des pratiques, comme pourraient faire des philosophes qui prétendraient acquérir la vertu par leurs propres forces. Ils veulent que nous tenions toujours notre esprit occupé de saintes pensées; que nous nous appliquions sans cesse à la lecture et à la méditation de la parole de Dieu ; que nous vivions dans l'éloigné** ment du monde ; que nous réduisions notre corps en servitude par le travail et la mortification; que nous évitions tout ce qui nous peut affaiblir, et tout ce qui nous peut être une occasion de chute ; que nous fassions un effort continuel pour résister à nos passions ; que nous menions une vie uniforme, réglée, occupée, en passant par la suite d'actions que l'on nous aura prescrites comme étant les plus conformes à notre état et à nos devoirs. Ce n'est pas qu'ils ne sussent parfaitement que Dieu nous peut donner ses plus grandes grâces sans nous faire 'passer par ces exercices, mais ils savaient en même temps que l'ordre commun de sa providencQ

est de ne notii les accorder qu^ensuite de ces exercices et par ces exercices mêmes; qo'ainsi il fait premièrement aux âmes la grâce de les pratiquer ponr leur faire ensuite celle de parvenir aux ver^ tus où il désire de les élever, étant aussi bien Fauteur des actions qu'il leur fait faire pour acquérir les vertus, que des vertus qu'elles acquièrent par ces actions.

Ils n'ont pas ignbré non plus qu'il n'y avait rien de plus facile à Dieu que de nous faire connaître nos fautes de temps en temps par l'infusion d'une lumière qui noua les remtt tout d'un coup de« vant les yeux ; qu'il pourrait même nous en corriger, en nous don<« nant les vertus opposées, sans que nous fussions obligée de nous affliger oontinuellement de la vue de nos misères; mais comme ils connaissaient les voies dont Dieu se sert ordinairement pour purifier les âmes, ils n'ont pas laissé dd nous recommander cet examen et cette vigilance sur nous-mêmes comme un des prin-* dpaux devoirs de la piété, qui ne doit finir qu'avec notre vie. « Mes frères, dit saint Augustin, en attendant la venue de ce jour heureux où nous serons joints aux anges du ciel pour louer Dieu dans toute l'éternité ; en attendant que nous soyons parvenus à cette joie ineffable que nous espérons, appliquons-QOus, autant que nous le pourrons, à la pratique des bonnes OBuvres; exami-nons tous les jours notre conscience, et regardons avec soin s'il n'y a rien de rompu et de déchiré dans la robe spirituelle de notre âme ; si nous n'y avons point fait quelques taches par notre intempérance; si nous ne l'avons point brûlée par la colère ni divisée par l'envie; si nous n'en avons point terni l'éclat par l'avarice. Hâtons>nou6 de guérir les blessures de nos âmes pendant qu'il est encore en notre pouvoir de le faire avec l'aide de la grâce.

Le grand saint Grégoire, que Dieu a donné particulièrement à son Église pour l'instruire des règles de la vie spirituelle, ne recomtnande rien tant aussi dans ses morales que cette vigilance sur soi-même et cet examen de ses bonnes et de ses mauvaises actions. « Il faut, dit-il', purifier les actions même de vertu par une discussion exacte , de peur de prendre pour Ik)n ce qui est mauvais, et pour un bien parfait ce qui est imparfait et défectueux. C'est ce qui'nous est marqué par l'holocauste que Job offrait.pdur chacun de ses enfants; car c'edt offrir à Dieu un holocauste pour chacun de ses 'enfants, que de lui offrir des prières pour chaque action dcf vertu, de peur que la sagesse ne s'élève, que l'intelli-

(a) Grég., Morai,^ 1. 1, c. xm t% ViUl i nov. edit, XXJUH et XXXV, n. 47 et 48.

les DES MANIÈRES

gence ne s^égare, qae la pradence ne s'embarrasBftei ne se confonde, que la force ne dégénère en* présomption ; et parce que Tbolocauste est un sacrifice qui se consume tout entier, il est néces* saire que notre Âme soit embrasée par le feu de la componction et qu'elle consume dans œ feu tout ce qu'il y a d'impur dans ses pensées. Mais nul n'est capable de le faire s'il n'a soin d'examiner tous ses mouvements intérieurs avant qu'ils passentT jusqu'aux actions. Il faut, dit encore ce saint, broyer les parfums, c'est-à-dire considérer en détail tout ce qui se passe dans notre âme et le réduire comme en poussière par cet examen. Il faut ôter la peau deia victime et la couper en morceaux, c'est-à-dire qu'il faut ôter à nos actions cette surface extérieure qui nous les fait paraître vertueuses pour les regarder jusque dani»*le fond*. •

Cette instruction est si souvent répétée dans les ouvrages de saint Grégoire, que Ton peut dire que c'est un des principaux fondements de sa conduite spirituelle; et bien loin qu'il exempte les justes plus avancés de cette pratique, il met au contraire leur avancement dans l'accroissement de cette vigilance et de cette attention sur eux-mêmes.

Enfin, saint Bernard a fait quatre livres exprès pour porter les âmes à cet exercice, d'examiner devant Dieu leurs actions et lenr conduite, et il en fait tellement le principal devoir de la vie chrétienne, que pour représenter en un mot l'idée, qu'il avait de la véritable piété, il dit que c'est s'appliquer à la considération de soi-même. Quid est fdetcuf vacare cansidenUioni^^ et que cette considération consiste à prévoir ses actions, aies régler devaht Dieu, à corriger ses défauts et à penser à ses devoirs; et il est remarquable que ce saint ne donne pas ces instructions à un novice, mais à un grand pape ', qu'il devait supposer être dans l'état de perfection, ayant été élevé à cette première dignité de l'Église à cause de ses vertus éminentes.

Lorsque les philosophes, qui supposaient que la vertu n'a point d'autre source que la nature , prescrivaient des règles pour l'acquérir, ils n'en prescrivaient point d'autres que celles-là. Ils nous recommandent, comme ces saints, cet examon et cette vigilance continuelle sur nos actions, comme on le peut voir dans les vers attribués à Pythagore et dans plusieurs endroits de Sénèque. Est-ce donc que saint Augustin , saint Grégoire et saint Bernard ne

(a) Oreff., e. x\x\ bot. edit., e. IXXT1| a. 54,

DONT ON TENTE DIEU. m

savaient pas que (a verta est un pur effet de la miséricorde de Dieu et non pas de nos efforts et de nos réflexions? Ils le savaient sans doute, puisqu'ils l'enseignaient en tant d'endroits de leurs livres. Mais ils savaient aussi que Dieu ne la donne ordinairement aux hommes que par la pratique de certains moyens et de certains exercices Auxquels il les applique par sa grâce; qu'ainsi le principal soin de ceux qui conduisent les âmes est de les mettre dans la pratique de ces moyens par lesquels on obtient les grâces de Dieu, et que c'est le tenter que d'agir autrement et de vouloir qu'il nous les accorde par une autre voie que celle que sa sagesse a choisie et qu'il nous a fait connaître par l'exemple de tous les saints.

Pourquoi croit-on de môme que les Pères aient témoigné tant de défiance du salut de ceux qui ne pensent à se convertir que lors* qu'ils sont près de mourir? Est-ce qu'il n'est pas aussi facile à Dieu de toucher les pécheurs par sa grâce à la dernière heure qu'en tout autre temps, ou que celui de là mort soit exclu de la promesse générale que Dieu a faite aux hommes de les recevoir en sd grâce s'ils se convertissent sincèrement? Ce n'est sans doute rien de tout cela ; Dieu est toujours également puissant , et le sein de sa miséricorde est toujours également ouvert aux pécheurs convertis. Mais c'est que les Pères ont cru que ces conversions n'étaient pas ordinairement «incères, et qu'elles étaient plutôt un effet de l'état où ils se trouvent que du changement de leur cœur. Et la raison eo^est que, dans la voie commune, le cœur ne change point ainsi tout d'un coup d'objet et de fin. On peut bien changer en un moment d'actions extérieures ; mais l'amour qui tient la principale place dans le cœur ne change guère en un moment; il faut pour l'ordinaire qu'il s'affaiblisse peu à peu et qu'il y en ait un autre qui prenne sa place par divers progrès; c'est amsi que les passions humaines se changent ; et Dieu, qui veut que les coopéra-* tiens de sa* grâce ne se distinguent pas' sensiblement de celles de la nature, suit ordinairement le même ordre. Il commence à ébranler le cœur par la crainte avant que de le toucher par son amour, et souvent 11 le touche longtemps par des commencements d'amour avant que de s'en rendre maître par un amour dominant qui tourne le cœur vers lui comme vers sa dernière fin, et qui le délivre de^la servitude de l'amour des créatur^. Amsi , comme la conversion des pécheurs mourants ne saurait passer par ces degrés, il faudrait qu'elle fût miraculeuse pour être vraie. L'Église ne désespère pas de ce miracle , et c'est ce qui la porte à accorder les sacrements

aux mourants ; mais elle craint aussi (beaucoup que ces seutiœeuts

qui paraissent dans les pécheurs qui sont en cet état, ne soient qne de ces légers commencements ou de crainte ou d'amour de Dieu, qui ne suffisent pas pour une véritable conversion ; et c'est ce qui oblige les pécheurs nourseulement à travailler, mais à se hâter même de travailler sérieusement à leur salut, afin que leur amour ait le temps de croître et de parvenir à un état où l'on puisse dire qu'ils sont convertis. Agir autrement, c'est tenter Dieu et le tenter d'une manière très dangereuse en voulant qu'il fasse un miracle dans l'ordre de sa grâce pour nous sauver. Et ainsi tous ceux qui attendent à se convertir à Dieu à la mort, outre leurs autres péchés, commettent encore celui de tenter Dieu, qui en fait souvent le comble.

Les richesses spirituelles sont toutes gratuites de la part de Dieu, et néanmoins il est écrit: Que la main de ceux qui travaillent fortement amasse des richesess, manus fortium divitias parai ". Et l'Écriture attribue au contraire la pauvreté spirituelle au défaut de oe travail : Egestatem operata est manus rendssa^; c'est-à-dire que la négligence et la paresse causent la pauvreté et la misère des âmes , tant Dieu a de soin de cacher les œuvres de sa grâce sous la ressemblance de celles de la nature. ^ Cela paraît encore plus clairement dans la prière ; c'est sans doute celle de toutes les actions chrétiennes où le besoin de la grâce paraît davantage. C'est pourquoi l'esprit de Dieu est appelé, par un titre particulier, l'esprit de prières: Spirituffprecum\ Et il est dit de lui qu'il prie pour nous avec des gémissements ineffables. Il semblerait donc que cet exercice si divin n'aurait point besoin de préparation ni de règles, et qu'il n'y aurait qu'à attendre l'inspiration de la grâce; et néanmoins le Sage nous avertit expressément qu'il faut préparer son âme avant la prière*, de peur d'être ^omme un homme qui tente Dieu : Ante orationem prœpara animam tuam, et noli esse quasi homo qui tentât Beum*. Et il fait voir ainsi que tous ceux qui prient sans préparation tombent dans le péché de tenter Dieu, et qu'une des principales causes de la tiédeur de nos prières «st le peu de soin que nous avons de nous y préparer par les moyens que l'Écriture nous prescrit, qui consistent à retirer notre cœur et notre esprit de la dissipation et des vains amusements, afin de le retrouver quand il le faut présenter à Dieu dans la prière, parce qu'il est impossible que le cœur ne

(a) Prtfr., X, 4. (h)îb, (e) Zachar., xn, 10; JRom., vm, Î6. {d) Beeles,, XYiii, 23.

courre après son trésor, et qu'il ne s'occupe des objets dont il se trouve remplL

C'est ainsi que la vérité allie ce qui parait contraire à ceux qui ne la connaissent qu'imparfaitement. Tout dépend de Dieu , donc il ne faut point travailler, disaient certains hérétiques; il faut tra. vailler, donc la vertu ne dépend point de la grâce, disent les pelagiens. Mais la doctrine catholique consiste à unir ces vérités et à rejeter ces fausses conclusions. Il faut travailler, dit-elle, et néanmoins tout dépend de Dieu. Le travail est un effet de la grâce et le moyen ordinaire d'obtenir la grâce. Croire que le travail et les vertus ne sont pas des dons de Dieu, c'est une présomption pélagienne ; mépriser les moyens dont Dieu se sert ordinairement pour communiquer sa grâce aux hommes, c'est tenter Dieu en voulant renverser l'ordre delà sagesse divine. Ainsi la piété véritable consiste à pratiquer ces moyens et à reconnaître que c'est Dieu qui nous les fait pratiquer-

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