‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 69 sur 196 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Comasnt eetU doetriae sfaecoide avec la BéceniU die la grâce efficace. Bdainis- Minent des difflculUs qu'on peut former sttr ce point.

Je sais bien que l'esprit humain, qui s'éblouit par l'éclat des vérités divines, et qui s'embarrasse dans ses vains raisonnomenls, peut trouver encore de la difficulté dans cette alliance du travail et de la grâce, et qu'en supposant, avec saint Augustin et saint Thomas, que, quelque pouvoir que l'on ait de faire les actions de piété ' par d'autres grâces, on ne les fait néanmoins jamais effectivement si Dieu n'y détermine la volonté par une grâce efficace , il se porto aisément à conclure que nous n'avons donc qu'à demeurer en repos jusqu'à ce que nous sentions ces mouvements efficaces qui nous les font pratiquer; que lorsque nous les sentirons nous ne manquerons pas de travailler, puisque la grâce nous y appliquera par une vertu toute-puissapte, et que, ne les ayant pas, il est certain que nous ne les pratiquerons jamais d'une manière qui nous soit utile.

C'est une objection qui naît facilement dans l'esprit de ceux qui suivent leurs raisonnements dans ces matières qui régardent la conduite de Dieu sur les âmes. Et les Pères qui no l'ont pas ignorée, y ont répondu pn diJi^erses manières très solides, on faisant voir de quelle sorte on peut dire véritablement qu'il est toujours au

pouvoir des hommes de satisfaire aux devoirs de la piété chrétienne, et que c'est leur faute de ne les accomplir pas.

Mais comme Ce n^est pas ici le lieu d'y répondre d'une manière théologique, il suffit de faire voir qu'elle n'a rien de solide, même selon la raison humaine , et que le besoin que nous avons de la grâce efficace pour pratiquer les vertus chrétiennes peut bien servir à humilier les hommes et à les tenir dans un état de crainte et de tremblement, mais qu'Une les peut jamais porter ni à la paresse, ni au trouble, ni au désespoir : parce que nous avons toujours par la nature même un moyen qui suffit pour nous tenir l'esprit en repos, et pour en bannir le trouble et l'inquiétude. La raison est, qu'encore que pour travailler selon Dieu à combattre nos défauts d'une manière chrétienne, pour prier et pour pratiquer les bonnes œuvres par l'esprit d'une véritable charité, on ait besoin d'une grâce surnaturelle et eticaoe, il est certain néanmoins que chacune de ces actions en particulier se peut faire quelquefois sans grâce, par mouvement d'amour-propre, de respect humain et de crainte purement servile. Or, encore qu'il y ait une différence infinie entre l'amour-propre et l'amour de Dieu, néanmoins les mouvements et les actions qui naissent de ces deux principes si différents sont quelquefois si semblables, et nous avons si peu de lumière pour pénétrer le fond de notre cœur, que nous ne distinguons point avec certitude par quel principe nous agissons, et si c'est par cupidité ou par charité. Nous pouvons bien dire avec saint Paul que nous ne nous sentons coupables de rien ; mais nous devons ajouter avec lui, que nous ne sommes pas pour cela justifiés, et que nous ne nous jugeons pas nous-mêmes, parce que nous ne nous connaissons pas parfaitement.

Nous avons donc toujours en nous un principe pour accomplir ce qu'il y a d'extérieur et de sensible dans ces exercices de la vie chrétienne. Et comme nous ne saurions savoir avec certitude, quand même nous avons la grâce efficace, si ce n'est point par un principe humain que nous agissons, nous ne savons pas aussi toujours, lorsque nous agissons par un principe d'intérêt humain , que la grâce ne soit pas le principe de notre action. Nous pouvons prendre la charité pour l'amour-propre, et l'amour-propre pour la charité ; et dans cette obscurité la raison nous oblige à prendre le parti de faire toujours ce qui est commandé, en laissant à Dieu le discernement du principe qui nous fait agir.

Ce n'eist pas qu'il ne soit de notre devoir de nous purifier, autant qu'il nous est^pçssible, de tout amour- propre et de tout inlé«-

rét ; mais ce désir ne nous assure pas que nous en soyons exempts. Car onpent'déëirerpar amour-propre d'être délivré de Pamourpropre, comme Ton peut souhaiter l'humilité par orgueil. Il se fait un cercle infini de retours sur retours» de réflexions sur réflexions dans ces actions de Tàme, et il y a toujours en nous un certain fond et une certaine racine qui nous demeure inconnue durant toute notre vie.

C'est l'état où Dieu veut que les hommes vivent dans ce monde. Nous sommes condamnés à ces ténèbres par la justice, et sa miséricorde nous les rend avantageuses, quand elle sait que nous nous en servons pour être plus humbles. Et ainsi il est visible que ces ténèbres étant inévitables d'une part, et de l'autre étant utiles, ce que nous avons à faire est de demeurer en repos, et d'adorer en paix la bonté de Dieu qui les ordonne pour notre bien, et de faire cependant, de la manière la plus pure et la plus désintéressée qu'il nous est possible, ce qui nous est prescrit par ses lois, en attendant le jugement qu'il portera de nous en l'autre vie, en nous faisant connaître le fond de notre cœur que nous ne connaîtrons jamais clairement en celle-ci. Et ce}a suflit pour nous procurer une paix humaine, qui ne se distingue pas sensiblement de la paix de Dieu, et qui vaut toujours mieux que l'inquiétude qui accable l'âme, et qui la réduit à la paresse et au désespoir.

Cette raison nous doit faire préférer la pratique de tous les exercices de la vie chrétienne à une vie molle , négligente et paresseuse : car il est certain que ceux qui ne les pratiquent pas, ne sont pas dans la voie de Dieu, et qu'il y en aura très peu de sauvés de ceux qui passent leur vie dans le désordre, puisqu'ils ne le peuvent être à moins que Dieu ne les convertisse par une miséricorde extraordinaire, qui est très rare dans l'ordre même de la grâce.

An contraire, ceux qui pratiquent ces saints exercices sont tous en quelque sorte dans la voie de la paix ; ils sont dans la compagnie de ceux qui vont au ciel, et ils ont même cette consolation, qu'il y en a peu de ceux qui les pratiqueront pendant un long temps qui n'arrivent au salut : la persévérance dans la vie réglée étant la plus certaine marque delà charité, parce que la cupidité est inconstante d'elle-même, et ne demeure pas d'ordinaire longtemps dans la poursuite d'un même dessein.

Ainsi la connaissance du besoin de la grâce efficace pour agir chrétiennement n'embarrasse jamais en effet ceux qui écoutent et suivent la raison. Car ils voient toujours leur chemin. Ils savent

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qu'il faut prier Dieu sans cessé, qu'il faut mortifier sans cesse leurs passions; qu'il faut veiller continuellement sur eux-m^es; qu'il faut combattre jusqu'à la mort; qu'il ne £e faut jamais lasser de pratiquer les bonnes œuvres, et de se régler en toutes choses. Ils savent que l'incertitude où ils sont, si c'est la grâce ou Tamourpropre qui les fait agir, ne les doit pasempâcher d'agir. « Faites, faites ces choses, dit saint Augustin <* par la crainte de la peine, si vous ne le pouvez pas encore par l'amour de la justice» c'estrà-dire par la charité- » Ils les doivent donc toujours pratiquer* C'est ce qui est certain et indubitable; et en les pratiquant ils ne doivent pas juger qu'ils n'agissent que par cupidité et par intérêt, puisque leur cœur leur est inconnu, et qu'ils ne doivent pas juger témérairement d'eux-mêmes non plus que des autres.

En un mot, il faut prier, travailler, et demeurer en repos jusqu'à la mort, en s'abandonnant à Dieu, et en lui disant, avec le pro« phète : In manibus luis sortes meœ^; «mon sort est entre vos mains, » pour cette vie et pour l'autre, pour le temps et pour l'éternité. En marchant de cette sorte dans la voie de Diea avec une fidélité persévérante, si nous n'avons jamais une certitude entière que le Saint-Esprit habite en ilous et que c'est lui qui nous fait agir, nous ne laisserons pas néanmoins d'en avoir une juste confiance; et cette confiance, s'augmentent de plus en plus à mesure que nous avancerons dans la vertu, ne nous laissera qu'autant de crainte qu'il est nécessaire d'en avoir pour résister à la tentation de la présomption et de l'orgueil,

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