CHAPITRE VI
Diverses autres manières de tenter Dieu.
11 y a encore beaucoup d'autres manières de tenter Dieu, outre celles que nous avons rapportées; car comme ce péché consistera se soustraire à la sagesse de Dieu et à le vouloir obliger d'agir contre les règles ordinaires de sa providence, soit dans l'ordre de ?r. nature, soit dans celui de la grâce, on peut tenter Dieu en autant vi. façons que l'on peut se dispenser de ces règles, dans l'espérance que Dieu agira envers nous d'une manière extraordinaire.
C'est tenter Dieu, par exemple, de s'engager dans les charges de l'Église sans vocation légitime, en so flattant de l'espérance que
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DONT ON TENTB- DIEU. t7$
Dieu rectiiera notre entrée et ne laissera pas de nous accorder les grâces nécessaires pour nous acquitter du ministère auquel^ nous nous serons engagés témérairement ; car la voie ordinaire d'obte» nir les grâces nécessaires pour ces emplois est d'y entrer par la porte d'une sainte vocation ; et si Dieu répare ce défaut dans quelques-uns, en les faisant comme rentrer de nouveau dans le ministère qu'ils ont usurpé, c'est une grâce extraordinaire que personne ne saurait se promettre sans témérité et sans tenter Dieu.
Il en est de même de tous les autres engagements dans les divers états de la vie. On tente Dieu quand on y entre sans avoir une assurance raisonnablq qu'on a les dispositions nécessaires pour s'acquitter des devoirs qui y sont attachés. Un homme qui entre dans les magistratures tente Dieu, s'il ne se sent en lui une force capable de résister à l'injustice, selon ce que dit l'Écriture : Noli qiuBrere fieri judex, nisi vakas irrumpere iniquitates '^ ; « ne cherchez point de devenir juge, si vous n'avez assez de force pour rompre tous les efforts de l'iniquité. » Ceux qui s'engagent dans le mariage tentent Dieu, s'ils ne sont disposés à satisfaire aux obligations de cet éCat, et s'ils n'ont assez de force pour souffrir tout ce qu'il y faut souffrir, et pour se soutenir contre les tentations qui naissent ou de cet état en général, ou du choix particulier qu'ils font de la personne avec laquelle ils s'unissent. Ceux qui embrassent la vie religieuse tentent Dieu, s'ils n'ont les qualités nécessaires pour persévérer dans cette sainte vocation, et pour en souffrir les peines et les travaux; et c'est pourquoi ceux qui eu excluent les personnes qui n'ont pas ces qualités, bien loin de leur faire tort, leur font au contraire la plus grande charité qu'on leur puisse faire, puisqu'ils les empêchent de contracter un engagement dont les suites ne leur pourraient être heureuses. Enfin, quelque entreprise que l'on forme, quelque dessein de vie que l'on prenne, quoique état que l'on embrasse, il faut toujours, selon l'Ëvangile ^, avoir supputé les frais, c'est-à-dire avoir examiné ce que Dieu nous a donné de force et de bonne volonté, pour juger par là si nous ne serons point téméraires en nous y engageant.
Si l'on fait réflexion sur la conduite des hommes dans le choix de l'emploi et de l'état auquel ils passent leur vie, on trouvera nonseulement qu'il n'y a rien de plus commun que cotte manière de tenter Dieu, mais que c'est la source la plus ordinaire des dérèglements qui régnent dans tous les états et dans toutes les condl-
(o) EGGks,t yu, 6. {0) Luc, UY, 28.
tions. Car il est visible qu'on ne les choisi! point par la vue du rapport et de la proportion qu'elles ont avec les dispositions que Dieu a mises en nous,nnais par certaines lois d'opinion que la vanité des hoihmes a établies dans le monde, selon lesquelles on croit que parce qu'on est de telle ou telle naissance, et que l'on a une certaine quantité de biens de fortune, on ne peut embrasser que certain genre de vie, et que tous les autres ne sont pas pour nous. Ainsi il y en a qui s'imaginent qu'il n'y a point d'autre parti à prendre pour eux que celui de l'épée ou de la profession ecclésiastique ; d'autres sont persuadés qu'ils ne sauraient demeurer dans le monde sans être magistrats. Il faut que cette fille soit religieuse, parce qu'elle ne peut pas être mariée selon sa condition On se réduit ainsi à l'étroit par ces lois chimériques ; et comme Dieu ne les suit pas dans la distribution de ses grâces 6t de ses talents, il arrive de là qu'on s'interdit par fantaisie tous les emplois que Dieu nous permet; et que l'on ne se porte qu'à ceux qu'il nous interdit; on s'y engage donc témérairement et l'on y demeure de même. On tente Dieu continuellement par l'exercice de ces emplois mal choisis ; et au lieu d'attirer sa grâce et son secours, on attire sans cesse les effets de sa colère et de son abandonnement. L'on peut juger quelles peuvent être les suites de cette conduite.
Il faut remarquer encore sur ce sujet que, quoique les hommes dans cette vie soient toujours dans un besoin continuel de la grâce» ils ne sont pas néanmoins dans un égal degré de faiblesse ni de force, et que la différente mesure avec laquelle Dieu leur distribue ses grâces fait que, selon le langage de TËcriture et des Pères, on peut dire qu'il y a des œuvres et des emplois qui sont proportionnés, à la grâce de certaines âmes. Il y en a qui se perdraient en voulant imiter certaines actions des saints, parce qu'ils n'ont pas la force de les soutenir commes ces saints. Il faut donc que chacun connaisse la mesure de ce qu'il a reçu de Dieu ; et, s'il n'en saurait juger par lui-môme, .qu'il en juge au moins par la lumière des personnes éclairées. Autrement, en s'avançant au-delà des dons de Dieu, on le tente, et on se' met en danger de faire de grandes fautes par ces avances téméraires.
On commet la môme faute en voulant discerner par sa propre lumière ce que l'on devrait discerner par celle d'autrui ; car Dieu ayant voulu, pour lier les hommes entre eux par les devoirs réciproques de la charité, les rendre dépendants les uns des autres, aussi bien à l'égard de la vie spirituelle que de la vie temporelle, 6t leur communiquant pour cela plus ordinairement les lumières
dont ils ont besoin pour les conduire, par l'entremise dès pasteurs et des personnes sprituelles qu'ils consultent, que par luimême, il s'ensuit de là que c'est aussi tenter Dieu en quelque sorte de refuser de sq soumettre à cet ordre, en ne prenant conseil de personne, et en né suivant dans la conduite de savie que ses propres pensées et ses propres raisonnements , parce que c'est vouloir obliger Dieu à nous communiquer ses lumières d'une manière extraordinaire.
On peut dire aussi que tout péché mortel que l'on commet dansl'espérance de s'en relever par la pénitence est une manière de tenter Dieu; car la voie ordiniare du salut, soit pour ceux qui n'ont point encore perdu l'innocence du baptême, soit pour ceux qui l'on réparée par la pénitence, est de conserver la grâce qu'ils ont reçue, et de travailler à l'augmenter tous les jours par l'exercice des vertus chrétiennes. Prétendre donc que Dieu nous fera rentrer dans la voie du salut, quoique nous' en sortions par des crimes, c'est se soustraire à sa conduite ordinaire et le vouloir obliger à faire dans l'ordre de la grâce des miracles en notre faveur.
Enfin, les justes même et les personnes réglées ne laissent pas de tenter Dieu en bien des manières, et souvent sans qu'ils s'en aperçoivent ; car l'Évangile nous apprenant que le moyen d'obtenir les grâces qui nous sont nécessaires soit pour nous acquitter de nos devoirs, soit pour entrer saintement dans les moindres engagements, et pour former les plus petits desseins, c'est de le consulter sur tout et de le prier continuellement, toutes les fois qu'ils négligent de pratiquer ces moyens et qu'ils s'engagent dans de petites entreprises, dans des visites, dans des conversations, dans des œuvres de piété, sans s'adresser à Dieu, sans jeter un regard vers lui, sans le consulter, sans le prier, on peut dire en quelque sorte qu'ils le tentent. Et comme toutes les fautes que Ton commet dans la vie viennent de ce qu'on manque à la pratique des moyens de les éviter, il est clair que l'on ne pèche que parce que l'on tente Dieu, et qu'ainsi ce péché, que l'on croit si' rare et auquel on pense si peu, est la cause de toutes les chutes dés justes et de la perte de tous ceux qui périssent.
DES BfÂNIÈRES DONT ON TENTE DIEU.
NOTES
Note 1, page 163. — Leibnitz est ici d'accord avec Nicole. On peut lire dans la préface des Essais de Théodîcée de sages observations sur cette manière de tenter Dieu, que l'auteur appelle le sophisme paresseux.
Note 2, page 1 68. — Ce traité de saint Bernard a pour titre : De la Considération, et est adressé au pape Eugène lîl, qui occupa le siège pontifical de 1 1 45 à 1 1 54. Il fait partie du Choix d'ouvrages mystiques publié par la société du Panthéon littéraire, Ifarïs, t835, in-8*.