CHAPITRE PREMIER
Que les hommes sont également unis dans Taveu de la nécessité dé se connattre, et dans l'éloignement qu'ils ont de cette connaissance. Origine de cette arenion.
Le précepte Iç plus commuR de la philosophie tant païenne que chrétienne est celui de se connaître soi^méme^^ et il n'y a rien en qi^i les hommes se soient plus acœrdés que dans l'aveu de ce devoir. C'est une do ces vérités sensibles qui n'ont pas besoin de preuves, et qui trouvent dans tous les hommes tin cœur qui les sent et une lumière qui les approuve. Quelqi>e agréable qe'on s'imagine l'illusion d'un homme qui se trompe dans l'idée qu'il a de lui-même, on le trouv.e toujours malheureux d'être trompé, et on est au contraire pénétré du sentiment qu'un poëte a exprimé dans ces vers :
nu mors gmvis încubat.
Qui notus nimia omnibiu, ignotus moritur $ibi,
SfiNEC, ThyesU, acte II, ▼. 403.
Qu'un homme est misérable à l'heure du trépas, Lorsqu'ayant négligé le seul point nécessaire, Il meurt connu de tous et ne se connaît pas !
Il faut Caire d'autant plus d'état de ces principes dans lesquels les hommes se trouvent unis par un consentement si unanime, que cela ne leur arrive pas souvent. Leur humeur vaine et maligne
les a toujours portés à se contredire les uns les autres quand ils en ont eu le moindre sujet. Chacun a voulu ou rabaisser les autres, ou s'en distinguer en disant quelque chose de nouveau, et en ne suivant pas simplement le train commun. Ainsi il faut qu'une vérité soit bien claire lorsqu'elle étouffe cette inclination, et qu'elle les contraint'de se réunir dans quelque maxime, et c'est ce qui est arrivé à l'égard -de celle-ci ; car il ne s'est point trouvé de philosophe assez bizarre pour prétendre que l'homme devait éviter de se connaître. Que si quelqu'un passait même jusqu'à cet excès, il ne le pourrait faire qu'en supposant que l'homme est si malheureux, et que ses maux sont tellement sans remède qu'il ne ferait qu'augmenter son malheur en se connaissant soi-même. Et ainsi il faudrait toujours se connaître pour conclure, même par ce bizarre raisonnement, qu'il est bon de ne se connaître pas.
Mais ce qui est bien étrange, c'est qu'étant si unis à avouer l'importance de ce (ievoir, ils ne le «ont pas moins dans l'éloignément de le pratiquer ; car, bien loin de travailler sérieusement à acquérir cette connaissance, ils ne sont presque occupés toute leur vie que du soin de l'éviter. Rien ne leur est plus odieux que cette lumière qui les découvre à leurs propres yeux, et qui les oblige de se voir tels qu'ils sont. Ainsi ils font toutes chpses pour se la cacher, et ils établissent leur repos à vivre dans l'ignorance et dans l'oubli de leur état. «
' C'est ce qui a donné lieu à un grand esprit '^ de ce siècle de faire voir, dans un excellent discours, que ce désir d'éviter la vue de soi-même est la source de toutes les occupations tumultuaires des hommes, et surtout de ce qu'ils appellent divertissement ; qu'ils ne cherchent en tout cela qu'à ne penser point à eux ; qu'il suffit, pour rendre un homme misérable, de l'obliger d'arrêter la vue sur soi, et qu'il n'y a point de félicité humaine qui la puisse soutenir ; qu'ainsi l'homme sans la grâce est un grand supplice à lui-même, qu'il ne tend qu'à se fuir, qu'il se regarde en quelque sorte comme son plus grand ennemi, et qu'il fait consister son bonheur à s'oublier soi-même et à se noyer dans cet oubli ^.
Cette inclination n'est pas l'effet d'une mauvaise habitude, ni d'un dérèglement particulier à quelques-uns d'entre les hommes : c'est la pente générale de la nature corrompue. Nous sommes hors de nous-mêmes dès le moment de notre naissance, et l'âme, de plus, ne s'occupant dans le temps de Tenfance que des choses
(a) M. P«scia.
DE SOI-MËBfE. 13
extérieures et des seotimenis de son corps, se rond par-là ces
objets et ces sentiments si familiers, et s'y attache si fortement, qu'elle ne saurait rentrer en elle-mâme qu'en se faisant une extrême violence. Et comA elle n'y trouve pas ce qu'elle désire, elle en sort le pli]^ tôt qu'elle peut, et le chagrin fait qu'elle se porte incontinent vers ces autres objets, et qu'elle s'y applique avec d'autant plus d'ardeur, qu'ils lui servent à oublier ses misères intérieures dont elle ne saurait soutenir la vue. Frojkit «e foras, tniserabiliter sccUpi avida contcustu êensibilnmi»