‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 8 sur 196 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Commeat les hommes alUent rinclination qu'ils ont à se regarder en tout| avec ceUe qu'ils ont à éviter la vue d'eux-mêmes.

Mais pour ne pousser pas plus loin qu'il ne faut cet éloignement que l'homme a de se connaître, et pour en mieux pénétrer le fond, il faut ajouter qu'il est' joint à une inclination contraire en appa* rence, qui le porte à se regarder en tout; car le plus grand plaisir d'un homme orgueilleux est de contempler l'idée qu'il se forme de iui-mème. Cette idée est la source de toutes ses vaines satisfactions, il y rapporte tout, et rien ne lui plaît qu'à proportion qu'il contribue à la rehausser, à l'agrandir, et à la rendre plus vive. * Ces deux inclinations, dont l'une porte à fuir et l'autre à re« chercher la connaissance de soi-môme, sont également naturelles à l'homme; aussi elles naissent de la même source, quoique oppo* séés en apparence.

L'homme veut se voir, parce qu'il est vain ; il évite de se voir, parce qu'étant vain, il ne peut souffrir la vue de ses défauts et de ses misères. Pour accorder donc ces désirs contraires, il a recours à un artifice digne de sa vanité, par lequel il trouve moyen, de les contenter tous deux en même temps : c'est de couvrir d'un voile tous ses défauts, de les effacer en quelque sorte de l'image qu'il se forme de lui-même, et de n'y laisser que les qualités qui ie peuvent relever à 'ses propres yeux. S'il ne les a pas effectivement, il se les donne par son imagination ; et s'il. ne les trouve pas dans son propre être , il les va chercher dans les opinions des hommes ou dans les choses extérieures qu'il attache à son idée, comme si elles en faisaient partie; et, par le moyen de cette illusion, il est toujours absent de lui-même et présent à lui-même ; ii se regarde continuellement, et il ne se voit jamais véritable^

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Bteot, parce qu'il qe voit au iieu de lui-même que le vain fentôme qu'il s'en est formé.

Quand un Caraïbe, par exemple, se représente à lui-même, il ne voit qu'un certain spectre semblable à l'inHige qu'il a vu de lui-même dans l'eau; et, se regardant comme adroit^ à tirer de l'arc et à pécher, comme maître d'une certaine cabane, comme ayant tué tels et tels de ses ennemis, comme mari d'une telle femme, il s'occupe tout entier de ces idées et des objets extérieurs qui les renouvellent, et passe loute sa vie sans faire réflexion sur cette partie de son être qui pense et qui raisonne, sans penser à ce qu'elle est, d'où elle vient, ni ce qu'elle deviendra, ni ce qui peut faire son bonheur et son malheur.

Et il ne faut pas s'imaginer que l'orgueil du reste des hommes agisse d'une autre sorte que celui de ces misérables peuples ; ils ornent seulement un peu mieux cette image qui est l'objet de leur amour. Un capitaine, en se regardant soi-même, voit un fantôme à cheval qui commande à des soldats. Un prince voit un homme richement vêtu qu'on regarde avec respect, et qui se fait obéir par quantité de gens ; un magistrat voit un homme revêtu des ornements de sa dignité, qui est révéré des autres hommes, parce qu'il est en état de les obliger ou de leur nuire; une femme vaine se représente une idole qui charme par sa beauté ceux qui la voient; un avare se voit au milieu de ses trésors; un ambitieux se représente entouré de gens qui s'abaissent sous sa grandeur: Et ainsi chacun n'a pour but, dans toutes les actions dont l'amourpropre est le principe, que d'attacher toujours à l'idée qu'il a de

lui-même de nouveaux ornements et de nouveaux titres.

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