CHAPITRE PREHIBR
Charité et amour-propre, Kinblables dans lenfa effets. Ce quHl fkut entendre par le nom d'amour-propre. Que c^est la haine qu'on a pour Tamour-propre dea antrca qui l'oblige à ae dégulaer*
Quoiqu'il n'y ait rien de si opposé à la charité) qui rapporte tout à Dieo, que l'amour-propre, qui rapporte tout à soi, il n'y a rien néanmoins de si semblable aux effots de la charité que ceux de Tamour-propre; car il marche trilement par les mômes voies, qu'on ne sautaii presque mieux marquer celles où la charité nous doit porter, qu'en découvrant celles que prend un amour*propre échfiré) qui sait connaître ses vrais intérêts, et qui tend par raison à la fin qu'il se propose.
. Cette conformité d'effets en des principes si différents ne paraîtra point étrange à ceux qui auront bien compris la nature de l'amour-propre. Mais, pour la connaître, il faut d'abord considérer Tamour-propre dans son fond et dans ses premières pentes^ afin de voir ensuite de quelle sorte il se déguise pour se dérober à la vue du monde. ,
Le nom d'amour-propre ne suffit pas pour nous faire connaître sa nature, puisqu'on se peut aimer en bien des manières. Il faut y joindre d'autres qualités pour s'en former une véritable idée. Ces qualités sont que l'homme corrompu non-seulement s'aime soimême, mais qu'il s'aime sans.bornes et sans mesure, qu'il n'aime que soi, qu'il rapporte tout à soi. Il se désire toutes sortes de biens, d'honneurs, de plaisirs, et il n'en désire qu'à soi-même. 11 se fait le centre de tout ; il voudrait dominer sur tout, et que toutes les créatures no fussent occupées qu'à le contenter, à le louer à l'admirer* Cette disposition tyrannique étant empreinte dans le
no DE LA CHARITÉ
fond dQ oœor de tous les hommes, les rend violents, injustes, cruels, ambitieux, flatteurs, envieux, insolents, querelleurs. En un mot, elle renferme les semences de tous les crimes et de tous les dérèglements des hommes , depuis les plus légers jusqu'aux plus détestables. Voilà le monstre que nous renfermons dans notre sein ; il vit et règne absolument en nous, à moins que Dieu n'ait détruit son empire en versant un autre amour dans notre cceur. Il est le principe de toutes les actions qui n'en ont point d'autre que la nature corrompue; et, bien loin qu'il nous fasse de l'horreur, nous u'aimons et ne haïssons toutes les choses qui sont hors de nous que selon qu'elles sont conformes ou contraires à ses inclinations.
Mais si nous l'aimons dans nous-mêmes, il s'en faut bien que nous le traitions de môme quand nous l'apercevons dans les autres. 11 nous parait alors au contraire sous sa forme naturelîe.'et nous le haïssons même d'autant t)lus que nous nous aimons, parce que Tamour-propre des autres hommes s'oppose à tous les désirs du nôtre. Nous voudrions que tous les autres nous aimassent, nous admirassent, pliassent sous nous, qu'ils ne fussent occupés que du soin de nous satisfaire. Et non-seulement ils nte ont aucune envie, mais ils nous trouvent ridicules de le prétendre, et ils sont prêts de tout faire, non-seulement pour nous empêcher de réussir dans nos désirs, mais pour nous assujettir aux leurs, et pour exiger les mêmes choses de nous. Voilà donc par là tous les hommes %ux mains les uns contre les autres ; et si celui qui a dit qu'ils naissent dans un état de guerre, et que chaque homme est naturellement ennemi de tous les hommes^, eût voulu seulement représenter par ses paroles la disposition du cœur des hommes les uns envers les autres, sans prétendre la faire passer pour légitime et pour juste, il aurait dit une chose aussi conforme à la vérité et à Texpérience que celle qu'il sgutient est contraire à la raison et à la justice.