CHAPITRE IL
t^mment l'amour-propre a pu unir les hommes dans ime même société. Description de ces sociétés formées par l*amour-propre. *
On ne comprend pas d'abord comment il s'est pu former des société, des républiques et des royaumes de cette multitude de gens pleins de passions si contraires à l'union, et qui ne tendent qu'à se détruire les uns les autres ; mais raQionr-prq>re qui est
ET DB L'AMOUR-PROPRB. IBl
la cause de cette guerre saura bien le moyen de les faire vivre en paix. Il aime la domination, il aime à s'assujettir tout le monde, mais il aime encore plus la vie et les conmioditéB, et les aises de la vie, que la domination, et il voit clairement que les autres ne sont nullement disposés à se laisser dominer, et sont plutôt prêt» de lui ôter les biens qu'il aime le mieux. Chacun se voit donc danS' l'impuissance de réussir par la force dans les desseins que son' ambition lui suggère, et appréhende même justement de perdre par la violence des autres les biens essentiels qu'il possède. C'est ce qui oblige d'abord à se réduire au soin de sa propre conservation, et l'on ne trouve point d'autre moyen pour cela qae de s'unir avec d'autres hommes pour repousser par la force ceux qui entr^rendraient'de nous ravir la vie ou les biens. Et pour affermir cette union on fait des lois, et on ordonne des châtiments contre ceux qyi les violent. Ainsi, par le moyen des roues et des gibets qu'on établit en commun, on réprime les pensées et les desseins tyranniques de ramour-propre de chaque particulier^.
La crainte de la mort est donc le premier lien de la société dvile^, et le premier frein de Pamour-propre; c'est ce qui réduit les hommes, malgré qu'ils en aient, à obéir aux lois, et qui leur fait tellement, oublier ces vastes pensées de domination, qu'elles ne s'élèvent presque plus dans la plupart d'eux, tant ils voient d'impossibilité à y réussir.
Ainsi, se voyant exclus de la violence ouverte, ils sont réduits à chercher d'autres voies, et à substituer l'artifice à la force, et ils n'en trouvent point d'autre que de tâcher de contenter l'amourpropre de ceux dont ils ont besoin, au lieu de le tyranniser.^
Les uns tâchent de se rendre utiles à ses intérêts, les autres emploient la flatterie pour le gagner. On donne pour obtenir. C'est la source et le fondement de tout le commerce qui se pratique entre les hommes, et qui se diversifie en mille manières; car on ne fait pas seulement trafic de marchandises qu'on donne pour d'autres marchandises, ou pour de l'argent, mais on fait aussi trafic de travaux, de services, d'assiduités, de civilités; et on échange tout cela, ou contre des choses de même nature, ou contre des biens plus réels^ comme quand par de vaincs complaisances on obtient des commodités effectives.
C'est ainsi que, par le moyen de ce commerce, tous les besoins
de la vie sont en quelque sorte remplis sans que la charité s'en
9ièle. De sorte que dans les Ëtats où elle n'a point d'entrée, parce
que la vraie religion en est bannie^ on ne laisse pas de vivre avee
Ificou, U