‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 75 sur 196 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Qne ramour-propre sait la chariU en plasieurs choses, et particulièrement en ae cachant. Eu quoi consiste l'honnlteté humaine.

Il n'est pas besoin d'entrer plus avant dans la description particulière des démarches de l'amour-propre pour faire comprendre combien il imite de près la charité. Il suffit de dire que l'amourpropre, nous empêchant par la crainte du- châtiment de violer les lois, nous éloigne par là de l'extérieur de tous les crimes, et nous rend ainsi semblables au dehors à ceux qui les évitent par charité; que , comme la charité soulage les nécessités des autres dans la vue de Dieu, qui veut que nous reconnaissions ses bienfaits en servant le prochain , de même l'amour- propre les soulage dans la vue de son propre intérêt, et qu'enfin il n'y a guère d'actions où nous soyons portés par la charité qui veut plaire à Dieu, où l'amour-propre ne nous puisse engager pour plaire aux hommes.

Mais, quoique l'amour-propre tende par ces trois mouvements à contrefaire la charité, il faut pourtant avouer que le dernier en approche de plus près, et, qu'il est beaucoup plus étendu que les

deux autres; car il y a bien des occasions où ni la crainte ni Tintérét n'ont point de lieu, et Ton distingue souvent assez aisément ce que Ton fait, ou par une crainte humaine ou par un intérêt grossier, de ce que Ton fait par un mouvement de charité ; mais il n'en est pas de même de la recherche de Tamour et de l'estime des hommes. Cette inclination est si fine et si subtile, et en même temps si étendue, qu'il n'y a rien où elle ne se puisse glisser, et elle sait si bien se revêtir des apparences de la charité qu'il est presque impossible de connattrenettement ce qui l'en distingue; car, en marchant par les mêmes voies et produisant les mêmea effets, elle efface avec uiie adresse iperveilleuse toutes les traces et tous les caractères de l'amour-propre dont elle natt, parce qu'elle voit bien qu'elle n'obtiendrait rien de ce qu'elle prétend s'ils étaient remarqués. La raison en est que rien n'attire tant l'aversion que l'amonr-propre, et qu'il ne saurait se montrer sans l'exciter. Nous l'éprouvons nous-mêmes à l'égard de l'amour-propre des autres. Nous ne le saurions souffrir sitôt que nous le découvrons, et il nous est ais^ de juger par là (ju'ils ne sont pas plus favorables au nôtre quand ils le découvrent.

C'est ce qui porte ceux qui sont sensibles à la haine des hommes, et qui n'aiment pas à s'y exposer^ à tâcher de soustraire, autant qu'il leur est possible, leur amour-propre à la vue des autres, à le déguiser, à ne le montrer jamais sous sa forme naturelle, et à imiter la conduite de ceux qui en seraient entièrement exempts, c'est*à-dire des personnes animées de l'esprit de charité et qui n'agiraient que par charité.

Cette suppression de l'amour-propre est proprement ce qui fait l'honnêteté humaine, et en quoi elle consiste; et c'est ce qui a donné lieu à un grand esprit de ce siècle de dire que la vertu chrétienne détruit et anéantit l'amour-propre, et que l'honnêteté humaine le cache et le supprime^.

Ainsi cette honnêteté, qui a été l'idole des sages païens, n'est rien dans le fond qu'un amour-propre plus intelligent et plus adroit que celui du commun du mbnde, qui fait éviter ce qui nuit à ses desseins, et qui tend à son but, qui est l'estime et l'amour des hommes, par une voie plus droite et plus raisonnable. C'est ce qu'il est aisé de faire voir en montrant comment l'amour^ propre imite les principales actions de la charité.

Ig6 DE LA CHARITÉ

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