‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 76 sur 196 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Comment Tamour-propre imite lliumiUté.

Il n'est pas difficile de comprendre de quelle sorte la charité nous rend hunables ; car noua faisant aimer la justice qui est Diea même, elle nous fait haïr l'injustice qui lui est contraire. Or, c'est une injustice toute visible qu'étant comme nous sommes pleins de défauts et coupables de tant de péchés, nous voulions encore être honorés des hommes, et que nous prétendions inériter leurs louanges, ou par des qualités humaines, et par conséquent vaines et frivoles, ou par des dons que i^ous avons reçus de Dieu et qui ne nous appartiennent point. Non - seulement il n'est pas juste que le pécheur soit honoré, mais il est juste quMl soit abaissé et humilié. C'est la loi éternelle qui Tordonne : non-seulement la charité consent à cette loi , mais elle l'aime , et par l'amour qu'elle lui porte, elle embrasse avec joie toutes les humiliations et tous les abaissements ; elle nous fait haïr tout ce qui sent l'orgueil et la vanité, et comme elle condamne ces mouvements lorsqu'ils s'élèvent dans notre cœur ; elle les empêche aussi de se produire au dehors par nos paroles et par nos actions, et elle les réduit ainsi à une exacte modestie.

Mais il n'y a rien en cela que l'amour-propre n'imite parfaitement; car voyant le cœur de chaque homme tout tourné vers soimême, et naturellement ennemi de l'élévation d'autrui, il a grand soin de ne se pas exposer à son chagrin et à sa malignité.

Quiconque se loue et étale ce qu'il croit avoir de bon, prétend par là appliquer les autres à soi, et c'est à peu près la même chose que s'il les priait bonnement de lui donner des louanges et de le regarder avec estime et avec amour. Or il n'y a guère de prière qui paraisse plus incivile et plus incommode à l'amour' propre des hommes que celle-là. Il s'en irrite, et n'y répond guère autrement que par la moquerie et par le mépris. Ainsi ceux qui sont assez fins pour connaître ses caprices évitent de lui foire de ces sortes de demandes, c'est-à-dire qu'ils s'éloignent généralement de tout ce qui sent la vanité, de tout ce qui tend à se faire remarquer et à mettre en vue ses avantages, et ils tâchent au contraire de paraître n'y faire point d'attention et ne les connaître pas en eux. Et c'est là la modestie que l'honnêteté peut procurer.

Non-seulement l'honnêteté fait éviter les vanités basses et

ET DB L'AIIOim-PROPRE. Itt

grossières et les louanges déclarées que l'on se donne à soi-même; mais, comme elle sait que l'amour-propre des autres est admira-r blement fin à découvrir les détours que l'on pourrait prendre pour faire voir en nous ce que nous désirons d'y montrer, elle renonce à ces petits artifices et s'étudie à les éviter. Elle nous porterait méoie plutôt à parler de nous directement et à découvert qu'à se servir de ces méchantes finesses, parce qu'elle appréhende toujours d'y être surprise, et qu'elle sait que, quand on les aperçoit, on prend encore plus de plaisir à les tourner en ridicule. Ainsi, il n'y a rien de plus simple et de plus humble que ses discours. Elle ne se produit ni ne se montre par aucun endroit, et elle a pour règle de ne parler jamais de soi, ou d'en parler avec plus de froideur et d'indifférence qu'elle ne ferait des autres.

Gens; qui ont ouï parler de la guerre aux deux premiers capitaines <* de ce siècle ont* toujours été ravis de l'honnêteté et de la modestie de leurs discours. Personne n'a jamais remarqué qu'il leur soit échappé sur ce sujet la moindre parole qu'on pût soupçonner de vanité. On les a toujours vus rendre justice à tous les autres et ne se la rendre jamais à eux-mêmes, et l'on aurait souvent cru, en leur entendant faire le récit das batailles où ils avaient eu le plus de part par leur conduite et par leur valeur, qu'ils n'y étaient pas même présents ou qu'ils y étaient demeurés sans rien faire 6.

Qu'on lise le récit qui courut à Paris après la bataille de Senef : on y trouvera cette grande action diminuée de moitié. Il semble que Monsieur le Prince en ait été simple spectateur. Il était partout, et il ne paratt presque nulle part; et jamais rien ne fut pins obscurci que ce qu'il a contribué au succ^ de ce combat. Je m'imagine que, si saint Louis envoyait autrefois des relations de ce qu'il fit en Egypte, elles étaient faites comme celle-là. Tant la sainteté et l'honnêteté ont de rapport dans leurs actions extérieu* res, et tendent également à empêcher qu'il n'y paraisse rien de vain, n'y ayant que cette seule différence entre l'une et l'autre, que la sainteté est frappée de l'injustice de la vanité par rapport à Dieu, et l'honnêteté est touchée de sa bassesse par rapport aux hommes.

Mais, outre la crainte qu'a l'honnêteté d'exciter contre soi l'aversion naturelle que tous les hommes ont de la vanité d'autrui, •lie peut encore avoir dans cette conduite un sentiment plus fin et

(•) li. 1« prince d« Coi^dé «t M, de Tur«mi«.

plus délicat de cet orgueil qui naît avec l'homme et qui ne Faban- -donne point. Ces gens qu'on voit si occupés de quelques occasions •où ils se sont signalés, qu'ils en étourdissent tout le monde, comme Gicéron faisait de sou consulat, font voir par là que la vertu ne leur est guère naturelle, et qu'il leur a fallu- de grands efforts pour guinder leurs âmes jusqu'à l'état où ils sont si aises de se faire voir. Mais il y a bien plus de grandeur à ne faire pas de réflexion sur ses plus grandes actions, en sorte qu'il semble qu'elles nous échappent, et qu'elles naissent si naturellement de la disposition de notre âme qu'elle ne s'en aperçoit pas. Ce degré de vertu est sans doute bien plus héroïque, et c'est celui dont l'honnêteté humaine, quand elle est à son comble, tâche, sans y penser expressément, de donner l'idée, ou qu'elle imite par adresse et par politique, quand elle n'est pas parfaite, et qu'elle vient plutôt de la raison que de la nature.

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