CHAPITRE vu
Que l' amour-propre fait les mêmes réponses que la charité sur la plupart des
questions qu'on lui peut faire.
L'amour-propre, conduit par la raison dans la recherche de l'estime et de raffection des hommes, imite si parfaitement la charité,^ qu'en le consultant sur les actions extérieures, il nous fait les mêmes réponses qu'elle, et nous engage dans les mêmes voies.
Car si l'on demande, par exemple, à la charité, «n quelle dispo* sition nous devons être sur le sujet de nos défauts, elle nous dira que nous devons nous défier extrêmement de notre propre lumière à l'égard de ceux mêmes que nous ne croyons pas avoir, et que la persuasion où nous devons être, en général, de notre aveuglement en ce point, nous doit disposer à en croire plus les autres que nous-mêmes ; mais qu'à Tégard des défauts dont nous serions convaincus, il n'y aurait rien de plus injuste que de vouloir démentir et détruire, en quelque soAe, la lumière de Dieu même, en prétendait justifier ce qu'elle condamne, et qu'ainsi le moins que nous puissions faire pour éviter cet orgueil si criminel est de les avouer sincèrement, et de nous en humilier devant Dieu et devant les hommes.
Que l'on fasse maintenant la même question à l'amour-propre, et l'on verra que s'il ne parle pas le même langage au fond da cœur, il donne néanmoins le même conseil. Quoiqu'il soit dur, dira-t-il, de reconnaître ses défauts, et qu^on désirât de les eflfacer de la méinoire des hommes aussi bien que de la sienne, il est clair néanmoins qu'il est impossible de les cacher. Plus on s'efforcera de les déguiser aux autres, plus ils seront ingénieux à les décou' yrir et malins à les faire remarquer. Ce désir même de tes cacher posera dans leur esprit pour le plus grand des défauts, et Ton no fera autre chose, en voulant ou les dissimuler, ou les justifier, qu« ^'attirer l'aversion et le mépris. Il faut deAc, par néces^it^» prflnÂn
fiT DB L'ÀMOUR-PROPRE. 101
JIM routa tottto coatraive. Si l'on ne^peut avoir la gMM d'être sans défauta, il faut avoir celle de les connaître, et de n'être pas dupes sur nous-mêmes ; BeUum est tua vitia noêêê, Otons donc aux autres le plaisir de les remarquer, en les remarquant nousmêmes les premiers, et désarmons par là feur maligniÛ.
C'est sur de semblables vues que rhonnêteté forme sa eonduite ; et c'est ce qui la porte à faire une profession ouverte de reconnaître de bonne foi tous ses défauts, et de ne point trouver mauvais que les autres les remarquent; et par là elle s'acquiert la réputation d'une équité aimable, qui fait qu'on jugeTle soi-même sans aveuglement et sans passion ; qui sait se faire justice à soi*même, et avec qui- on peut être d'accord,, sans être obligé de témoigner extérieurement que l'on approuve ce que l'on n'spprouve pas.
Il est aisé de juger par là que la charité et l'amour^propre doivent être fort conformes dans la manière de recevoir les répréhensions et les avertissements, et que dd& vues et des motifs très différents les doivent unir dans la même conduite extérieure. On connaît assez celle où la charité nous porte; car, regardant oes avertissements comme un très grand bien, et comme un moyen favorable pour nous délivrer de nos défauts, elle les reçoit non-seulement avec joie, mais avec avidité. L'amertume même qui les accompagne lui est agréable, parce qu'elle nous procure le bien de l'humilité, et qu'elle affaiblit l'amour-propre, que la charité regarde comme son principal ennemi. Ainsi, bien loin de témoigner du dégoût et de l'aigreur à eeux qui nous procurent ce bien, elle n'oublie rien pour leur faire paraître sa reconnaissance; pour les soulager dans la crainte qu'ils ont de qous avoir blessés; pour les attirer à nous faire souvent la même faveur, et pour leur ôter toutes les craintes qui pourraient les rendre'réservés et les tenir dans la gêne et dans
la contrainte.
A la vérité, l'amour-propre est toujours intérieurement fort éloigné de cette disposition. Il n'aime point que les autres s'aper- . çoivent de nos défauts, et encore moins qu'on nous en avertisse. Mais il ne laisse pas d'agir extérieurement de même que la charité; ear apprenant, par ces avertissements qu'on nous donne, la mauvaise impression que l'on a de nous, la raison lui fait conclure aussitôt qu'il faut tâcher de diminuer cette impression, ou du moins de ne la pas augmenter; et consultant ensuite la disposition de l'esprit des autres, pour savoir comment il s'y faut prendre, il reconnaît aisément que rien ne les choque davantage que la fierté de ceux qui ne peuvent souffrir qu'on les avertisse d'aucun
192 DE LÀ GHÂRITÉ
défaut, qui se révoltent contre la vérité, quelque claire qu'elle soit, et qui voudraient que tout^e qionde s'aveuglât sur lear sujet, ou supprimât tou3 ses sentiments sitôt qu'ils ne leur sont pas avantageux; qu'au contraire, rien n'adoucit davantage les gens que de ne pa^ trouver cette r&istance, et de voir qu'on défère à leur jugement et à leur lumière, et qu'ainsi on se soumet en quelque •manière à leur empire. L'amour-propre prend donc sans hésiter ce dernier parti, et par là il fait que nous nous insinuons si agréablement dans le cœur de ceux qui nous reprennent, qu'ils aiment mieux ceux qui se rabaissent de cette sorte, quelques défauts qu'ils aient, que ceux qui n'en ayant point, n'ont pas lieu de leur donner ce môme plaisir; car il faut remarquer que nos défauts ne sont pas par eux-mêmes contraires à l'amour-propre des autres, et que de même les plus belles qualités ne lui sont pas aussi aimables par elles-mômes. C'est le rapport que ces défauts ou ces belles qualités ont à eux. De sorte que^ ces défauts nous rendent plus humbles à leur égard, ou si ces belles qualités nous rendent plus fiers, il noQS aimeront avec ces défauts, et ils nous haïront avec toutes ces belles qualités.
Il est clair que cette conduite tend directement à la fin de l'amour-propre, qui est de gagner l'estime et l'amitié des hommes. Et c'est pourquoi l'honnêteté humaine ne manque jamais de* la suivre, et elle le fait môme souvent plus exactement que la vraie piét^, lorsqu'elle n'est pas parfaite; car, comme la charité est souvent moins agissante que l'amour-propre, il arrive souvent aussi que les personnes de piété paraissent plus sensibles et plus délicates que les honnêtes gens du monde, lorsqu'on les avertit des défauts qu'on remarque dans leur conduite ou dans leurs ouvrages, parce que, n'ayant pas dans ces rencontres une charité bien vive, ils n'ont pas aussi cet amour-propre éclairé qui y supplée à l'égard des actions extérieures.