CHAPITRE VIIL
Qae l'amour-propre se conduit de la même manière que la charité à regard
des soupçons injustes et des ennemis.
La conduite que la charité fait garder aux gens de bien, lorsque l'on conçoit d'eux des soupçons injustes et des impressions déraisonnables, n'est pas d'en faire des reproches et de faire paraître du mécontentement et de l'aigreur, mais de s'en justifier modes-
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tement en témoignantqu^ils ne sont point étonnés qa'étant hommes, on les ait soupçonnés des fautes des hommes; et, en un mot, c'est de ne se pas plaindre de ces soupçons, mais de travailler à les guérir, parce qu'on les doit regarder comme un mal dangereux pour ceux qui les ont conçus, et que le moyen de les en délivrer n'est pas de leur faire des reproches lorsqu'ils ne sont pas encore persuadés qu'ils aient tort; mais de leur montrer doucement la fausseté de leurs soupçons, pour les obliger par là de les condam* ner eux-mêmes.
A la vérité, si nous suivons dans ces occasions les premiers mouvements de l'amour-propre, nous serons bien éloignés de cette modération; ce ne seront au contraire qu'emportements pleins de ressentiments et d'aigreur. Mais si nous consultons la raison, dans la résolution de la suivre pour arriver à la fin que nous devons avoir, qui est d'efTacer ces soupçons injurieux et de rétablir notre réputation dans l'esprit de ceux qui les ont conçus, il faut que nous prenions le même chemin ; car tout ce qui sent l'emporte* ment et la passion n'est capable que d'augmenter les mauvaises impressions qu'on a conçues. contre nous; et au lieu qu'il n'y a souvent que l'esprit qui en soit prévenu, on porte par là l'aigreur dans la volonté même, et on l'intéresse à soutenir les impressions de l'esprit. Ainsi l'amour-propre, prévoyant ce mauvais effet, se réduit, malgré qu'fT en ait, à imiter cette conduite douce et modérée que la charité prescrit.
Mais qui croirait jamais que l'amour-propre, lors même qu'il aurait intention de décrier ses ennemis, de les rendre odieux et de les faire condamner par tout le monde de bassesse et d'injustice, ne pût mieux faire pour y réussir que de suivre les pas de la charité? Cependant c'est ce qui arrive très souvent. Car il n'y a rien d'ordinaire qui fasse mieux remarquer les procédés bas et peu honnêtes dont on use envers nous, que d'y opposer un procédé plein de modération et d'honnêteté. Cette opposition, qui fait remarquer la différence de ces deux conduites contraires, met l'une et l'autre dans un plus grand jour. L'honnêteté en parait plus belle d'un côté, et la malhonnêteté plus honteuse de l'autre. Et ainsi l'amour-propre a tout ce qu'il prétend, qui est que nous nous relevons par là, et que nous rabaissons ceux qui nous ont choqué.
Je me souviens sur ce sujet que lorsqu'on publia un certain livre* dans lequel l'auteur avait prétendu ramasser diverses
(a\ Lu BnlreUtM d*Ari9U et d'Buçène»
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jautes contre la laague, qu'il croyait avoir trouvées dans das ouvrages de piété qui passaient pour bien écrits, on examiaa dans une compagnie, par manière d'entretien, ce que eaux qui s'y trouvaient intéressés devaient faire en cette rencontre. Ghaeun convint d'abisrd que les remarques de cet auteur étant si peu considérables , qu'elles n'auraient pas dû être proposées* contre dés écrits même où l'on n'aurait eu pour but que d'acquérir la réputation de bien écrire, ceux qu'il attaquait ne devaient pas avoir la moindre pensée de former une contestation sur un si petit srjet, quelque tort que cet auteur pût avoir dans quelques-unes de ces remarques. Mais quand on vint à parler de ce qu'ils devaient faire, on ne fut plus de même avis. Il y en eut qui soutinrent qu'ils ne devaient pas même témoigner qu'ils eussent vu ce livre. Mais le plus grand nombre crut qu'ils devaient prendre un autre parti, et que, pour toute réponse, ils n'avaient qu'à corriger de bonne foi dans les autres éditions de ces livres tout ce •que cet auteur y avait repris avec quelque apparence de justice. La raison qu'ils en alléguaient, outre le motif général d'honorer la vérité en tout, c'est qu'il n'y avait point de moyen pour faire que le public rendit justice à cet auteur, et à ceux qu'il aurait attaqués, que d'user envers lui d'une conduite si modérée. J'avoue que je fus de ce sentiment, et que je crus qu'il n'y en avait point de plus conforme, ni à la charité, qui tend toujours à nous humi- ■lier, ni à l'amour-propre , qui est bien aise de mettre en vue les défauts de ceux qui nous ont voulu rabaisser. Je le pratiquerai même très volontiers si j'en ai occasion, sans prétendre obliger personne de croire que ce soit une action d'humilité, puisque je reconnais qu'elle peut avoir très aisément un autre* principe 9.