‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 80 sur 196 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Que l'amour-propM se conduit par les mêmes yoles que la charité à l'égard ' des bonnes et des maa^aises qualités des autres.

Il n'est pas difficile de juger, par tout ce que l'on a dit jusqu'ici, que la conduite de l'honnêteté ne doit pas être différente de celle de la charité à l'égard des bonnes et des mauvaises qualités des autres. On voit aisément à quoi la charité porte à l%gard du bien qu'elle remarque en autrui. Gomme elle s'en réjouit intérieure- ,ment, elle en témoigne aussi sa joie au dehors en toutes les manières qu'elle le peut, et, bien loin de tendre à Tobscurcir, elle

ET OE L*AMOUtl-PROPRE. iM

hit son possible pour le relever et le faire valoir. Le liien des autres est son propre bien par l'amour qu'elle leur porte, et «lia s'y arrête même plus volontiers qu'au sien, parce qu'elle n'y craint point la complaisance et la vanité.

Or, quoique l'amour-propre, bien loin d'avoir cette bonté et cette tendresse pour les autres, soit au contraire naturellement malin, jaloux, envieux, plein de venin et de fiel ; bien que ce qui relève les antres l'incommode et le chagrine, et que l'on ne le voit guère favorable de bonne foi aux louanges qu'on leur donne, à moins qu'il n'en tire quelque avantage, et qu'elles ne lui servent de degré pour s'élever , quand on vient néanmoins à considérer l'effet qu'on ferait sur l'esprit des antres si l'on montrait ces mouvements à découvert, on conclut tout d'un coup à les cacher. On voit bien que ce serait le moyen de se fafre regarder comme un ennemi public, et qu'on deviendrait par là l'objet de la haine et de la détesta tion de tout le inonde ; que non-seulement on serait odieux à ceux contre qui on exercerait sa malignité, mais à ceux mêmes qu'on épargnerait; personne ne pouvant s'assurer de recevoir justice des gens en qui oh remarque ce mauvais fond, et chacun craignant avec raison de devenir l'objet de leur jalousie. L'hènnêleté nous fait donc prendre justement le contre-pied; elle fkit que nous affectons de faire paraître au dehors une extrême équité, de louer volontiers ce qui est louable, de faire valoir autant que nous le pouvons toutes les bonnes qualités des autres, et de ne refuser pas même à nos ennemis les témoignages d'estime qu'ils méritent; et par là on réussit dans le dessein de se faire aimer, on acquiert des amis, on adoucit ses ennemis, et on se me); bien avec tout le monde.

C'est par ces mêmes vues qu'elle témoigne une extrême indulgence pour les défauts des autres; que, bien loin de les exagérer ou de les divulguer, elle les couvre et les excuse autant qu'elle peut, qu'elle ne méprise jamais personne, quelle explique tout en bonne part, qu'elle se satisfait aisément, et qu'elle n'affecte point d'être fine et subtile à découvrir des défauts dans des personnes qui sont généralement estimées ; qu'elle évite les soupçons téméraires et mal fondés, et qu'elle aime mieux en quelque sorte se tromper que de se laisser aller à des soupçons injurieux au prochain. Tout cela tend fort droit à la fin de l'amour-propre ; car, comme on ne saurait ignorer tout- à-fait qu'on a des défauts, on hait par avance ceux dont on s'imagine qu'on sera méprisé quand ils s'en apercevront/ et Pon ne saurait au contraire ne pas aimer

ceux doBt on espère du support, de la condescendance et de la bonté.

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