CHAPITRE X
.Rewemblance entre la charité et l'amoar-propre à Tégard des autres vectas.
Il n'y a qu'à parcourir les autres vertus pour découvrir encore plusieurs autres ressemblancesentre la charité et l'amour-propre ; car. si la charité est patiente dans les injures, parce qu'elle tâche d'adoucir par là l'aigreur de ceux qui nous outragent, qu'elle fait que nous souffrons toutes sortes de mauvais traitements avec joie, pour satisfaire à là justice de Dieu, et qu'elle nous persuade que nous en méritons encore de plus dures, l'amour-propre a aussi une patience d'intérêt et de vanité qui produit au dehors les mêmes effets. Il nous empêche de vouloir passer pour fiers et pour présomptueux ; il nous apprend qu'il est toujours bon de n'aigrir pas le& gens plus qu'ils ne le sont, et sur cela il nous fait prendre le parti de dissimuler les injures que nous recevons.
Si la charité est bienfaisante par un désir sincère de servir les autres, l'amour-propre veut aussi que nous le soyons pour régner par là dans 4eur esprit, et pour jouir des mouvements que les bienfaits y excitent.
Si la charité tâche de se cacher quand elle fait du bien aux autres, afin de ne s'en attribuer rien, l'amour-propre en fait autant pour se rendre plus redevables ceux qu'il oblige, parce qu'on se tient d'autant plus obligé que celui qui fait du bien le fait moins remarquer.
Si la charité étend ses bienfaits à ceux dont elle n'espère rien, et aux ennemis mêmes, parce qu'elle ne regarde que leur bien et non pas ses intérêts, l'amour-propre en fait de même, parce qu'il sait que plus les bienfaits paraissent désintéressés et exempts de de toute recherche propre, plus ils attirent une affection générale, par l'espérance qu'ils donnent à tout le monde d'en recevoir de pareils.
Si la charité est reconnaissante envers tout le monde, parce que sa gratitude envers Dieu se répand sur tous les instruments dont il se sert pour nous procurer du bien, l'amour-propre nous fait affecter de l'être, de peur de mécontenter celui des autres, qui se blesse quand on y manque.
. fnfm, si la charité PQUS rçnd fidèles envers tout le mondi9 par
un amonr sincère *de la justice, Pamour-propre nous fait pratiquer la même fidélité pour attirer la confiance des hommes.
La charité, comme dit l'apôtre >, n'est point ambitieuse, parce que ceux qui en sont animés estiment peu ces honneurs humains et ces grandeurs temporelles que l'ambition recherche ; qu'ils les craignent plus qu'ils ne les souhaitent, et qu'ils se trouvent toujours bien dans la place où la providence- de Dieu les a mis. On n'en peut pas dire autant de l'honnêteté; et si l'on en veut juger par son fond, non-seulement elle n'est pas exempte d'ambition, mais elle n'est rien autre chose qu'une ambition fine et délicate. Cependant elle ne laisse pas d'imiter encore extérieurement en. cela la conduite de la charité; car elle sait si bien cacher ses désirs ambitieux, de peur de trouver de l'oppo!i?ition dans l'amourpropre des autres, qui est toujours en garde de ce côté-là, qu'on dirait qu'elle n'a aucune prétention, qu'elle ne pense qu'aux autres, et qu'elle s'oublie elle-même. Si elle pense à s'élever, c'est sans empressement et sans bassesse, et elle fait si bien qu'il semble toujours que la fortune la soit venue trouver d'elle-même, sans qu'il lui ait fallu faire aucune démarche ni aucune avance pour l'attirer.
Il y en a même que l'amour-propre porte plus avant, et à qui il donne un éloignement effectif des grandes fortunes et des grands emplois, quoiqu'il* ne* leur fût pas impossible de s'y élever. Le repos d'une vie douce et tranquille, dans lequel on entretient quantité d'amitiés illustres, et l'on rend service à beaucoup de gens de qualité et de mérite, sans intérêt et sans dépendance, en se contentant d'avoir dans le monde la réputation d'un homme civil, obligeant, désintéressé, bon ami, cette vie, dis -je, a des charmes qui la peuvent faire préférer à toutes les grandeurs du monde par un amour-propre sage et éclairé, et qui sait comparer les désavantages des divers états. C'est l'idée que s'était proposée Pomponius Atticus^, et qu'il suivit si» heureusement, que s'étant trouvé entre tant de partis ennemis qui déchif èrent de son temps la république de Rome, il fut toujours ami de tous, et les servit loas, sans en irriter aucun. On voit encore de ces imitateurs d'Atticus, et l'on peut dire à leur avantage, que s'il était permis ou possible de se rendre heureux en cette vie, ils en auraient trouvé le secret, et que leur choix est infînin^ent plus sage que celui de cas autres qui, voulant toujours s'élever par une ambition sans
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bornes, se privent par là des deux principau]^ biens de la vie, qui sont la sûreté et le repos.
Il est aisé de voir aussi que, comme la charité nous éloigna des plaisirs des sens, parce qu'elle tient l'âme dans son ordre, et ne lui permet de s'attacher qu'à Dieu seul, Thonnêteté doit faire le même, parce que l'asservissement aux plaisirs du corpj^ a toujours quelque chose de bas et de méprisable, qui avilit et déQgurp l'idée que notre amour-propre désire imprimer de nous dan^ l'eS" prit des autres.
On a même raison de se défier de ceux qui sont dominée par leurs plaisirs, et d'appréhender d'eux toute sorte de lâchetés et d'injustices; car quelle assurance peut-on avoir que leur passion ne l'emportera pas lorsqu'elle sera contraire à leur devoir envers les hommes, puisqu'on voit qu'elle l'emporte si souvent sur ce qu'ils doivent à Dieu.
Ainsi l'honnêteté, qui veut se conserver surtout la réputation d'une fidélité inviolable et d'une fermeté inflexible dans ses devoirs, affecte de paraître exempte de cette passion pour les plaisirs, qui donne un si justjs sujet de défiance.
Enfin, pour ne pousser pas cette conformité de la charité et de l'amour-propre à un détail ennuyeux, je me contenterai d'ajouter à ce que j'en ai dit, qu'il est vrai que l'amour-propre peut imiter toutes les actions de la charité, qu'i] s'insinue même souvent dans celles où il semble qu'il puisse avoir le moins de part, et qui sont destinées pour le mortifier et pour le détruire.
Il sait quelquefois faire jeûner les religieux, ou les soulager au moins d'une partie de la peine de leur jeûne. Les'haires, les cilices et les disciplines sont quelquefois à son usage, et il n'y a presque point d'humiliation qu'il ne soit capable de pratiquer. £t quoiqu'il trouve moins son cqmpte dans la solitude, dans le silence et dans les austérités secrètes qu'en quoi que ce soit, il y a pourtant de certains conduits cachés et de certaines voies souterraines par où il pourrait peut-êtçe trouver quelque entrée. Enfin, il est même capable de nous faire souffrir la mort avec joie. Et afin qu'il n'y ait pas de voie certaine de le distinguer de la charité même par le martyre, les saints nous apprennent, après saint Paul, qu'il y a des martyrs de vanité aussi bien qu« de charité. C'est pourquoi s^int Augustin, après avoir dit que, « la vanité imite de si près les œuvres de la charité, qu'il n'y a presque point de différence entre leurs effets; gue la charité nourrit les pauvres, et que la vanité les npurrit aussi ; que la charité jeûne et quç (| visité sait
aussi jeûner ; que ces œuvres-là nous frappent bien les yeux, mais que nous ne saurions distinguer celles qui viennent du bon ou du mauvais principe « , il ajoute enfin : « que la charité meurt et nous mène au martyre, et que la vanité meurt aussi et souffre le martyre*. > Videte quanta opéra faciat superbia: ponite in corde^ quam similia facit et quasi paria caritati. Pasdt esurient^m ca* rUas, pascit et superbia ; caritas ut Deus laudetur, superbia ut ipsa laudetur, Vestit.nudum caritas, vestit et superbia : jejunaU caritas, jejunat et superbia,.. Opéra videmus,,. m operibus non discemimus... Moritur caritas... confitetur nomen Christiy ducit mariyrium : confitetur et superbia, dudt et martyrium.
Mais il y a pourtant cette différence entre les actions de vertu qui sont dures, pénibles et humiliantes, et celles qui n'ont rien qued^éclatant sans être pénibles, que lorsque l'amour-propre porte les gens à rhuniilité, à la patience et à la souffrance, c'est par une espèce de bizarrerie et de dérèglement ; car il est bien clair, par .exemple, que le moyen d'arriver aux fins naturelles qu'il se propose n'est pas de s'enfermer dans une solitude pour ne con* verser avec personne, ou pour .n'y entendre parler que de ses péchés et de ses défauts. Et ainsi il n'est guère probable qu'il y en ait qui embrassent ces genres de vie si contraires aux incli* nations de la nature, et qui y persévèrent par d'autres motifs que ceux du salut ; mais il n'en est pas de même de la plupart des actions de vertu qu'on peut faire dans le monde. L'amour-propre ne fait qu'aller mieux à son but en Ips pratiquant. Il ne les saurait omettre sans s'écarter de sa fin ; et il faut qu'il soit emporté par quelque passion déraisonnable contre ses véritables intérêts pour prendre d'autres routes que celles-là.