CHAPITRE VIL
L'inipfttiaMtf, qui porte à oontmâiie te «atres, «ai an défiant coniidérabte^ Qu^on n'est pas obligé de contredire toutes les fausses opinions; qu'il faut avoir une retenue générale et se passer de confident, ce qui est difficile à Tamour-propre.
L'impatience qnr porte à contredire les autres avec chakàr ne vient qae de ce que nous ne souffrons qu'avec peine qu'ils aient des sentiments différents des nôtres. C'est parce que ees sentiments sont contraires à notre sens qu'ils nous blessent, et non pas parce qu'ils sont contraires à la vérité. Si nous avions pour but de ph)fiter à ceux que nous contredisons, nous prendrions d'autres mesures et d'autres voies. Nous ne voulons que les assujettir à nos opinions et nous élever au-dessus d'eux : ou plutôt nous voulons tirer, en les contredisant, une petite vengeance du dépit qu'ils nous ont fait en choquant notre sens. De sorte qu'il y a tout ensemble dans ce procédé, et de l'orgueil qui nous cause ce dépit, et du défaut de diarité qui nous porte à nous en venger par une contradiction indiscrète, et de l'hypocrisie qui nous fait couvrir tous ces sentiments corrompus du prétexte de l'amour de la vérité et du désir charitable de désabuser les autres ; an lieu que nous ne recherchons, en effet,- qu'à nous satisfaire nous-mêmes. Et ainsi on nous peut très justement appliquer ce que dit îe Sage : « Que les avertissements que donne un homme qui veut faire injure sont faux et trompeurs : » Est correptio mendax in ira contumeliosi ". Ce n'est pas qu'il dise toujours des choses fausses; mais c'est qu'en voulant paraître avoir le dessein de nous servir en nous corrigeant de quelque défaut, il n'a que le dessein de déplaire et d'insulter.
Nous devons donc regarder cette impatience, qui nous porte à nous élever sans discernement contre tout ce qui nous parait faux, comme un défaut très considérable, et qui est souvent beaucoup plus grand que l'erreur prétendue dont nous voudrions délivrer les autres. Ainsi, comme nous nous devons à nous-mêmes la première charité, notre premier soin doit être de travailler sur nousmêmes, et de tâcher de mettre notre esprit en état de supporter «ans émotion les opinions des autres qui nous paraissent fausses, afin de ne les combattre jamais que dans le désir de leur être uUle».
(a) Bççles.t x|x, 28.
LÀ PAIX AVEC LES HOIOOS. StI
Or, si nous n'avions que cet unique désir, nous reconnalirions sans peine qu'encore que toute erreur soit un mai, il y en a néanmoins beaucoup qu'il ne faut pas s'efforcer de détruire, parce que le remède serait souvent pire que le mal, et que, s'attachant à ces petits maux, on se mettrait hors d'état de remédier à ceux qui sont waiment importants. C'est pourquoi, encore que Jésus-Christ fût plein de toute vérité ., comme dit saint Jean, on ne voit point qu'il ait entrepris d'ôter aux hommes d'auU'es erreurs que celles qui regardaient Dieu et les moyens de leur salut. 11 savait tous leurs égarements dans les choses de la nature. Il connaissait mieux que personne en quoi consistait la véritable éloquence. La vérité de tous les événements passés lui était parfaitement connue. Cependant il n'a point donné charge à ses apôtres ni de. combattre les erreurs des hommes dans la physique» ni de leur apprendre à bien parler, ni de lés désabuser d'une infinité d'erreurs de fait dodt les histoires étaient remplies.
Nous ne sommes pas obligés d'être plus charitables que les apôtres. Et ainsi, lorsque nous apercevons qu'en contredisant certaines opinions qui ne regardent que des choses humaines nous choquons plusieurs personnes, nous les aigrissons, nous les portons à faire des jugements téméraires et injustes, non-seulemeiit nous pouvons nous dispenser de combattre ces opinions, mais même ooQs y sommes souvent obligés par la loi de la charité.
Mais en pratiquant cette retenue, il faut qu'elle soit entière, et il ne se faut pas contenter de ne choquer pas en face ceux qu'on se croit obligé de ménager ; il ne faut faire confidence à personne des sentiments que l'on a d'eux, parce que cela ne sert de rien qu'à nous décharger inutilement. Et il y a souvent plus de danger de dire à d'autres ce que l'on pense des personnes qui ont da crédit et de l'autorité dans un cotps, et qui régnent sur les esprits, que de le dire à eux-mêmes ; parce que ceux à qui l'on s'oavre ayant souvent moins de lumière, moins d'équité, moins de charité, plus de faux zèle et plus d'emportement, ils en sont plus blessés que ceux mêmes de qui on parle ne le seraient ; et enfin, parce qu'il n'y a presque point de personnes vraiment secrètes, que tout ce qu'on dit des autres leur est rapporté, et encore d'une manière qui tes pique plus qu'ils ne le seraient de la chose même. Et ainsi il n'y a aucun moyen d'éviter ces inconvénients, qu'en gardant presque une retenue générale à l'égard de tout le monde.
(«) Jow., 1, 14.
Cette précaution est très nécessaire, mais elle est difficile, car ce n'est pas une chose aisée que de se passer de confident quand on désapprouve quelque chose dans le cœur, et qu'on se croit obligé de ne le pas témoigner. L'amour-propre cherche naturellement cette décharge, et on est bien aise au moins d'avoir un témoin de sa retenue. Cçtte vapeur maligne qui porte à contredire ce qui nous choque» étant enfermée dans un esprit peu mortifié, fait un effort continuel pour en sortir, et souvent le dépit qu'elle cause s'augmente par la violence que l'on se fait à la retenir. Mais plus ces mouvements sont vifs, plus nous devons en conclure que nous sommes obligés de les péprimer et que ce n'est pas à nous à nous mêler de la conduite des autres, lorsque nous avons tant de besoin de travailler sur nous-mêmes.
Ainsi, en résistant à cette envie de parler des défauts d'autrui, lorsque la prudence ne nous permet pas de les découvrir, il arrivera, ou que nous reconnaîtrons dans la suite que nous n'avions pas tout-à-fait raison, ou que nous trouverons le temps de nous «n ouvrir avec fruit, et par là nous pratiquerons ce que l'Écriture nous ordonne par ces paroles : * L'homme de bon sens retiendra en lui-même ses paroles jusqu'à un certain terme, et les lèvres de plusieurs publieront sa prudence. » Bonus sensus usque in tempus abscondet verba UliuSj et ktbia multorum enarrabunt sensum Ulius'*, ou quand ni l'un ni l'autre n'arriverait, nous jouirons du bien de la paix, et nous pourrons justement espérer la récompense de cette retenue dont nous nous serions privés en nous abandonnant à nos passions.