CHAPITRE XII
Qae quoique le d^it que lesJioinmes ont quand on s'oppose à leurs passions soit injuste, il n'est pas à propos de s*y opposer. Trois sortes de passions, justes, indilTérentes, injustes. Comment on se doit conduire à l'égard des pasatons injustes.
Ce que nous avons dit des i^oyens de ne point blesser les hommes, en contredisant leurs opinions, noua donne beaucoup d'ouverture pour comprendre de quelle sorte il les faut ménager dans leurs passions, puisque ces opinions mêmes en font partie, et qu'ils ne se piquent, quand on combat leurs opinions, que parce qu'ils les aiment et qu'ils y sont attachés par passion.
Ce dépit qu'ils ressentent , quand on s'oppose à leurs désirs , vient de la même source que celui qu'ils ont quand on contredit leur sentiinent, c'est-à-dire d'une tyrannie naturelle par laqueDe ils voudraient dominer sur tous les hommes et les assujettir à leurs volontés ; mais parce qu'elle parait trop déraisonnable quand elle se montre à découvert, l'amour-propre a soin de la déguiser en couvrant .les passions d'un voile de justice, et en leur persuadant que l'opposition qu'ils y trouvent ne les offense que parce qu'elle est injuste et contraire à la raison.
Mais encore que ce sentiment soit injuste et qu'on ne dût pas l^avoir, il n'est pas juste néanmoins de sa mettre au hasard de l'exciter par son indiscrétion, et il peut souvent arriver que comme celui qui s'offense de ce que l'on ne suit pas ses inclinations a Unrt, celui qui ne les suit paà en a encore davantage, parce qu'il manque à quelque devoir à quoi la raison l'obligeait, et qu'il est cause des fautes que ce dépit fait commettre à ceux qui le ressentent.
11 faut donc s'appliquer ^ ce que l'en doit aux inclinations des
(ft) Pf. cKvm, 71. •
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antres, parce qu'autrement il est impossible d'éviter les plaintes, les murmures, les querelles, qui sont contraires à la tranquillité die Tesprit et à la charité, et par conséquent k l'état d'une vie vraiment chrétienne.
Or, il faut remarquer d'abord que nous ne recherchons pas ici le moyen de plaife aux hommes, mais seulement celui de ne leur 'pas dé{^re et de ne nous pas attirer leur aversion, parce que cela suffit à la paix dont nous parlons. Il est vrai qu'en gagnant lear affection on y réus^t mieux, mais souvent cette affection coûte trop à acquérir. Il faut se contenter de ne pas se faire haïr et d'éviter les reproches et les plaintes. Et c'est ce que Ikm ne peut faire qu'en étudiant les inclinations des hommes et en les suivant autant que la justice ou l'exige ou le permet.
Entre ces inclinations il y en a que l'on peut appeler justes, d'autres indifférentes, et d'autres injustes. Il ne faut jamais contenter positivement celles qui s(Hit^njustes, mais il n'est pas toujours nécessaire dé s'y opposer. Lorsqu'on le fait, il faut toujours comparer le bien et le mal, et voir si l'on a sujet d'espérer un plus grand bien de cette opposition que le mal qu'elle pourra causer; car on peut appliquer à toutes sortes de gens la règle que saint Augustin idonne pour reprendre les grands du monde* : « Que s'il y a à craindre qu'en les irritant par la répréhension on ne les porte à faire quelque mal plus grand que n'est le bien qu'on leur veut procurer, c'est alors un conseil de charité de ne les pas reprendre, et non pas un prétexte de la cupidité.» Au reste, il ne faut pas s'imaginer qu'il soit besoin de peu de .vertu pour souffrir ainsi en patience les défauts que l'on ne croit pas pouvoir corriger; et que la liberté qui fait reprendre fortement les désordres soit plus rare et plus difficile que la disposition d'une personne qui en gémit devant Dieu, qui' se fait violence pour n'en rien témoigner, et qui, bien loin d'en mépriser les autres, s'en sert pour s'humilier soi-même par la vue de la misère commune dès hommes; car cette disposition enferme en même temps la pratique de la mortification en réprimant l'impétuosité naturelle qui porte à s'élever contre ceux que l'on n'est pas en état de corriger ; celle de l'humilité, en nous donnant une idée plus vive de notre propre corruption, et celle de la charité, en nous faisant supporter patiemment les défauts du prochain.
Enfin, on résiste par là à l'un des grands défauts des hommes,
ia) Deciv.fU I, c. ix, ■. ?.
LÀ PAIX AVBG LES HOifllS. US
<pn est que leors passioiis-se montrent ptrtoat, et q«e c'est par là qu'ils choisisseat pour l'ordinaire jusqu'aux yertus qu'ils ve«* lent pratiquer. Us veulent reprendre ceux qu'il faudrait se oor* tenter de souffrir, et se contentent de souffrir ceux qu'il ûiiidrait reprendre. Ils s'appliquent aux autres quand Dieu demande qu'ils ne s'appliqqent qu'à eux-mêmes, et ils veulent ne s'appliquer qu'à eux-mêmes lorsque Dieu veut qu'ils s'appUcpwnt aux autres. S'ils ne peuvent pratiquer certaines actions de vertu qu'Us ont dans l'esprit, ils abandonnent tout; au lieu de voir que cette impuissance où Dieu les met à l'égard de ces vertus leur donne le moyen d'en pratiquer d'autres, qui seraient d'autant {^s agréables à Dieu que leur volonté et leur prqpre choix y auraient moins de part.
C'est encore une faute que l'on peut commettre sur ce sujets de prendre la charge de s'opposer anx passions même les plus injustes, lorsque d'autres le peuvent fieiire avec plus de fniit que nous, parce qu'il est visiMe que cet empressement vient d'une espèce de malignité qui se platt à incommoder ; car il s^n mêle dans les répréhensions justes aussi bien que dans les injustes, et eue est même bien aise d'avoir des prétextes justes de s'opposer aux antres, parce que ceux qu'elle contriste le sont d'autant plus qu'ils l'ont mieux méritée
Cette même règle oUige de prendre les voies les moins choquantes et les plus douces quand on est obligé de faire quelque action désagréaii^e au prochain, et il ne iavi pas se croire exempt de faute lorsqu'on se contente d'avoir raison dans le fond, et que l'on n'a nul égard à la manière dont on fait les choses, que Ton ne prend aucun soin d'en diminuer l'amertume, et de persuader à ceux dont on traverse les passions qne c'est par nécessité que Ton s'y porte et non par inclination.