‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 96 sur 196 · CHAPITRE Xin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xin

Comment on se doit conduire à Végard des passions indifférentes et justes

des antres.

J'appelle passions indifférentes celles dont les objets n'étant pas mauvais d'eux-mêmes pourraient être recherchés sans passion et par raison, quoique peut-être on les recherdie avec une attache vicieuse. Or, dansces sortes de choses nous avons encore plus de liberté do nous rendre aux inclination^ dos autr^ ; car nous ne som-

mes pas leurs juges, et il faut une évidence entière pour avoir droit de juger qu'ils ont trop d'attache à ces objets d'ailleurs innocents. Nous ne' savons pas même si ces attachés ne leur sont point nécessaires, puisqu'il y a bien des gens qui tomberaient dans des états dangereux, si on les séparait tout d'un coup de toutes les choses auxquelles ils ont de rattache. De plus ces sortes d'attaches se doivent détruire avec prudence et circonspection, et nous ne devons pas nous attribuer le droit de juger de la manière dont il s'y faut prendre. Enfin, il est souvent à craindre que nous ne leur fassions plus de mal par l'aigreur que nous leur causons en nous opposant indiscrètement à ces passions que l'on appelle innocentes, que nous ne leur procurons de bien par l'avis que nous leur donnons.

. Il peut donc y avoir de l'indiscrétion à parler fortement contre l'excès de la propreté devant les personnes qui y ont de l'attache, €ontre l'inutilité des peintures devant ceux qui les aiment, contre les vers et la poésie devant ceux qui s'en mêlent. Ces sortes d'avertissements sont des espèces de remèdes ; ils ont leur amertume, leur désagrément et leur danger. Il faut donc les donner avec les mêmes précautions que le& médecins dispensent les leurs , et c'est agir en' empirique ignorant que de les proposer à tout le monde sans discernement.

Il ^ffit, pour se rendre aux inclinations des autres, lors même qu'on les soupçonne d'y avoir de l'attache, de ne pas voir clairement qu'on leur soit. utile en s'y opposant. Il faut de la lumière et de l'adresse pour entreprendre de les guérir ; mais le défaut de l'une ou de Tautre suffit pour se rendre à leurs désirs dans les choses qui ne sont pas mauvaises d'elles-mêmes ; car alors on a droit de régler ses actions par la loi générale de la charité, qui nous doit rendre disposés à obliger et à servir tout le monde. Et l'utilité d'acquérir leur affection, en leur témoignant qu'on les aime, se rencontrant toujours dans cette condescendance, il faut un avantage plus grand et plus clair pour nous porter à nous en priver.

J'appelle passions justes celles dans lesquelles nous sommes obligés par quelques lois de suivre les autres, quoiqu'il ne soit peut-être pas juste qu'ils exigent de nous cette déférence; car, comme nous sommes plus obligés de satisfaire à nos obligations que de corriger leurs défauts, la raison veut que nous nous acquittions avec simplicité de ce que nous leur devons, et que nous leur ^ioQs ^insi tout sujet de plaint^ sçins nous mettre en peine

LA PAIX AVEC LES itOltMËS. ni

s'ils ne Pcxigent point avec trop d'empire ou trop d'empressement.

Or, pour comprendre l'étendue de ces devoirs, il faut savoir qu'il y a des choses que nous devons aux hommes selon certaines lois de justice, que l'on appelle proprement lois, et d'autres que nous leur devons selon de simples lois de bienséance, dont l'obligation natt du consentement des hommes qui sont convenus entre eux de blâmer ceux qui y manqueraient. C'est de cette dernière manière que nous devons à ceux avec qui nous vivons les civilités établies entre les honnêtes gens, quoiqu'elles ne soient point réglées par des lois expresses, que nous leur devons certains services selon le degré de liaison que nous avons avec eux, que nous leur devons une correspondance d'ouverture et de confiance, à proportion de ce qu'ils nous en témoignent; car les hommes ont établi toutes ces lois. Il y a de certaines choses qu^on doit faire pour ceux avec qui on est en un certain degré de familiarité, que l'on pourrait refuser à d'autres sans qu'ils eussent droit de le trouver mauvais.

Il faut tâcher de se rendre exact à tous ces devoirs, autrement il est impossible d'éviter les plaintes, les murmures et l'aversion des hommes ; car il n'est pas croyable combien ceux qui ont peu de vertu sont choqués quand on manque de leur rendre les devoirs de reconnaissance et de civilité établis dans le monde, et combien ces choses refroidissent le peu qu'ils ont de charité. Ce sont des objets qui les troublent et qui les irritent. toujours, et qui détruisent Pédification qu'ils pourraient recevoir du bien qu'ils voient en nous, parce que ces défauts, qui les blessent en particulier, leur sont infinim/dnt plus sensibles que des vertus qui ne les regardent point.

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