‹ Œuvres philosophiques et morales de NicoleChapitre 97 sur 196 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Que la loi éternelle nous oblige & la gratitude.

La charité nous obligeant à compatir à la faiblesse de nos frères et à leur ôter tout sujet de tentation, nous oblige aussi à nous acquitter avec soin des devoirs que nous avons marqués; mais ce n'est pas la charité seulement, c'est la justice même, et la loi étemelle qui le prescrit, comme il est facile de le faire voir, tant au regard des témoignages de gratitude qu'à l'égard des devoirs de civilité à laquelle on peut réduire les autres dont nous avons parlé, comme l'ouverture, la confiance, l'application qui sont des espèces de civilité. La source de toute la gratitude que nous de* Tons aux hommes est que comme Dieu se sert dç leur ministère

258 «ES MOYENS DE €ONSEftVBÏ^

pour nous procurer divers biens de Pâme et du corps, il veut afussi que notre gratitude remonte à lui par les hommes, et qu'elle embrasse les instruments dont il se sert. Et comme il se cache dans ses bienfaits, et qu'il veut que les hommes en soient les causes visibles, il veut aussi qu'ils tiennent sa place pour recevoir extérieurement de nous les effets de la reconnaissance que nous lui devons. Ainsi c'est violer Tordre de Dieu que de se vouloir contenter d'être reconnaissant envers lui, et de ne Tètre point envers ceux dont il s'est servi poumons faire sentir les effets de sa bonté.

Si donc les hommes sont attentifs par un mouvement intéressé à ceux qui leur doivent de la reconnaissance, Dieh fest aussi, selon l'Écriture, mais par une justice toute pure et toute désintéressée; car c'est ce' que dit le Sage dans ces paroles : Deus^ prospector est ejus qui reddit gratiam «. Et il faut se servir de cette double attention pour exciter la nôtre, et pour tenir nos yeux arrêtés et sur les hommes qui nous demandent ces devoirs, et sur Dieu qui nous ordonne de les rendre.

Il ne faut pas prétendre s'en éxefmpter par le prétexte du désintéressement et de la pitié de ceux à qui nous avons obligation, et sur ce qu'ils n'attendent rien de nouS ; car, quelque désintéressés qu'ils soient, ils ne laissent pas de voir ce qui leur est dû, et il est rare qu'ils le soient jusqu'au point de n'avoir aucun ressentiment, lorsque l'on a peu d'application à s'en acquitter. Outre que s'ils n'en viennent pas jusqu'aux reproches , il est très aisé qu'ils prennent un certain tour qui fait à peu près le même eflfet qu'un ressentiment humain. Ils disent qu'ils ne peuvent pas s'aveugler pour ne pas voir que ces personnes en osent mal ; mais qu'ils les en dispensent de bon cœur. Ainsi, en les en dispensant, on ne laisse pas de blâmer leur procédé, et par là on vient insensiblement à les moins aimer, et enfin à leur donner moins de marques d'affection *.

Il en est de même des devoirs de civilité. Les gens les plus détachés ne laissent pas de remarquer quand on y manque, et les autres s'en offensent effectivement. Quand on n*est pas persuadé par les sens qu'on est aimé et considéré, il est difficile que le cœur le soit, ou quil le soit vivement Or, c'est la civilité qui fait cet effet sur les sens, et par les sens sur l'esprit, et si Ton y manque, cette négligence ne manque point de produire dans les autres un refroidissement qui passe souvent des sens jusqu'au cœur*

(a) fcvfer., m, ».

LA PAIX AVEC LES HOIQfflS. 239

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