‹ Œuvres philosophiquesChapitre 11 sur 32 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

c'est à eux à produire ce code de morale qui doit remplacer l'Evangile , et ce symbole de foi qui sera substitué à celui des apôtres. Sont-ils en mesure pour cela? Ils n'oseraient l'affirmer. Sont-ils bien certains d'ailleurs que le peuple, quand il aura appris qu'il peut se soustraire à l'autorité de ceux qui lui parlaient au nom de Dieu , se soumettra facilement à l'autorité de ceux qui lui parleraient au nom de la raison ? Ils n'oseraient le dire.

Quoi qu'il en soit, la philosophie veut bien se charger de notre enseignement : la religion s'est tue , la philosophie va parler. Mais si la fable menteuse donnait à la renommée cent bouches, l'histoire , plus véridique , en peut donner mille à la philosophie , et dire que de ces mille bouches il sort mille voix discordantes ; en sorte que la confusion ne peut pas avoir été plus grande quand Dieu , pour se jouer de l'orgueil des enfans de Noé, fit qu'ils cessèrent de s'entendre. Il y a cette différence toutefois que déjà l'édifice s'élevait majestueusement dans les plaines de Sennaar, quand la confusion des langues arriva , et qu'ici la contradiction se manifeste avant que la première pierre ait été posée pour asseoir les fondements.

N'est-il pas bien étrange en effet que la philosophie, qui veut entreprendre d'enseigner

toute vérité , soit encore elle-même à savoir s'il y a une s nie vérité quelle puisse proposer avec confiance comme empreinte du sceau de la certitude (a). La philosophie ancienne, après plusieurs siècles d'une discussion opiniâtre, a laisse la question indécise ; la philosophie nouvelle s'éteindra également avant qu'elle ait été par elle résolue.

La secte des dogmatiques et celle des sceptiques ont pris naissance le même jour ; elles ont marché constamment de iront, se livrant perpétuellement de rudes combats; et si les sceptiques, quand on les mettait en opposition avec eux-mêmes, ouauxprisesavec le sens commun, pliaient un moment devant leurs adversaires , ils reprenaient l'avantage aussitôt qu'ils se trouvaient placés sur le terrain de l'argumentation.

Mais les dogmatiques eux-mêmes étaient-ils d'accord entre eux? L'histoire de la philosophie est là pour répondre. On les voit se partager en écoles, ces écoles se diviser en sectes, et ces sectes elles mêmes se subdiviser en tant de manières, que c'est un immense travail que de suivre jusqu'au bout toutes ces déviations.

(a) Voir l'Introduction aux Esquisses de Philosophie morale de Dugald-Steward , par M. Jouffroy. — Th. F.

Page 1