‹ Œuvres philosophiquesChapitre 19 sur 32 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

les assurant qu'ils peuvent aspirer à devenir des dieux : à ceux-là elle cache ce qu'il y a de grandeur dans l'homme ; à ceux-ci ce qu'il y a en lui de faiblesse et de misère : or qui pourrait dire lequel du disciple d'Épicure , ou du disciple de Zenon , est le plus éloigné du cœur de Dieu?

Dialoijur.

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Un peintre célèbre a eu l'idée de réunir et présenter dans un seul tableau tout ce que l'antiquité a produit de plus remarquable, parmi les hommes qui se sont appliqués en divers temps, en divers lieux, à l'étude de la philosophie : l'œil se repose avec plaisir sur les groupes majestueux qu'offre cette belle composition ; on se sent pénétré de respect à la vue de tous ces sages; seulement on regrette, en admirant l'expression de leurs ligures, qu'ils restent sans mouvement et sans voix.

Mais ne pourrait-on pas , en s'emparant de l'idée de Raphaël , animer ce grand tableau ; et mettant en scène les graves personnages

qu'on y voit représentés, les faire discourir entre eux?

Cette fiction nouvelle, moins variée, moins riche peut-être que celle du peintre , atteindrait difficilement le même degré de perfection ; elle aurait cependant cet avantage d'offrir à l'esprit un champ de réflexions plus vaste.

Je veux donc essayer de l'esquisser (a).

Ainsi voilà que le temple de la sagesse humaine s'ouvre devant moi : l'entrée en est libre pourcelui qu'un noble désirde savoirenflamme; de même que pour celui qui veut, par l'accomplissement de ses devoirs, s'élever à toute la dignité de son être.

Le seuil est franchi : j'entre ou plutôt je me précipite dans ce lieu qui renferme ce que l'Italie, l'Asie, la Grèce ont offert de plus distingué sous le rapport de l'intelligence. A la vue de cette assemblée auguste , je reste un moment saisi d'admiration.

(a) On ne s'étonnera pas Fans doute , qu'à l'exemple de Raphaël , l'auteur rapproche les uns des autres des personnages qui n'ont point été à même de se rencontrer , des hommes qui n'ont point vécu dans le même temps. En lisant ce qui va suivre, on aura plus d'une fois l'occasion de se rappeler celte observation.

Où vas-tu? me dit d'un ton rogue, et en jetant sur moi un regard effronté, un homme étendu sur le marbre , à demi nu ; si c'est pour t'instruire des règles de la sagesse que tu viens ici, inutile d'aller plus loin; écoute, elles sont simples et faciles à retenir : sois indépendant de la fortune, en te dépouillant de tout; des hommes, en foulant aux pieds les préjugés ; de toi-même , en endurcissant ton corps contre la douleur, et ton àme contre le mépris. Ce peu de mots et le ton d'arrogance qui les accompagne me font reconnaître cet homme signalé par son orgueil, redouté h cause de son impudence, qui traite la pitié de faiblesse , la pudeur de niaiserie; qui fait d'ailleurs ouvertement profession de mépriser les hommes, de se jouer des lois, de se moquer des Dieux (a). Etonné qu'un pareil homme ait trouvé le moyen de s'introduire dans celte enceinte sacrée, je passe près du cynique sans lui répondre un seul mol.

(a) L'incroyable impudence de Diogène est un fail trop bien constaté pour qu'on puisse jamais venir à bout de le rendre douteux. La question de savoir si Diogène était réellement alliée ef si les traits qu'il lançait contre la Divinité étaient seulement dirigés contre les dieux du vulgaire, ou devaient porter plus loin , serait peut-cire difficile à résoudre. On peut, sur ces différens points de critique , recoin ir au Dictionnaire de Bayle , à L'article de Diogrnë lé cynique.

Mais quel est cet autre personnage qui parait absorbé dans ses pensées, tandis que ceux qui l'entourent considèrent attentivement les lignes qu'il vient de tracer? Ah! c'est Archimède , ce géomètre célèbre , dont le nom a retenti par toute la terre.

Je révère en vous , grand Archimède , le rare génie dont le ciel vous a doué; je ne conteste pas l'utilité de la science à l'étude de laquelle vous vous livrez avec ardeur; j'ai cependant l'idée d'une science plus haute que vous semblez négliger. Long-temps j'ai marché dans les sentiers pénibles que vos disciples parcourent à votre suite ; mon esprit s'est fatigué et mon cœur s'est desséché en errant dans ces contrées arides. Devenu étranger aux autres, étranger à moi-même, j'ai regretté d'avoir donné trop de temps à l'étude des sciences mathématiques. Vos leçons me seraient donc désormais inutiles; vos discours seraient sans intérêt pour moi.

Autant en dirai-je à ces hommes vénérables dont les yeux fixés attentivement sur une sphère, cherchent à distinguer, au moyen des constellations qui y sont figurées, la route que suivent les astres dans leur cours. Astronomes que l'on admire , vous essaierez de me faire entendre comment il se fait que le soleil s'éclipse 7

mais je suis bien plus empresse de savoir comment il arrive que ma raison soit souvent en défaut : vous me transporteriez dans les hautes régions éthérées pour m'y faire entendre l'harmonie des corps célestes, mais il y a dans les choses morales une autre espèce d'harmonie qu'il m'importe bien plus de connaître.

Quant à vous , scrutateurs infatigables des secrets de la nature physique, vous paraissez vous occuper davantage des choses d'ici-bas : toutefois, vous me permettrez de le dire, lors même que vous parviendriezà me rendre intelligibles vos hypothèses obscures, quand vous viendriez à bout de concilier entre eux tant de systèmes qui se détruisent l'un par l'autre, je ne me sentirais pas plus disposé à me fixer au milieu de vous. De quel avantage serait pour moi la connaissance des lois qui régissent les êtres matériels, si j'ignore les lois bien autrement essentielles qui gouvernent les êtres intelligens?

C'est ainsi qu'en avançant toujours, j'arrive à ceux que je cherchais au milieu de cette assemblée , c'est-à-dire à ces philosophes qui se distinguent autant des autres philosophes par l'objet de leurs méditations, que ceux ci se distinguent du vulgaire.

Me voici donc enfin dans le sanctuaire du temple de la sagesse , il ne me resle plus qu'à prêter une oreille attentive aux oracles qu'elle y rend.

Mais qu'entends-je et d'où vient ce tumulte? Pourquoi ces éclats de voix et cette discussion qui semble dégénérer en dispute? Y aurait-il quelque point important sur lequel ces hommes graves, ces dignes interprètes de la sagesse, ne seraient point encore tombés d'accord? Approchons et écoutons (à).

pyrrhon (b).

C'est à savoir : car il ne faut pas, Zenon, que

(a) Dans le dialogue qui va suivre et qui aura pour objet de faire passer rapidement en revue les principaux systèmes philosophiques anciens, on s'est attaché à reproduire avec fidélité, autant du moins qu'il était possible de le faire, les opinions des différentes sectes ; mais on n'a pas cru devoir s'asireindre à suivre dans la discussion la série des arguments que leurs chefs employaient pour établir leurs systèmes, ou pour combattre ceux de leurs adversaires. Les sciences naturelles ayant fait de grands progrès , et l'esprit de subtilité qui distinguait les Grecs dans le genre de l'argumentation , n'étant plus guère de saison, il a fallu substituer souvent à des raisonnements qui auraient paru peu concluans , d'autres raisons plus solides , ou tout au moins des arguments plus spécieux.

(6) Pyrrhon ne fut point, à proprement parler, le premier auteur du scepticisme. 11 y avait eu des sceptiques avant lui: mais ayant, comme le dit Sextus , traité ce genre de philosophie d'une manière plus ouverte que ceux qui l'avaient précédé.

vous vous flattiez que ces raisonnements, qui vous semblent sans réplique, resteront sans réponse; et que ces principes, posés avec une assurance si ferme, ne seront pas contredits. En ce qui me concerne, au moins, je ne crains pas d'avouer que jusqu'ici je n'ai trouvé aucune marque de vérité que je puisse croire à l'épreuve du temps et de la discussion. En quelque science que ce soit, grammaire, rhétorique, géométrie, arithmétique, astrologie, musique, logique, rien ne s'est offert à moi qui m'ait amené à donner pleinement mon assentiment (i). Je n'ai vu partout qu'embarras, obscurité, matière à controverse; et lorsque parfois il s'est présenté une raison qui me paraissait d'abord avoir quelque force, je n'ai point tardé à reconnaître que cette raison pouvait être balancée par une raison contraire et de même poids (2). D'après cela je n'affirme rien, je ne nie rien, je suspends en tout mon jugement : de cette sorte, sans effort, et sans y avoir songé peut-être , je suis arrivé à cet état inaltéra-

il s'est acquis l'honneur d'être regardé comme le chef de celle secte , d'où il est arrivé que les sceptiques sont désignés au'si par le nom depyrrhoniens.

(1) Sext. Emp. adv. matlianaticos.

(2) Id. Prirhon. hrpofv/)., lib. 1, cap. G.

ble de l'âme , à cette tranquillité d'esprit parfaite, auxquels me paraissent vainement prétendre ceux qui pensent et qui affirment qu'il y a des choses bonnes et des cho es mauvaises, des choses vraies et des choses fausses de leur nature (i).

zénon {a).

Ainsi Pyrrhon n'oserait affirmer, par exemple , que lui et moi , sommes à l'heure qu'il est en présence l'un de l'autre.

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