ÉCOLE UNES. AT1IK
tendent pas mieux entre eux; ear en parlant l'un et l'autre de ce principe que tout doit être fait dans la vue de fuir la douleur et de rechercher le plaisir,, lorsqu'ils entrent ensuite dans le détail des devoirs de la vie, Épicure donne des leçons de sobriété , et Aristippe prêche la débauche. Les péripatéticiens également, quoiqu'ils posent en principe tous qu'il faut prendre en considération ce qui regarde l'âme et le corps, et même faire état des biens extérieurs, c'est-à-dire des richesses, des honneurs, de la réputation, des amis, des proches, se rompent et se séparent quand il s'agit d'établir quelle importance on doit mettre à l'acquisition de ces biens qui sont hors de nous, et à la conservation des avantages corporels; en effet, Théophraste est d'avis qu'ils sont essentiels au bonheur, de la vie ; Aristote au contraire prétend que la vie humaine peut être heureuse sans cela (i). Quant à Hiéronyme et Calliphon, comme ils donnent pour compagnes à la vertu, le premier l'exemption de la douleur, le second la volupté, en subordonnant toutefois la vertu à sa compagne, on sent qu'ils doivent se faire un plan de conduite particulier dans lequel les intérêts de la vertu ne sont point placés en
(1) Cic, De fin., lib. v, n. 5.
premier ordre. Enfin Hérille va plus loin, car il anéantit tous les devoirs de la vie , au moyen de ce qu'il pose en principe que la science est le seul bien véritable ( 1) ; il en résulte en effet que la culture de l'esprit doit être notre unique soin : aussi, lorsqu'on demande à Hérille quelle doit être la fin des actions humaines, il répond que le sage ne doit se proposer d'autre but que d'acquérir la science et de fuir l'ignorance ; il admet cependant pour le vulgaire je ne sais quelle autre fin en vue de laquelle sa conduite se dirige (2).
Ce n'est donc encore sur l'article qui se réfère aux devoirs de la vie, comme sur ceux dont nous nous sommes occupés précédemment, que diversité par rapport aux principes, et en outre divergence d opinions, quand il s'agit de tirer du même principe les conséquences qui peuvent en être déduites.
Au milieu de ce conflit, témoin de cette lutte interminable , quel parti enfin prendrai-je ? Irai-je , de guerre lasse , me ranger à la suite de Zenon , ou bien me confondre avec les disciples d'Épicure? S'il s'agit de la nature de
(1) Cic, De fin., lib. v, n. S.
(2) Id , ibid., lib. iv, n. 15. — Diog. Laert., Iil). mi , seg. 165.
f$9 ÉCOLE D?ATHÈNES.
l'homme, en pâflefai-je comme Lcucippe ou bien comme Platon? Quand il sera question des premiers principes des choses, embrasscraije le système de Straton, ou bien donnerai-je la préférence à celui d'Anaxagore ? La chose mérite qu'on y pense ; car aussitôt que mon choix sera fait, je me verrai nécessairement en butte à tous ceux que j'aurai mis de côté : mieux vaut donc, ce me semble, pour rester en paix avec tout le monde, me maintenir dans le poste où je me suis placé, adoptant ce qui me paraît être le plus probable, mais n'affirmant rien. Cependant Chrysippe me presse; la nature, dit-il, vous fait une loi de choisir, la raison vous fait un devoir de préférer notre système à tout autre. Mais, Chrysippe, il n'est pas un de ces honorables personnages qui ne me tienne le même langage, et qui ne fasse valoir en sa faveur l'autorité de la raison ; ainsi mon embarras reste le même. Consultez alors votre propre raison, me dit Chrysippe : elle vous indiquera où se trouve la vérité, elle vous apprendra qu'elle n'est que parmi nous. Ah! mon cher Chrysippe, que vous êtes loin de compte si vous en appelez à ma propre raison! Voulezvous savoir ce qu'elle me dit intérieurement de vous et des stoïciens en général? il m'est aisé de vous satisfaire.
« Gardez- vous, me dit-elle, de ces faux « docteurs, hérissés, âpres et farouches. \ oyez « combien il y a, dans ce qu'ils enseignent, de n choses hasardées , invraisemblables , niaises « et choquantes. Eh quoi ! la divination, dont c< ils font un de leurs dogmes , la fatalité, qui, m suivant eux , enchaîne tout , auraient elles à « vos yeux le moindre degré de probabilité (i)? f< et lorsqu'ils soutiennent que toutes les fautes « sont égales ; que ceux qui ne sont point cnu core parvenus à être vertueux complètement, <( sont aussi misérables que les plus grands scé- « lérats, appuyant cette belle doctrine sur « l'exemple gracieux de gens qui se noient, « dont les uns sont plus enfoncés dans l'eau , u les autres moins : seriez-vous disposé à ac- « quiescer à de pareilles idées (2)? De plus, « quand ils annoncentavec emphase qu'au sage (f seul appartient la science, la beauté, la puis- « sance; que seul il est libre , riche, savant, « roi, maître de toutes choses, ne penserez - « vous pas que l'orgueil a rendu fous tout ce i< qu'il y a de stoïciens dans le monde (3)? « Leur opinion sur le souverain bien ne vous
(1) Cic, Acad , lib. 11 , n. 40.
(2) Cic, De fin., Iib. ni , n. L'i.— lib. îv, n. 9.
(3) Id , ibid., lib. ni , n. 52. — Acad., lib. n, n. kk.
(( parait-elle pasd'aillcurs exagérée? Us oublient u que l'homme est un composé , qu'il a une « âme et un corps, et ils ne veulent pas voir « que le bien-être de ce corps doit entrer pour <c beaucoup dans la félicité de la vie (i) : ainsi « ils se forment l'idée d'un bonheur chimé- » rique ; et, pour s'y maintenir, ils font abslraca tion de tout ce que le corps peut éprouver (( de pénible et de fâcheux ; après cela cepent< dant , ils vous parleront des choses qu'il faut « préférer, mais qu'il faut se garder de recher- « cher, n'étant pas mises par eux au nombre « des biens (2) : ils veulent donc que nous re- <( gardions comme chose indifférente au bon- « heur de la vie, la santé , la privation de la « douleur, les richesses, une réputation sans « tache ; et toutefois ils nous permettent de « préférer ces choses à celles qui y sont con- « traires; ils nous en font même un devoir, « disant très gravement, et en continuant « d'employer des comparaisons ingénieuses , « que si à une vie vertueuse on ajoutait une « étrille ou une bouteille de plus, le sage dew vrait choisir la vie où ces choses-là seraient « ajoutées, plutôt que celle où elles ne le se-
' l) Gic, De fin., hb. iv, n. 14.
(2) li»., ïbtd), Hb. iv, n. 23.
« raient pas (i). Laissez, croyez-moi, à ceux « qui ont imaginé ces rêveries le soin de les « défendre, et la pénible tâche de les soutenir m une à une jusqu'à la dernière , car ils en sont « tellement entichés que rien ne pourrait les « en faire démordre, déclarant hautement « qu'on ne peut changer une seule lettre de « leur doctrine, sans la détruire tout entière (2) ; « ce qui n'empêche pas qu'ils ne se divisent <( entre eux sur des points fort importants : 0 car Zenon , par exemple, soutient que Pé- « ther est le Dieusuprême, tandisque Cléanthe, « son disciple , prétend que le Dieu suprême « c'est le soleil ; de telle sorte qu'ils sont ence core à savoir si c'est de Péther ou du soleil « qu'ils relèvent (5). »
Tel est, en ce qui regarde vous et les vôtres, Chrysippe, le langage de ma raison. Du reste elle n'est pas mieux disposée à l'égard de ceux qui vous sont opposés, ne trouvant dans aucun de ces systèmes qui sont établis de part et d'autre, aucun fonds de certitude, et découvrant dans chacun des invraisemblances dont
(1) Cic, De fin., lib. m, n. 15. — lil>. iv, n. 8, 12 et 25.
(2) In., tbid., lib. iv, n. 19.
(3) ïn., Acad., lib. 11, n. 'il.
elle est choquée Je dois donc m 'attendre qu'à la fin vous vous réunirez pour m'engager à me défier de cette raison qui vous condamne chacun séparément. Le conseil est bon , et j'entends le suivre; mais, en y déférant , je me permettrai de vous donner à mon tour le même avis, vous invitant à vous mettre en garde contre les erreurs ou les tromperies d'un guide qui ne connaît pas les voies, ou qui se joue de vous. Cette raison , si incertaine dans ses vues, qui parle mille langages à la fois , qui soutient le pour et le contre avec une égale facilité, ne saurait être à mes yeux et ne peut pas être aux vôtres l'organe de cette vérité qu on nous dit être une et simple, invariable et fixe, en un mot, toujours la même.
Chrysippe.
Puisque vous insistez si fortement sur l'opposition qui se manifeste entre les philosophes, relativementà certains points de leursdoctrines ; puisque vous semblez réduire à cette seule objection votre système d'argumentation en combattant la raison , qu'aurez-vous à dire quand vous entendrez ces mêmes philosophes proclamer certaines vérités d'une voix unanime? Or il est des principes sur lesquels il n'y a jamais
eu de dissentiment. Citez- moi, je ne dis pas un philosophe, mais un homme qui ait jamais osé professer ouvertement que le bien individuel est à préférer au bien de tous ; qu'il est beau de trahir sa patrie ; qu'il est honorable de manquer :'i la foi donnée; qu'un fils a le droit de maltraiter son père; que l'ingratitude est une vertu; que la reconnaissance est un vice; qu'on peut tuer et voler sans crime ; qu'on ne doit tenir aucun compte des lois divines et humaines : alors je commencerai à douter de mes principes; je croirai que la vertu pourrait bien n'être qu'une chimère. Mais non, vos efforts à cet égard seront vains : ces maximes impies, que la droite raison réprouve , n'ont jamais été soutenues publiquement ; elles sont en opposition trop manifeste avec les principes d'équité naturelle dont les hommes sont tous imbus. Cette loi de nature, cette règle de justice, dont l'étendue est universelle et dont la durée est éternelle, a constamment prévalu. Elle résiste à l'action lente du temps ; elle s'est maintenue contre les attaques réitérées du vice et de la méchanceté : il faut donc qu'elle renferme en soi quelque chose de vrai. Ainsi il v a des vérités primitives sur lesquelles il ne s'élève pas de discussion.
Carnéade.
Chaque pays a ses usages, ses lois, ses coutumes; et quoique ce soit le hasard ou le caprice qui a déterminé la plupart de ces choses dans l'origine, l'habitude les enracine tellement dans l'esprit de ceux qui y sont façonnés, qu'en s'y pliant, ils croient sérieusement n'obéir qu'à la voix de la nature et suivre le chemin de la vérité. Mais la vérité , non plus que la nature, ne saurait se prêter à tant de variétés. La nature est uniforme , et la vérité n'est qu'une. Cependant il n'y a rien de plus ordinaire que de voir, par rapport aux notions du juste et de l'injuste, du bien et du mal, non seulement une différence marquée entre les différents peuples, mais souvent une opposition prononcée entre les lois et les coutumes du même peuple.
Dans la Grèce, l'étranger est accueilli; dans certaines contrées il est dépouillé ; dans la Tauride il est massacré (i). A Athènes, le tien et le mien sont fort distincts ; à Sparte , il y a bien des choses qui sont communes; dans la république que Platon propose comme modèle, non seulement les biens seront en commun, mais
(1) HERODOT.Jib. iv, n. 103.
encore les enfants et les femmes. Il est de règle parmi nous qu'un mari ne peut avoir qu'une femme ; en avançant vers l'Orient , je vois qu'il est établi qu'un mari peut s'en donner autant qu'il veut; peut-être qu'en nous dirigeant vers l'Occident nous trouverions un pays où la coutume aurait consacré pour la femme le droit d'avoir à la fois plusieurs maris (ci). Solon,qui a donné des lois à Athènes, autorise le frère à épouser sa sœur consanguine ; Lycurgue, dans ses lois données aux Spartiates, proscrit cette union; il permet cependant au frère d'épouser sa sœur utérine ; les Egyptiens sans avoir égard à aucune de ces distinctions, se marient avec leurs sœurs; quant aux Perses, non seulement ils sont libres de prendre pour femmes leurs sœurs, mais encore leurs filles et même leurs mères (1) Ce n'est pas vous , Chrysippe , qui blâmerez cette coutume , vous qui dites très clairement que vous ne voyez pas ce qu'il pourrait y avoir d'illicite dans l'union d'un père avec sa fille, d'une mère avec son fils (2). Zenon de
(a) Au rapport de César, les femmes avaient dans la Bretagne jusqu'à dix ou douze maris. Strabon dit aussi que chez les Mèdes on méprisait une femme qui avait moins de cinq maris.
(1) Sext. Emp. , Pyrrh. hypot., lib. m, c. 24. — Minutius Félix , c. 31.
(2) Sext. Emp., Pyrrh. hyp., lib. m, c. 24.
son côté, qui non seulement trouve fort excusable, mais qui va même jusqu'à trouver louable l'inceste d'OEdipc avec sa mère, s'exprimaut à cet égard dans des termes qu'il me serait impossible de, rapporter sans rougir (i), ne reprochera sans doute pas aux Perses d'être sur ce point en contradiction avec les autresnations. J'ignore si Zenon approuve également cette autre coutume de certains Indiens qui usent des droits du mariage publiquement, mais ce que je sais, c'est que le mari de la belle Hypparchia, le philosophe Cratès, nous a donné plus d'une fois ce spectacle à nous-mêmes, disant qu'il n'y a rien de honteux ni de répréhensible à en agir de la sorte (2); et cependant ce fait est regardé généralement comme un trait d'impudence inouie. Sur la force du lien conjugal, je ne vois pas qu'il y ait plus d'harmonie, car, sans parler ici des Garamantes, des Agathyrsiens et autres peuples chez lesquels on dit que la coutume de se marier ne s'est point introduite, les deux sexes se mêlant indistinctement (3) ; sans parler non plus des Massagètes
(1) Sext. Emp., Pyrrh. hyp., lib. ni, c. 24 et 25.
(2) Ib., ibid., lib. 1 , c. 14, et lib. ni, c. 24.
(3) Histoire universelle, traduite de l'anglais, t. xn, p. 413, et t. xiii, p. 9.
où chaque homme ,bien que le mariage soit en usage parmi eux, a des droits sur toute femme qu'il rencontre (i); je vois des peuples où l'adultère est mis au rang des crimes énormes , et d'autre part des nations où l'adultère n'est nullement réprimé : bien plus, il y a des législateurs, comme Lycurgue et Numa , par exemple, qui l'ont introduit légalement dans les mœurs, en permettant aux maris de prêter leurs femmes dans l'occasion (2). Ces relations que l'amour forme entre nos jeunes garçons, et qu'il n'est pas rare de voir s'établir entre un maître et son élève chéri, relations que vous ne blâmez pas,Chrysippe, que l'austère Zenon traite d'indifférentes (3); que le sage Minos, législateur de l'île de Crète , autorise formellement (4), sont d'un autre côté condamnées hautement par Platon, et en outre, dans plusieurs pays sont réputées criminelles, odieuses, abominables. Ici on recommande aux jeunes filles d'être chastes afin qu'elles trouvent des maris; et non loin d'ici, à Paphos, ainsi que chez les Lydiens , les filles sont obligées de se
(1) Herod., lib. 1 , ad finem.
(2) Hîst. univ., t. iv, p. 578, et t. vin, p. US.
(3) Sext. Emp., Pyrrhon. hypotyp., lib. m, c. 24.
(4) Aristot., de JRep., lib. 11 , c. 10.
prostituer pour se faire une dot et se marier ensuite plus avantageusement (1); tandis que dans la Scythic , une vierge qui n'a pas eu le bonheur do tuer un ennemi, se voit eondamnée à garder le célibat 2). Nous étonnerons-nous qu'il v ait des pays où les enfants se débarrassent de leurs parenls vieux et infirmes , les uns, comme chez les Mèdes, en les donnant à dévorer à des chiens (3); les autres, comme chez les Massagètes , en les égorgeant pour faire bouillir leurs chairs avec celles d'autres victimes qu'ils mangent ensuite (4); ceux-ci en les attachant à la queue d'un taureau (5j; ceux-là en les étranglant, après quoi leurs corps sont livrés aux flammes (6) ; puisque dans cette cité même, dans cette ville d'Athènes, si renommée parla douceur de ses mœurs, il y a des lois qui autorisent le père à donner la mort à son enfant qui vient de naître ? Usage du reste qui n'est point particulier à la ville d'Athènes, mais qui est presque sans exception dans toute la Grèce,
(1) Hist. univ., t. iv, p. 240, et t. v, p. 437. (T) îbid., t. iv, p. ihl.
(3) Bardesanes, apud Euseb . prœp . evang., lib. vi, <:. 8.
(4) Herod., lib. 1, c. 216.
(5) Hist. univ., t. xu , p. 463.
(6) Ibid., î. xni, p. 388.
et dont la pratique s'exerce à Lacédémone plus rigoureusement que partout ailleurs; puisque ce n'est point au père lui-même, mais aux anciens de la tribu, qu'il appartient de décider si l'enfant vivra , ou s'il sera précipité dans l'affreuse caverne du mont Taygète (i). A Rome, les choses vont encore plus loin; car ce n'est point seulement sur l'enfant, au moment qu'il vient à la vie , que le droit du père est dans le cas de s'exercer ; mais le père, tant qu'il existe, a le droit de vie et de mort sur son enfant ; les biens que ce dernier acquiert entrent dans le domaine du père qui a même en certains cas la faculté de vendre son fils comme il vendrait un esclave (2). Cette législation qu'on retrouve ailleurs, a paru toutefois odieuse et tvrannique à certains peuples, et ceux-ci l'ont rejetée. C'est ce qui fait qu'il y a des contrées où la vieillesse est entourée d'un respect profond , tandis qu'il y en a d'autres au contraire où elle est l'objet du mépris (3). Il en est de même pour la royauté : de ce côté du détroit elle est en horreur aux peuples libres, il n'v a rien do plus méritoire que d'égorger un tyran; de
(1) Hist. univ., t. iv, p. 577.
(2) Cod. Just., ïit. de pat. potest. et Tit. de pat. qui fil. dis.
3) Hist univ., I. xm . p. 387, et t. xvii, p. 34.
150 ÊCOLi: D'ATHÈNES,
l'autre côte de ce môme détroit, l'esclavage n'est point un joug, le monarque est craint et vénéré , il est pour ses sujets comme un dieu : de cette sorte la même action , suivant les divers degrés de longitude, est réputée tantôt un acte d'héroïsme , tantôt un horrible parricide. Que dirai-je des funérailles? Les Thraces les célèbrent avec des démonstrations de joie , ils les accompagnent de festins et autres signes d'allégresse (i) ; à Lacédémone , tout s'y passe dans le silence, et l'indifférence semble présider à ces cérémonies; ailleurs, ce sont des cris, des lamentations sans fin; il y a même beaucoup de pays où les femmes se donnent la mort pour accompagnerau tombeau leurs maris, où les serviteurs les plus affïdés ne veulent pas survivre à leurs princes décédés (2). En ce qui regarde les sépultures, chez les Égyptiens, ce serait le plus grand des malheurs que d'en être privé, ils embaument les corps afin qu'ils puissent être éternellement conservés (3); ailleurs, il y a le plus grand empressement à ce qu'ils soient promptement détruits, et à cet effet, ils sont de suite placés sur le bûcher où ils doivent être
(1) Herod., lib. v, c. 7.
(2) Id., ïib. iv, c. 71 et 72 ; lib. v, c. h et 5. — Htst. univ., t. xiii, p. 55 et 388 ; t. xiv, p. 28 et 29.
(3) Dîod. Sic, lib. 1. — Herod., lib. 11.
réduits en cendre (a); en Perse, les mages les donnent en pâture aux vautours (1); les Bactriens ne voient rien de plus honorable pour eux que d'être dévorés après leur mort par d'horribles matins qu'ils appellent chiens sépulcraux, et qu'ils nourrissent à cet effet (2}. Chrysippe juge tous ces soins superflus, il voudrait qu'on pût faire servir la chair humaine à quelque emploi utile; il ne désapprouverait pas qu'on s'en nourrît ; loin de là, et il conseille à un homme dont le membre vient d'être amputé , de manger ce membre s'il est sain (3). Ce philosophe est donc tout disposé à aller s'asseoir au banquet des Mélanchéniens et autres peuplesanthropophages, sans partager l'horreur que le vulgaire témoigne pour de semblables festins. Poursuivons cependant notre examen : Vous dites, Chrysippe , qu'il est universellement avoué qu'on ne saurait sans crime s'emparer du bien d'autrui : demandez aux Thraces, aux Ciliciens, et à tous ces peuples qui vivent de rapines et qui s'en glorifient, ce que l'on en
(a) C'était la coutume des Grecs, des Ilouaams, des Gaulois , des Germains.
(1) Cic, Tusc, lib. 1 , c. 1G. — Herod., Iib. 1, c. 140.
(2) Plin., lib. vi , c. 16.
(3) Sext. Emp., Hyp. pyrrh., lib. 111 , c. 25.
pense chez eux (i) : expliquez-moi d'autre part comment il se fait que chez les Lacédémoniens, l'enfant qui commet adroitement un larcin , au lieu d'être châtié , reçoit des applaudissements. Vous ajoutez qu'une loi sacrée de la nature interdit aux hommes de s'entretuer : pourquoi donc ces combats de gladiateurs chez les Romains («)? Pourquoi chez nous ces jeux olympiques où souvent l'un des athlètes succombe sous les coups de son adversaire? Pourquoi en Scythie la considération se mesure-t-elle d'après le nombre de tètes que chaque guerrier peut apporter aux pieds de son chef (2)? Pourquoi le Sarmate étale-t-il avec orgueil aux yeux de ses convives, le crâne de son ennemi dont il s'est fait une coupe (b) ? Et vous-mêmes , ô Grecs, qui appelez les autres peuples des barbares, comme si vous possédiez seuls les principes qui fondent la société humaine , pourquoi rendez-
fa) Le premier combat des gladiateurs eut lieu en l'an 490 de Rome , l'an 264 avant J.-C, près d'un siècle avant que Carnéade tînt école de philosophie dans la Grèce. (Val. Max., de Inst. antiq., lib. 11, c. 4, art. 7.)
(b) Cette coutume était particulière aux Huns, peuple qui faisait partie de ceux que les anciens appelaient tantôt Scythes et tantôt Sarmates. On la trouve aussi chez les Lombards.
(1) Herod., lib. v.
(2) Id., lib. iv.
vous des honneurs divins à ceux qui n'ont eu d'autre mérite souvent que d'avoir porté le ravage au loin, livrant à la mort ou à l'esclavage des hommes ignorés et paisibles, dont ils n'avaient jamais reçu d'offense? Au surplus, si je voulais relever toutes les contradictions que présentent les lois, les mœurs, les coutumes, sur les notions du bien et du mal ; de même que si j'entreprenais de suivre les variations que le temps leur fait éprouver, il y aurait à parler une journée entière, sans que la matière fut épuisée.
Or, il faut cependant que vous en conveniez, Chrysippe , c'est une plaisante justice , celle qu'une montagne borne, celle qu'une rivière délimite ! justice en deçà du détroit , injustice au delà. C'est de même une étrange vérité, celle quia ses vicissitudes, ses phases, ses époques! vérité hier, erreur aujourd'hui. Avouez-le donc franchement, s'il y a une véritable justice , nous n'en connaissons guère les règles : et s'il y a des vérités que personne ne conteste, ce ne sont point à coup sûr celles dont vous nous entreteniez tout à l'heure.
Chrysippe.
Ayant sur les premières notions du juste et
154 ÉCOLK D'ATHÈNES.
de l'injuste des idées si peu fixes, il serait curieux de savoir comment Carnéadc se rend compte du premier établissement des lois, et quel motif plausible il donnerait de l'obéissance qu'on leur doit.
Carnéade.
11 en est des lois comme des coutumes , elles ne sont le plus ordinairement qu'une affaire de hasard; quelquefois elles sont tout simplement l'expression de la fantaisie de celui qui les a faites : et alors c'est la force qui les soutient, c'est la force qui les détruit (a). C'est donc la force, bien plus que la justice , qui mène les choses de ce bas monde. L'opinion aussi influe puissamment sur elles; jusque là que l'opinion fait quelquefois reculer la force devant elle. L'opinion est la reine du monde , la force en est le tyran, et ils s'en partagent l'empire. Quanta la
(a) Pascal en suivant le plan qu'il s'était tracé pour le grand ouvrage qu'il méditait, avant laissé tomber de ?a plume, sur le sujet que nous traitons, des pensées qui portent l'empreinte de son génie vigoureux , nous nous sommes permis d'en insérer quelques unes dans le discours que nous mettons dans la bouche de Carnéade sur l'origine des coutumes et sur l'autorité des lois : on y trouvera d'ailleurs le fond des idées développées par Philus dans le traité de la République de Cicéron.
justice, si elle existe réellement, elle n'a de puissance sur les hommes qu'autant qu'elle est accompagnée de la force, ou qu'elle a pour elle la faveur de l'opinion : faible et débile par ellemême, sa voix peut difficilement se faire entendre, son pouvoir est méconnu. Les maximes qu'elle jette dans le monde sont entraînées pêlemêle avec des milliers de préjugés; bien loin qu'elles offrent à l'œil ce cachet ineffaçable de vérité dont elles devraient être marquées, elles présentent à peine quelques traces de probabilité, apparences trompeuses , dont l'injustice peut, aussi bien que la justice, se couvrir et se parer.
Suivons donc les lois et les coutumes, puisque nous n'avons aucun moven sûr de connaître ce qui est réellement juste en soi : attachonsnous à ce qui est , parce que c'est la seule manière de maintenir la paix entre les hommes et de prévenir le désordre : ainsi nous marcherons avec la pluralité , non pas que la justice soit toujours du côté du grand nombre , mais parce que de fait la force y est ; nous tiendrons à la coutume , non pas comme étant ce qu'il y a de plus raisonnable , mais par le simple motif qu'elle est coutume; et nous ne nous fatiguerons pas à poursuivre un fantôme de justice et de vérité , qui échappe toujours au moment qu'on croit le saisir.
Chrysippe.
Comme ce ne serait pas à coup sûr un moyen bien efficace de maintenir l'ordre et d'assurer la paix entre les hommes , que d'obéir à des lois qui consacreraient elles-mêmes le désordre, il faut que mon adversaire suppose que ces lois, dont l'observance doit être, suivant lui , la garantie du bon ordre, contiennent un principe de conservation et d'ordre ; puisque autrement elles seraient frappées de stérilité, ou ne produiraient que des fruits de division. Or, où trouver ce principe d'ordre , si ce n'est dans les rapports justes et vrais que les êtres naturellement ont entre eux. Il faut donc que les lois , pour atteindre le but qu'elles se proposent, consacrent et maintiennent , autant qu'il est possible , ces rapports naturels.
Il y a donc , antérieurement aux lois positives que chaque pays se donne , une loi primitive et nullement arbitraire qui détermine dans quel esprit ces lois doivent être faites, et qui en trace , en quelque sorte , par avance, les dispositions (i).
(1) Cic., de Rep. — Apud Lactant., de div. fitsL, iib. \i, c. 8.
DIALOGUE. i:»7
Une loi qui serait en opposition formelle avec cette loi primitive, serait une mauvaise loi ; elle aurait à lutter sans cesse contre l'ascendant de cette loi plus ancienne et plus forte; elle s'affaiblirait à la longue par cette lutte ; elle disparaîtrait enfin. De même une coutume qui consacrerait manifestement une violation de la loi originelle, de la loi dénature, serait abusive ; elle éprouverait des frottements continuels; elle finirait par tomber en désuétude.
Ainsi les lois ne sont point abandonnées au caprice de celui qui les fait ; ni les coutumes aux chances fortuites du hasard : les unes et les autres sont entées sur un tronc majestueux qui a ses racines dans les profondeurs de la nature. Il se peut toutefois que , dans l'application qu'on fait des principes de la loi naturelle, et lorsqu'on arrive aux dernières conséquences, il se rencontre de ces cas douteux où la séparation du juste et de l'injuste soit difficile à tracer; et alors les philosophes se divisent; les coutumes offrent de la diversité ; les lois elles-mêmes présentent de la contradiction : mais il n'y a pas plus de motifs pour induire de ces différences, qu'il n'y a point de distinction à faire entre le juste et l'injuste, qu'il n'y aurait de raisons de conclure de ce qu'on peut passer du blanc au noir par des nuances insensibles dont la couleur
n'est pas facile à déterminer, qu'il n'y a en effet entre le blanc et le noir aucune différence essentielle.
Il est possible d'autre part qu'il y ait des peuples assez barbares pour que les notions de la justice, celles du moins qui demandent un certain degré d'intelligence, soient encore ignorées d'eux; mais ce serait bien à tort qu'on voudrait en tirer la conséquence que ces règles sont imaginaires. Car de ce qu'il peut se faire qu'il existe dans le monde quelque pays où l'éclat du soieil soit toujours obscurci par des brouillards , il ne s'en suit certes pas que le soleil soit un être chimérique.
Enfin il est vrai de dire qu'il y a, au sein même des nations très éclairées, des gens qu'une mauvaise éducation a gâtés , ou que le vice a dépravés, en qui les principes naturels de justice et de droiture sont altérés singulièrement; mais ces êtres, tout corrompus qu'ils sont , restent encore sous la puissance de la loi qu'ils enfreignent ; au milieu de leurs déportements sa voix sévère les gourmande; et si elle ne parvient point à les détourner du mal et à leur faire pratiquer le bien , elle se venge de leur rébellion en excitant en eux des remords qui les déchirent.
On voit donc que ceux-là même qui auraient
le plus d'intérêt à nier l'existence de la loi naturelle sont forcés d'en subir le joug , et qu'ils lui rendent un hommage secret alors même qu'ils la violent.
Il est certain en effet que l'homme , s'il ne se laissait pas entraîner par le torrent des passions , suivrait naturellement la voix de la droite raison , qu'il se porterait au bien sans effort, et se tromperait rarement dans l'application qu'il ferait des règles de la justice (a).
Ainsi tombent les objections que vous prétendiez tirer de certaines oppositions dans les mœurs et les lois contre la clarté des principes naturels appliqués à la science des devoirs. La cause de toutes ces oppositions est connue, il ne faut pas la chercher dans l'obscurité des principes eux-mêmes, mais dans les passions, dans l'ignorance, et quelquefois aussi dans l'embarras de certaines circonstances qui rendent l'application des règles moins facile.
Au surplus , il est un moyen simple de mettre un terme à cette discussion. De quoi s'agit-il pour le moment entre nous? De savoir s'il y a
(a) Ces considérations ont été développées par Clarke avec un talent remarquable , dans eon Traité des Devoirs de la Religion naturelle. Sans faire tort à Chrysippe dont les stoïciens faisaient tant de cas, on peut croire qu'il ne s'exprimait pas sur ce sujet mieux que ne l'a faille savant anglais dans l'ouvrage cité.
quelques vérités sur lesquelles il y ait un accord unanime. Eh bien ! trouvez-moi un pays dans le monde où il ne soit pas généralement reconnu que deux et deux /ont quatre, que deux choses égales à une troisième sont égales entre elles : ce pays, fût-il relégué aux dernières extrémités de la terre , si vous parvenez à me le désigner , je n'insiste plus.
Carnéade.
Chrysippe a senti que le pied lui glissait, et il voudrait m'attirer sur un nouveau champ de bataille, dans l'espoir apparemment de trouver, sur ce terrain qu'il croit plus ferme, moins de difficulté à se soutenir : il se peut qu'en cela il s'abuse : et c'est ce que nous aurons à examiner tout à l'heure. Pour le moment, il faut qu'il ait la bonté de permettre que je fasse encore quelques observations sur toutes les belles choses qu'il vient de dire en dernier lieu.
Cette loi de justice éternelle et universelle dont Chrysippe atteste l'existence ne sera pour nous qu'un être de raison, si Chrysippe ne s'attache point à nous faire connaître en quoi elle consiste, d'où elle tire son origine, où elle est. Il le sent, et il essaie de répondre sur ce point à notre juste attente ; mais, voyant combien il se-
rait difficile d'offrir , comme étant le type de la justice , l'ensemble de ces législations particulières qui se modifient selon les lieux , qui varient suivant les temps, qui se contrarient en tant de manières, il le place au dessus d'elles ; il en trouve le principe dans la nature; et il se figureune loi primitive dont les lois particulières ne seraient que des conséquences éloignées.
Or, il s'agirait de s'expliquer dans ce système comment il peut se faire que, du même principe, il dérive des conséquences si différentes, et quelquefois diamétralement opposées. Quant à moi, je pencherais à croire que chaque législateur est parti d'un principe qu'il s'est fait , s'attachant à contrarier plutôt qu'à suivre la nature ; ce dont :e suis loin de le blâmer : car, en examinant quels sont les penchants qui viennent de la nature on voit que chaque être est porté à chercher son bien-être aux dépens de qui il appartient. Ainsi j\ n'est pas contre la nature que les loups mangent les brebis, que le tigre dévore sa proie, et que les hommes se déchirent entre eux, l'espèce humaine ayant cela de particulier que l'homme est naturellement l'ennemi de son semblable. Abandonnez les hommes à eux-mêmes; laissezles agir en toute liberté ; qu'ils soient affranchis de la crainte du blâme , comme aussi de celle des châtiments; et vous les verrez alors se ruer
les uns contre les autres ; ils se nuiront à l'envi. Avarice, ingratitude, égoïsme, dissimulation, désir de vengeance, envie de dominer, amour du plaisir, voilà ce^qu'on trouve au fond du cœur de chaque homme, ce sont là les sentiments qui le dirigent ordinairement : en sorte que s'il y a pour l'homme une loi de nature, ce doit être une loi de mort et de sang, jointe au goût le plus décidé pour le plaisir. Le vrai moyen d'anéantir l'espèce humaine serait donc que les coutumes et les lois fussent calquées sur cette loi primitive. Laissons plutôt au caprice et au hasard le soin d'en dicter les dispositions ; au moins pourra-t-il dans ce cas se présenter quelques chances favorables à l'humanité. Que si l'on préfère que les lois soient tracées d'après les principes équivoques d'une justice qu'on ignore, en mon particulier j'y acquiesce ; et c'est une autre espèce de hasard dont je consens à subir le joug, pourvu toutefois qu'il n'en doive résulter aucun trouble, aucun mouvement dans l'État : cars'ily aquelque opposition à redouter, je trouve bien plus sage en ce cas de ne rien innover.
Où sont donc alors ces vérités primitives, objet d'un accord universel, ces règles de justice et de raison devant lesquelles tous les hommes se courbent naturellement? Je les cherche, et ne les trouveras.
Mais voici qu'on me présente, comme réunissant en leur faveur un assentiment universel, ces vérités de spéculation , qui sont la base des sciencesmathématiques.Nommez-moi,ditChrysippe , un seul peuple où Ton ait mis en doute que deux et deux font quatre. Oui, Chrysippe, je vous le nommerai ; mais il faut auparavant que vous ayez fait passer en revue devant moi tous les peuples de la terre : car de donner le nom d'universelle à telle ou telle opinion qui n'aurait cours que dans cette partie restreinte dont se compose la Grèce, ou dans cette portion plus étendue dont les mœurs et les usages sont connus par suite des rapports fréquents que les peuplesqui l'habitent ontavec la Grèce, ce serait unedérision. Faitesdonccomparaitredevant moi ces hommes dont parle Hérodote, qui n'ont qu'un seul œil au front ; ces autres hommes qui ont des pieds de chèvre; menez-moi dans ces contrées hyperboréennes où l'on dort six mois de suite ; dans ce pays des antipodes où vous dites que les hommes marchent de manière qu'ils ont par rapport à nous la tête en bas; et je me flatte d'y trouver des savants qui enseignent et deshommes qui croient que deux et deux ne font pas quatre. Si je suis trompé dans mon attente, je vous proposerai de parcourir avec moi ces différents globes dont notre monde particulier se compose;
car enfin, puisque Xcnophane nous assure qu'il y a des habitants dans la lune, il importe de savoir ce qu'ils pensent : ensuite , et si le courage ne vous manque pas, de notre monde nous passerons dans celui qui est le plus voisin, et ainsi de proche en proche dans les autres, jusqu'à ce que nous ayons visité les cent quatre-vingt-trois mondes dont Pélrond'Himère peuple l'univers; sans cela, Chrysippe, nous n'aurons jamais des moyens d'être bien assurés si c'est ou non, une croyance universelle, que l'on peut faire le nombre quatre en prenant deux fois le nombre deux.
Or, il me semble, Chrysippe, que voilà un assez vaste champ qui s'ouvre devant nous; en sorte que si mon seul but était, comme vous paraissez vouloir le donner à entendre, de prolonger la discussion et de la rendre interminable, j'en aurais bien la facilite. Mais en cela vous vous trompez et je vais vous en fournir la preuve ; car je veux vous accorder plus que vous n'auriez osé demander. Vous prétendez qu'il n'y a pas un seul homme sur la terre qui ne reconnaisse que deux et deux font quatre : je l'admets, et ferai plus encore; j'embrasserai dans la proposition l'univers tout entier ; je l'étendrai môme à tous les temps, pour peu que la chose vous convienne ; en un mot je dirai que
dans le ciel et sur la terre il ne s'est jamais élevé , par rapport à cet axiome , une seule voix qui se soit mise en discordance. Qu'en conclurez-vous, Chrysippe ? Qu'il y a dans le monde des choses évidentes auxquelles tous les hommes acquiescent? — Je vous laisse aller. — Qu'il y a dans le monde des choses vraies ? — Je vous arrête.
L'évidence est la persuasion intime que nous avons qu'une proposition est vraie, sur le simple énoncé qu'on en fait. Mais d'où nous vient cette persuasion? Comment s'est-elle introduite dans notre esprit? Qui l'y a mise ? C'est ce que personne ne sait. Or, ne serait-il pas possible que l'erreur partageât avec la vérité le pouvoir de s'emparer de notre esprit avec cette force qui constitue l'évidence? Qui le nierait serait bien hardi. Eh quoi ! cet homme qui se rend tous les jours au Pirée , persuadé qu'il est que toutes les marchandises qu'on y débarque sont à lui , est-il moins fortement imbu de cette idée que ne le sont de l'idée contraire ceux qui le traitent defou? Cetautre qui s'imagine être le plus puissant des dieux, est-il moins convaincu que Jupiter et lui ne sont qu'un , que ne le sont de son erreur ceux qui se moquent de lui? Il se peut donc que l'erreur porte le cachet de l'évidence aussi bien que la vérité ; de ce qu'une
f66 ÉCOLL D'ATHÈNES.
chose est évidente, il ne suit donc pas nécessairement qu'elle est vraie. Ce que nous sentons, nous le sentons en nous ; rien ne démontre positivement que nos sentiments soient déterminés par une cause qui serait hors de nous; rien ne prouve d'ailleurs que cette cause qui peut être en nous, qui peut être hors de nous, imprime dans nos âmes un sentiment qui soit conforme à la vérité : ainsi nous ne devons rien affirmer d'après l'évidence et le sentiment.
Chrysippe.
Mais au moins y aurait-il dans tout ceci quelque chose de certain : c'est qu'à tort ou à raison , nous sommes sans cesse frappés de l'évidence des choses; c'est que notre âme éprouve bien réellement des sentiments et des impressions; voilà donc que sur ce point, il y a nécessité pour vous d'être aussi affirmatif que nous le sommes.
Carnéade.
Vous vous abusez encore ; car sur ce point comme sur tout autre, je resterai dans le doute, sans rien affirmer, sans rien nier, n'ayant point une certitude entière ; ce qui n'empêchera pas
toutefois que je ne disserte aussi librement que vous, sur quelque sujet que ce soit, en me fondant sur la probabilité.
Chrysippe.
Ce doute philosophique ira-t-il jusqu'à vous mettre en garde contre le sentiment intime que nous avons, chacun à part nous, de notre propre existence?
Carnéade.
Sur mon existence personnelle , je ne vois rien qui m'autorise suffisamment à acquiescer sans réserve au sentiment que j'en ai.
Chrysippe.
Ainsi vous doutez de votre propre existence ?
Carnéade.
Sur cette question , vous avez déjà ma réponse (a).
(«) Carnéade n'admettait aucun axiome comme vrai, pas même
Aristippe de Cyrène (rt).
Si vous persistez, mon cher Carnéade, à sou tenir qu'il faut douter aussi de ses sentiments et même de sa propre existence , c'en est fait, nous allons rompre ensemble. Arcésilas avait attaqué le témoignage des sens avec un grand avantage ; de votre côté , vous aviez mis à nu
celui-ci que deux quantités égales à uue troisième sont égales entre elles ; cependant il serait assez difficile de produire un texte duquel il résulterait que ce philosophe regardât comme probable seulement le fait de son existence personnelle. Mais à défaut d'un texte précis qui se rapporte à Carnéade, il serait aisé de faire voir que , d'après le principe des éléatiques métaphysiciens, l'existence individuelle disparaissait ; que, dans le système d'Heraclite et des autres éléatiques physiciens , rien ne devait exister en soi , et d'une existence substantielle ; que les sceptiques n'accordant jamais qu'il y eût rien de vrai dans aucune chose , étaient amenés à révoquer en doute la réalité de l'être en général et de toute existence particulière ; qu'enfin Carnéade n'aurait pu lui-même , sans porter atteinte au dogme de l'acalalepsie, convenir que le fait de son eiisteuce personnelle était pour lui une connaissance cataleptique. Or, comme il C9t reconnu que Carnéade , s'il a quelquefois fléchi sur le dogme de la suspension en permettant d'opiner, est resté inébranlable sur le dogme de l'acalalepsie , nous ne pouvions pas lui prêter une autre réponse que celle qu'il vient de faire , sans le mettre en contradiction avec lui-même.
(a) Arislippe fut le chef de la «ecte Cyrénaïque. Il était disciple de Socrate ; il ne voyait de certitude que dans les connaissances que nous acquérons par le sentiment ; 11 plaçait le sou- \erain bien dans la volupté.
la faiblesse de la raison ; il fallait vous en tenir là : ear en ce qui regarde la conscience que nous avons de nos perceptions, et le sentiment intime par lequel nous nous rendons compte à nous-mêmes de notre existence , il ne peut pas y avoir le moindre doute à former. Il n'en est pas des affections de l'àme comme des choses qui sont hors de nous; de celles-ci on ne peut dire autre chose, sinon elles paroi s sent être, mais de celles-là on dit sans hésitation , elles sont. Ainsi , par rapport à la douleur et au plaisir, le sentiment qu'on en a est vrai. Je vous livre donc l'évidence et la raison, parce que je n'y vois pas une garantie suffisante de certitude; je rejette avec vous, ou plutôt je révoque en doute le témoignage des senscomme étant une source d'illusions, mais je tiens ferme sur la réalité de nos affections et la vérité de nos sentiments. Quand je souffre , je sais très Lien que je souffre, et celui qui voudrait me persuader que je dois être en doute sur ce point dans le moment que la douleur m'arrache des cris aigus , perdrait assurément bien son temps (i).
Sur le fait de mon existence, je serais, si la
(1) Cic, Acad.y lib. h, n. 7. — Sext. Emp., Pyrrlt. //r/j., lib. i, c. 31. — Id.} adv. Mat., lib. vu, seç. 191.
chose était possible, plus affirmatif encore : quand je serais en doute sur tout le reste, ne sachant pas au juste si je veille ou si je dors , si j'ai l'esprit sain ou si je suis en démence; si je me trompe, ou non , dans mes raisonnements ; toujours me suffirait-il que je sente et que je pense, pour être bien convaincu que j'existe ; car il m'est tout-à-fait impossible de séparer l'être de la pensée , et l'existence du sentiment.
Carnéade.
Mais quand vous dormez profondément, vous n'avez ni sentiment , ni pensée ; vous cessez donc d'exister : si vous cessez d'exister, vous n'avez aucune raison , en vous éveillant, de lier cette nouvelle existence que vous allez commencer avec votre existence précédente. Cette existence ne vous appartient pas plus qu'à tout autre. Alors votre sens intime est en défaut puisqu'il cherche toujours à lier cette existence passée avec l'existence présente, pour n'en faire qu'une seule et même existence : se trouvant en défaut sur ce point , il devient avec raison suspect.
Direz-vous, pour échapper à cette difficulté, que le sommeil ne rompt pas le fil de votre exis-
tence , quoiqu'il interrompe le cours de vos sentiments et de vos pensées, posant de cette sorte implicitement en principe que l'on peut cesser de sentir et de penser, sans pour cela cesser d'être ; mais ce nouveau principe serait en opposition formelle avec celui que vous énonciez tout à l'heure; rappelez-vous en effet que vous disiez qu'il n'est pas possible de séparer l'idée de l'être de l'idée du sentiment et de celle de la pensée.
Si vous reconnaissez présentement qu'être et penser sont deux choses, que ces idées ne sont point liées entre elles de telle sorte qu'on ne puisse les séparer ; alors il s'ensuivra qu'on peut être sans penser : mais il s'ensuivra probablement aussi qu'on peut penser sans être; et la preuve de votre existence vous échappe.
Quel que soit donc le parti que vous preniez, il vous sera difficile de sortir d'embarras.
Quant à moi, je ne conçois guère l'être sans le sentiment et la pensée ; vous-même, vous ne le concevez pas mieux que moi sans cela ; tous les jours il vous arrive de dire d'un homme qui a perdu sans retour la faculté de penser et de sentir, que cethomme est mort, que cet homme n'existe plus.
Ainsi l'idée de l'être se confond naturellement avec l'idée du sentiment et de la pensée. Donc,
en cessant de penser et de sentir, ne fût-ce qu'un moment, on cesse d'être ; donc, en changeant de sentiment et de pensée , ce qui arrive à chaque instant, on change d'être ; or ce n'est pas là ce que vous dit le sens intime ; le sens intime vous trompe donc.
Mais s'il vous trompe en vous persuadant que ce qui est interrompu est continu , que ce qui est variable est identique à lui-même, il vous trompe encore bien mieux en vous pénétrant de cette conviction que dans la réalité vous êtes ; car il suit de vos principes , qu'à proprement parler jamais vous n'êtes. En réduisant, comme vous faites , toute la science au sentiment , l'homme devient un être purement sentant ; hors du sentiment il n'y a plus rien de réel et de vrai dans l'homme. Or, comment fixerait-on l'état d'un être purement sentant, c'est-à-dire d'un être qui change sans cesse, qui s'altère continuellement? Au moment qu'on voudrait déterminer ce qu'il est , il ne serait déjà plus ce qu'il était ; il passe , il s'écoule , il flue , mais il n'est jamais. Il faudrait, pour qu'on pût dire qu'il existe réellement, supposer en lui quelque chose de fixe et permanent, sujet immuable et toujours identique de ces modifications, sensations et sentiments dont la vie humaine se compose Or, ce je ne sais quoi que je ne puis com-
prendre et que je ne saurais nommer, doit vous paraître encore plus qu^ moi un être de raison, puisque vous ne voyez de réalité que dans les modifications et sensations qui se succèdent les unes aux autres, et que vous l'excluez de tout le reste. Vous êtes donc induit en erreur par votre sens intime, toutes les fois que vous vous imaginez être réellement (a).
Au surplus , qu'est-il en lui-même ce sens intime? sinon, et de même que l'évidence, une persuasion forte et en quelque sorte irrésistible, qui s'empare, on ne sait comment, de notre esprit. Mais tout à l'heure vous reconnaissiez qu'en ce qui regarde les choses extérieures, cette persuasion est susceptible d'erreur; je ne vois pas d'après cela , comment il se ferait qu'elle pût vous paraître une règle infaillible, quand il s'agit des choses intérieures. En ce qui me concerne, je sens que si j'arrivais jamais à être pleinement certain que j'existe , j'en viendrais bientôt à ce point de croire aussi que deux et deux font quatre. En attendant, je continuerai à mettre au rang des choses vraisemblables tout ce qui tient à la conscience, de
(a) Ce dernier argument a été développé avec un talent remarquable par M. Victor Cousin , dans son Introduction au dialogue de Platon, intitulé Théœtète.
même que ce qui se rapporte à l'évidence , n'y voyant encore aucune certitude, y trouvant seulement un très grand degré de probabilité. Je ne craindrai donc pas de dire, en parlant de mon existence, que si ce n'est pas pour moi une chose tout à-fait certaine , c*est cependant de toutes les choses probables, sauf une, la plus probable à mes yeux.
Antipater (a).
Vous parlez sans cesse du vraisemblable, et il faut que vous attachiez quelque sens à ce mot. Comme je dois penser que vous le prenez dans l'acception qu'on lui donne d'ordinaire, je suis fondé à croire que vous entendez, par une chose vraisemblable, celle qui se rapproche du vrai , qui a de la ressemblance avec la vérité : or, comment pourriez-vous juger de cette ressemblance si vous n'aviez jamais vu la vérité ? Il y a donc pour vous des vérités connues, et ce n'est qu'en vous rappelant l'impression que vous en avez reçue, que vous dites de chaque
(a) Anlipater, le stoïcien, avait été disciple de Diogène le babylonien qui avait été contemporain de Caniéade. Il était de Sidon, et il a eu de la réputation comme philosophe.
DIALOGIE. 17»
chose , qu'elle est , ou qu'elle n'est pas vraisemblable (i).
Carnéade.
N'est-ce pas vous, Antipater, qui disiez, il y a peu de jours, en examinant cette statue qu'on se propose d'ériger à l'honneur de Solon, que cette statue ne lui ressemble pas? cependant vous n'avez jamais vu Solon. Il y a donc des moyens de juger la ressemblance sans avoir vu l'original auquel se rapporte la copie ; moyens qui ne sont pas , il est vrai , de nature à établir une certitude parfaite, mais qui constituent une probabilité suffisante.
J'ai connu un paysan de l'Attique, si pauvre, qu'il n'avait jamais vu de pièces d'or : il savait toutefois qu'il y en a, et il avait quelque idée de la couleur de ce métal; un jour il lui fut donné une pièce fausse qui fut ensuite refusée quand il la présenta; depuis, il n'a jamais voulu recevoir une pièce d'or en échange de ce qu'il apporte au marché, alléguant pour motif, que n'ayant pas une pierre de touche, il craindrait encore d'être trompé. Pensez vous que ce brave homme soit en cela mal avisé?
(1) Cic, Acad., lib. n, n. il.
i:r, ÉCOLE D'ATHÈNES.
Nous savons de notre côté , Antipatcr, qu'il y a des choses vraies et des choses fausses dans le monde ; mais n'ayant pu jusqu'ici découvrir aucun signe qui nous mette à même de discerner le vrai du faux, nous n'affirmons jamais d'aucune chose dogmatiquement qu'elle est vraie ou qu'elle est fausse. Nous convenons cependant qu'il y a des apparences fortes qui rendent probable que telle chose est vraie, que telle chose est fausse ; et dans le cours de la vie , nous suivons ces probabilités ; mais quand il s'agit de passer outre , de prononcer que ce qui nous paraît vrai, est vrai en soi, nous sommes arrêtés tout court et notre jugement reste en suspens.
Antipater.
En répétant jusqu'à satiété qu'il n'y a rien de certain (#), et en fortifiant cette assertion de toutes les preuves que votre génie subtil peut inventer, vous prétendez assurer la pierre fondamentale sur laquelle votre système repose ;
(a) Je ferai remarquer que je me sers du mot certain comme synonyme dans notre langue de celui de cataleptique, qui paraîtrait sans doute barbare, et cela sans m'attacher à une distinction qu'on a attribuée à Carnéade comme nous l'avons dit dans la note pare 83.
voilà donc toute votre science réduite à cette maxime fondamentale, à ce dogme unique, qu'il n'est pas possible de rien savoir ; mais ce dogme, à tout le moins, échappe au naufrage ; il n'est pas englouti avec tous les autres. Ainsi cette proposition qu'il n'y a rien de certain, est pour vous une proposition certaine (i).
Carnéade.
Point du tout, et cette proposition qu'il n'y a rien de certain étant générale , elle se trouve enveloppée elle-même dans cette généralité qui n'admet aucune restriction (2).
Antipater.
Votre système alors n'a plus de base, et s'écroule sur lui-même : car si ce principe que rien au monde n'est certain, dont vous prétendez vous faire un point d'appui pour soulever et renverser tout le reste, ne porte lui-même sur rien , vous ne viendrez jamais à bout d'ébranler notre conviction ; vous n'arriverez point à vos fins. Archimède , il n'y a qu'un moment, de-
(1) Cic, Acad., lib. n, n. 9 et 34.
(2) Id., ibid.
mandait un point d'appui , se faisant fort de déplacer la terre ; qu'on aille lui proposer d'appuyer son levier sur ce léger nuage qui passe et que le vent emporte, la proposition sera bien reçue.
Carnéade.
Le batelier qui lutte contre la vague, s'appuie-t-il sur autre chose que sur la vague ellemême? L'oiseau qui fend l'air, a-t-il un autre point d'appui que ce même air qui le soutient? Il n'est donc pas nécessaire que le point d'appui soit immobile et fixe. Mais laissons là les comparaisons : il n'y a point de proposition , sans en excepter une, qui me paraisse plus probable que celle-ci : Il n'y a rien de certain. Je puis donc, en discutant, l'opposer avec avantage à toute autre proposition qui tendrait à établir qu'il y a quelque chose de certain, sans pour cela en faire un dogme.
Antipater.
Toujours des arguties à la place de raisonnements solides!
DIALÛT.UE. 179
Carnéade.
Toujours l'impuissance de répondre se couvrant de l'apparence du dédain!
Anacharsis l'ancien (a).
Voilà donc, 6 sages de la Grèce, où viennent aboutir vos infatigables travaux! des disputes sans fin ; des systèmes qui se combattent y des écoles opposées l'une à l'autre; des sectes qui se divisent , puis se subdivisent elles-mêmes à l'infini.
Poussé par je ne sais quel désir inquiet de voir et de connaître , je me suis arraché aux charmes du désert, j'ai quitté la Scythie qui m'a vu naître, et je suis venu me jeter au milieu de
(a) II n'est pas inutile de faire observer que le discours d'Anacharsis , qui fait la conclusion de cette composition dramatique, est une fiction. Anacharsis cependant n'est point un personnage imaginaire : il était scythe d'origine, d'une naissance distinguée, et vint à Athènes où il se lia avec les hommes les plus marquants de cette ville. Diogène de Laërte cite de lui plusieurs réponses et plusieurs traits qui annonceraient qu'à un grand sen3 il joignait un esprit observateur, élevé, libre dans ses jugements. On raconte qu'il fut tué par ses compatriotes, à son retour en Scythie , à l'occasion de quelques nouveautés qu'il voulait introduire dans la religion.
xi) ÉCOLE D'ATHÈNES.
vous, persuadé que la Grèce si vanléc recelait tous les trésors de la sagesse.
Quelle a été ma surprise en premier lieu , quittant un peuple laborieux , guerrier, où le mépris du luxe et des richesses , l'habitude de la tempérance , un esprit de justice semblent innés; de trouver ce peuple nouveau, que je croyais si éclairé , inconstant et léger ; aimant à l'excès les plaisirs et la gloire ; traitant les grandes affaires comme un jeu; donnant aux petites une attention sérieuse ; passant avec la rapidité de l'éclair du découragement à l'insolence, de l'exaltation à l'abattement: frivole et mobile en tout.
Toutefois cette première surprise a fait place à une surprise plus grande encore, lorsqu'admis dans le sanctuaire de la philosophie, j'ai entendu les sages discourir, j'ai eu connaissance de leurs débats.
Tel celui qui s'embarque plein de sécurité , la mer étant calme et le ciel sans nuages, s'étonne ensuite à la vue de la tempête et jette de tristes regards vers le port qu'il a quitté.
Tantôt emporté par un mouvement rapide, je me suis vu élevé jusque dans les régions célestes ; tantôt je me suis vu entraîné par un mouvement contraire , roulant d'abîme en abîme, près d'être englouti dans le néant.
Ignorance et simplicité de mes aïeux, seriez-vous donc à regretter!
En abordant sur cette plage , j'avais quelque idée de la puissance des dieux, un sentiment vague de la dignité de mon être, des notions confuses de la justice et de mes devoirs.
Aujourd'hui , que sais-je ?
De retour dans ma patrie , qu'aurai-je à. répondre à ceux qui me presseront de questions ?
Je pourrai leur dire que j'ai vu des hommes doués d'un génie rare, qui se sont voués exclusivement à la recherche de la vérité ; qui ont , pour v réussir plus sûrement, renoncé la plupart a leurs biens , leurs parents , leur pairie, et se sont dégagés de tout autre soin. Mais quand ils me demanderont ce que ces hommes d'un esprit si pénétrant, si vaste, si profond, m'ont appris ; je baisserai la tête.
Cependant il y a quelque chose en moi qui me ramène sans cesse à l'idée d'une vérité cachée, et me presse du désir de la trouver, où qu'elle soit. Qui m'apprendra donc quelle terre la recèle ; quel peuple a le bonheur de la posséder? Vous restez muets; personne de vous ne se présente pour me faire connaître la voie qui conduit à cette région que je cherche ; n'importe, j'irai, je visiterai tous les lieux d'où l'étranger n'est pas repoussé ; et je m'assurerai
si dans quelque coin de la terre, jusqu'àprésent ignoré, la vérité n'a pas été mise en dépôt pour être ensuite proclamée, quand les temps seront arrivés.
Adieu donc, 6 Grèce si vantée , qui de loin brillez comme un phare, et de près n'êtes plus qu'un volcan enflammé, dont la lueur intermittente éblouit , mais n'éclaire point.
Cpilogur.
Sans prétendre établir un parallèle entre l'ouvrage qu'on vient de lire et le premier essai de l'orateur romain , dans le genre philosophique , c'est-à-dire , entre YEcole d'Athènes et les Questions Académiques , nous croyons pouvoir hasarder un rapprochement; c'est que les deux auteurs, quoiqu'ils aient à peu près suivi la même route , ne sont point arrivés au même but.
Cicéron , prenant la parole en son propre nom, s'est attaché à faire ressortir les contradictions des philosophes , et il a sapé lui même
avec force les fondements des connaissances humaines; sans autre vue que celle de faire prévaloir l'opinion de l'Académie qui réduisait tout à la probabilité et qui rejetait la certitude. Pour nous, évitant de prendre une part active à la lutte, nous avons ouvert la lice, et nous sommes resté simple spectateur du combat ; quand ensuite , et à l'aspect de l'horrible confusion que le choc de tant d'opinions diverses devait nécessairement entraîner, nous avons pris sur nous d'intervenir et de proclamer, sous le nom d'Anacharsis, l'inutilité de ces débats ; ce n'a pas été dans l'intention de pousser la raison humaine à bout , mais d'engager l'homme à demander à la religion ce que la philosophie n<e saurait lui donner. Ainsi la conséquence à tirer de Y Ecole d'Athènes , à la différence de celle qui découle naturellement des Questions Académiques, n'a rien de désespérant pour celui qui cherche de bonne foi la vérité.
Toutefois, ne serait-ce point ici une nouvelle illusion qui se présente? N'y a-t-il pas eu, n'y a-t-il pas encore un grand nombre de religions, dont chacune réclame pour elle, et à l'exclusion de toutes les autres , l'avantage d'être fondée sur la parole de Dieu? Ces religions ont produit bien des sectes ; ces sectes se sont elles-
mêmes divisées, puis sous-divisées encore; ce n'est donc pas une porte de secours ouverte à l'esprit humain dans sa détresse ; mais un second dédale, un labyrinthe aussi inextricable que le premier, qui s'offre à l'homme fatigué.
Si cette objection, qui ne laisse pas que d'être spécieuse, pouvait être solide au fond, alors il faudrait penser que l'homme a été frappé d'anathème en naissant; et que cet anathème a été prononcé sur lui d'une manière irrémissible, puisqu'avant reçu l'intelligence en partage , la vérité cependant échapperait continuellement à sa poursuite.
Mais il n'en est point ainsi.
L'homme , il est vrai , porte sur son front le signe d'un être déchu ; il reste toutefois assez de grandeur en lui, pour qu'on reconnaisse que ce n'est pas un être entièrement dégradé. Faible , il lui faut un appui ; malade, il a besoin de secours : il le sent, et il appelle ordinairement la religion à son aide.
Ce sentiment de faiblesse morale , du reste , est tellement inhérent à la conscience de l'homme , qu'il ne serait pas en son pouvoir de l'arracher entièrement. Ceux-là même qu'un fol orgueil porte à repousser le secours de la révélation , cherchent une assurance hors d'eux par l'espèce de foi qu'ils accordent d'abord à la
parole du maître; et cet homme aussi par lequel les autres jurent, s'effraierait de son isolement, s'il ne voyait autour de lui quelques disciples qui l'admirent.
Mais le grand nombre, disons mieux, le genre humain tout entier, par un instinct qui ne le trompe pas, attend de plus haut le secours dont son impuissance lui fait un besoin ; c'est vers le ciel qu'il élève la vue quand il veut réclamer assistance.
Ainsi la religion , en tant qu'elle émane directement du ciel, est appelée naturellement à devenir le soutien de l'homme, et le guide de sa raison.
Or, il se présente à la fois plusieurs religions qui prétendent avoir exclusivement le droit d'être regardées comme divines ; dans ce contlit, il importe de reconnaître quelle est celle qui justifie le mieux sa prétention. Cet examen, au premier coup d'œil, paraît ouvrir un champ bien vaste à la discussion; cependant nous verrons tout à l'heure que l'embarras n'est pas aussj grand que d'abord il semble l'être.
De quoi s'agit-il en effet? d'arriver a déterminer, d'une manière précise, quelle est, de toutes les religions, celle qui porte le véritable cachet de la révélation ; une fois la question réduite à ces termes , le champ de la discussion
se resserre , le fond sur lequel elle s'établit devient ferme.
Quelque soin qu'on puisse apporter à retrouver la trace de toutes les religions qui ont eu cours dans le monde , quelque exagération qu'on puisse mettre dans l'énumération de celles qui existent présentement , toujours sera-t-on forcé de convenir qu'il n'y a , sous le rapport de la mobilité , nulle comparaison à faire entre les opinions philosophiques et les opinions religieuses.
La philosophie, par cela seul qu'elle procède par voie d'examen , en s'exerçant sur des matières trop élevées pour que l'esprit humain puisse y atteindre de lui-même, porte en elle naturellement le principe d'une mobilité perpétuelle : aucun philosophe n'a le droit d'imposer , par voie d'autorité , sa propre opinion à son disciple; et celui-ci, en discutant l'opinion du maître sera conduit insensiblement à la modifier. Il serait difficile en effet qu'en cherchant a résoudre ces grands problèmes , pour lesquels l'esprit humain a trop peu de données, le maître et le disciple fussent toujours d'accord
entre eux (a). De là, celte instabilité qui pénètre, comme un venin, toutes les parties de la philosophie : maladie incurable, dont elle ne pourra jamais extirper le germe , puisqu'il a sa racine dans la nature même du principe philosophique. Qui, plus que Socrate, aurait eu le droit de penser qu'il jetait les fondements d'un édifice solide? La sagesse semblait s'exprimer par sa bouche ; et cependant il n'est aucun de ses disciples, parmi ceux au moins qui se sont livrés à l'enseignement philosophique, qui ait conservé intact le dépôt qu'il avait reçu : presque tous sont devenus chefs de sectes. Platon, luimême r pénétré d'un si grand respect pour la mémoire de Socrate, s'est établi jugé de sa doctrine , et l'a singulièrement altérée. Si Platon ensuite a trouvé dans Speusippe un élève docile, il a rencontré dans Aristote, le plus distingué, sans contredit, de tous ceux qui ont.
(a) Admettons ce que le mon Je ne vit jamais, non seulement deux intelligences, mais deux natures rigoureusement identiques; supposons en outre que ces deux hommes, naturellement inégaux par l'âge , se soient trouvés dans les mêmes conditions d'expérience et d'observation : il est bien clair que les impressions du maître et du disciple n'auront pu être adéquatement semblables ; et l'eussent-elles été , il y a bien évidemment dans l'indépendance et l'esprit philosophique proprement dit , une impulsion qui empêcherait le disciple d'en tirer toujours los roémes inductions que son maître. —Tu. F.