‹ Œuvres philosophiquesChapitre 22 sur 32 · ÉPILOGUE. 18y · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE. 18y

hanté l'Académie, un antagoniste déclaré. Théophraste , de son côté, qui reçut des mains d'Aristote la direction de l'école péripatéticienne, s'écarta sur beaucoup de points de l'enseignement de ce dernier. Straton, venant immédiatement après, changea tout. Ainsi les grands maîtres, malgré leurs efforts, n'ont pu réussir à donner à la philosophie quelque peu de consistance. Socrate n'a pas formé d'école ; Platon, s'il eût atteint le dernier terme de la longévité humaine, eût vu la fin de celle qu'il avait fondée ; Aristote meurt à un âge peu avancé, et déjà Straton, qui doit porter le trouble dans le Lycée, est à la veille de paraître.

Le mouvement est tellement inhérent à la nature du principe philosophique, que là où ce mouvement cesse , on peut être sûr que ce principe est faussé. La philosophie, en effet, ne devient stationnaire que lorsque l'esprit de foi s'y est subrepticement introduit ; et alors elle perd son caractère : le moyen âge en offre un exemple frappant.

Si la fluctuation est dans la nature de l'esprit philosophique, la stabilité est au contraire une des qualités essentielles aux systèmes religieux, parce que , en effet , il appartient à celui qui se dit envoyé d'en haut , d'imposer la soumission d'esprit, et de commander impérieusement la

foi. Toute religion dès lors qui admettrait le libre examen sur un autre point que celui de la mission de l'envoyé, toute religion qui ouvrirait à chacun le champ de la discussion sur le fond même du dogme , introduirait dans son propre sein un principe de contradiction, d'où résulterait à la longue la ruine entière de l'esprit de foi.

Or, une religion qui a perdu l'esprit de foi , est dépouillée de son caractère; ce n'est plus qu'un système philosophique déguisé. Nous ne saurions donc , dans le rapprochement à faire des croyances religieuses, pour connaître celle qui porte le cachet de la révélation, faire entrer en concurrence ces productions que l'esprit philosophique, appliqué mal à proposa la religion, a enfantées si souvent : compositions mixtes, que la philosophie rejette parce que la raison trouve encore des entraves dans ce qui reste du dogme religieux ; et que la religion , de son côté, repousse, comme donnant à la raison plus qu'elle n'a le droit de prétendre.

Toutefois cette stabilité qui est le propre des systèmes religieux, n'est point à l'épreuve du temps , si la vérité n'en fait la base ; car il y a dans les ouvrages de l'homme un principe de destruction qui se développe plus ou moins vite. L'homme mortel ne peut imprimer à au-

cunc de ses produclions le cachet de l'immortalité ; et l'œuvre de l'imposture n'a pas ce qu'il faut pour durer toujours. Si donc la stabilité est une qualité inhérente aux religions qui commandent la foi, \a perpétuité doit être la marque particulière de celle qui a véritablement le droit de l'imposer.

Ce principe admis, toutes les religions qui ont cessé d'exister sont jugées irrévocablement. Ainsi nous laisserons dormir dans leur poussière ces religions de l'antiquité dont les savants retrouvent à grand'peine la trace, de même que ces cultes idolâtriques dont les vestiges plus récents attestent qu'ils ont régné dans un temps plus rapproché du nôtre.

Quant aux religions , en petit nombre , dont les bannières flottent encore, elles seront appelées à produire leurs titres et à faire preuve de perpétuité. Le brahmanisme , le bouddhaïsme , l'islamisme d'une part, le christianisme, le judaïsme d'autre part, comparaîtront: entre ces religions, y en aura-t-il plusieurs, en pourra-t-on compter jusqu'à trois qui prouveront qu'elles remontent jusqu'aux premiers âges du monde? J'en doute.

En tout cas, ce ne sera point l'islamisme. On peut fixer l'année, le jour et même l'heure à laquelle ce colosse formidable s'est élancé du

désert pour exterminer la religion du Christ. Long-temps il a prévalu; pendant bien des siècles il s'est maintenu fièrement : de nos jours il s'ébranle, il chancelle : on dirait qu'il va tomber. Quoi qu'il en arrive, ses destinées sont marquées : il a commencé, tôt ou tard il doit finir.

Autant en dirai-je du bouddhaïsme et même du brahmanisme, quoique ce dernier ait plus de droit à l'ancienneté : car lorsque cette momie informe , qui se conserve parce qu'elle est embaumée, sera enfin produite au grand jour et débarrassée de ses langes, on reconnaîtra qu'elle n'a point une origine céleste, et qu'elle a été tirée du limon de la terre, en un mot que , dans sa forme actuelle , c'est l'œuvre de l'homme : d'après ce qu'on en sait, on peut l'affirmer déjà (a).

Ainsi le champ de la discussion , au premier coup d'œil si vaste, se resserre de plus en plus ; et dans les limites étroites qui le circonscrivent présentement, je ne vois que deux religions, celle du chrétien et celle du juif, qui aient vraiment le droit de s'y placer : encore est-il à re-

(a) Voir sur les Védas et sur Bouddha Rationalisme et Tradition.— Th. F.

marquer que ces deux religions ont une origine commune : ce sont deux branches attachées sur le même tronc-

Le chrétien et Je juif se disent issus du même <père ; car ils prétendent que le genre humain -est sorti d'un seul homme. Ils racontent de la même manière la chute d'Adam et les suites funestes qu'elle a eues , désastre lamentable sur lequel il y aurait eu à gémir sans fin , si le réparateur n'eût été montré aussitôt après la faute commise! Ainsi le dogme du péché originel , qui a donné lieu à la promesse d'un rédempteur, est commun au juif et au chrétien. Tous deux parlent ensuite d'une autre catastrophe qui a bouleversé le monde et dépeuplé la terre. Une seule famille échappa; et le chef de celte famille est pour le juif, comme il l'est pour le chrétien , le nouveau rejeton duquel la race humaine une seconde fois est sortie. Cependant la famille de Noc se disperse ; les traditions s'altèrent; l'idolâtrie prend naissance : Dieu choisit Abraham et l'appelle pour être le père des vrais croyants. A ce nom d'Abraham, le chrétien et le juif s'inclinent avec respect; tous deux se présentent comme héritiers des

promesses qui furent laites à ce patriarche vénérable. Les enfants d'Abraham selon la chair se multiplient , bien qu'ils gémissent sous une dure oppression : or il est temps qu'ils soient délivrés , pour être mis en possession de la terre de Chanaan, image et symbole de la patrie céleste réservée aux enfants d'Abraham selon l'esprit , Moïse donc reçoit l'ordre de tirer le peuple hébreu de la captivité; et il est revêtu d'uï) pouvoir extraordinaire qui le met à portée d'accomplir sa haute mission. Israël sort en triomphe de l'Egypte ; et voilà que ce peuple , introduit enfin dans la terre promise , devient le gardien et le dépositaire spécial des traditions primitives , de la loi morale et religieuse , et enfin de la promesse du rédempteur futur. Israël , malgré ses infidélités passagères, conserve intact ce dépôt : l'attente du Messie se soutient; de jour en jour elle devient plus vive : des prophètes animés de l'esprit de Dieu se succèdent pour en rappeler le souvenir et décrire jusqu'aux plus minutieuses circonstances de son avènement; néanmoins ils disent qu'ils ne seront compris que du petit nombre.

Ce n'est pas que les traits qui doivent caractériser le Messie soient équivoques : mais c'est qu'ils semblent être contradictoires. Ainsi le temps de sa venue est marqué ; on sait qu'il

sera armé d'une puissance insurmontable, qu'il brisera le joug qui pèse sur son peuple, et qu'il foulera aux pieds ses ennemis vaincus : ce sera un prophète plus grand que Moïse ; il fera des miracles plus étonnants; les idoles tomberont à son approche ; les rois et les peuples se prosterneront devant lui. Mais la face du Messie quelquefois est voilée, et alors tout ce grand éclat s'obscurcit; le prophète qui nous le montrait d'abord sous l'apparence d'un conquérant invincible , maintenant nous offre à sa place un homme profondément humilié : il passe inaperçu, ou, s'il attire un moment les regards, ce n'est que pour appeler sur sa tète l'injure et l'outrage, la persécution et la mort : les Juifs le rejettent; les gentils le poursuivent; il est en butte à tous ; il succombe enfin sous les coups de ses ennemis. Que sera-t-il donc? sera-ce un Dieu? sera-ce le dernier des hommes?

Même difficulté à concilier le langage des prophètes en ce qui concerne le peuple de Dieu. D'une part on voit l'annonce pour ce peuple des plus hautes destinées : il descendra de la montagne de Sion pour marchera la conquête du monde; rien ne pourra l'arrêter; et, sous la conduite du Messie , de ce chef invincible sorti de la tribu de Juda,il pénétrera dans les régions les plus reculées, et jettera

les fondements d'un vaste empire que le temps ne détruira point. Cependant il est dit, d'autre part, que le sceptre sera arraché des mains de Juda; que Jérusalem sera détruite; que les Juifs seront errants et dispersés, sans rois, sans princes, sans prophètes, sans sacrifices, sans autel , attendant le salut et ne le trouvant pas.

Mais quoi ! ce temple, qui devait être ouvert à toutes les nations , sera-t-il donc lui-même détruit? Oui, il sera ruiné de fond en comble, ce temple dont la Jérusalem terrestre se glorifie : une nouvelle alliance aura lieu par le Messie; une loi plus parfaite sera promulguée ; l'ordre de sacrificature d'Aaron sera réprouvé, et celui de Melchisédech introduit; en tous lieux on offrira une hostie pure à Dieu en remplacement des sacrifices d'animaux; les anciennes choses seront oubliées; ce qui sera mis à la place sera meilleur ; enfin , et c'est là le mot caché de l'énigme , la réalité se montrera, l'ombre et la figure disparaîtront ; le tableau de la loi parfaite sera exposé au grand jour, et celui qui n'en présentait que l'ébauche sera mis de côté.

Voilà ce que les prophètes ont vu bien longtemps à l'avance, et ce qu'ils ont consigné dans les livres saints, dont le chrétien et le juif conservent très précieusement, et chacun de leur côté, un exemplaire. Toutes ces choses, du

rcstG , ne devaient commencer a s'accomplir qu'après la venue du Messie. Il arrive enfin , et alors que se passe-t-il? Le saducéen le méconnaît ; le pharisien le méprise : le premier, tout préoccupé de l'idée d'une grandeur temporelle, ne daigne pas jeter un regard sur le fils de Marie ; le second , infatué de sa science vaine et encore plus de sa fausse sagesse, esf choqué de la simplicité apparente du Messie. Rien en effet ne le distingue aux yeux du vulgaire que l'éclat extérieur séduit; ni aux yeux de l'homme superbe qui cherche la singularité. Jésus est réputé fils d'un artisan ; il n'exerce aucun pouvoir dans l'Etat ; il ne commande point d'armées; il ne médite aucune conquête : comment pourrait-il être le Messie? D'autre part, il est humble, et marche dans la voie commune ; il ne se fait point entendre dans les carrefours , et n'a point revêtu le cilice et le sac; enfin il n'a point la science du scribe; il dédaigne les pratiques du pharisien : comment ose-t-il se donner pour prophète? Ainsi la vraie grandeur du Messie, cette grandeur qui consiste dans le mépris de ce qui est vain et passager , la connaissance intime des choses qui se rapportent à Dieu, l'épanchement d'une charité sans bornes , échappe aussi bien au juif charnel qui cherche un conquérant dans le Messie, qu'au

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juif spirituel qui veut y trouver un prophète d'après le modèle qu'il s'est fait. Quelques hommes simples, dont le cœur est droit, ont cependant distingué celui qui était généralement attendu. Ils l'ont reconnu à la sainteté de sa vie , à la sagesse de ses discours , et surtout à l'éclat des œuvres merveilleuses par lesquelles il manifeste à chaque instant sa puissance et sa bonté. Le pharisien est aussi témoin de ses miracles ; mais , dans son aveugle prévention , il ne craint pas de les attribuer au démon : le saducéen en est frappé lui-même ; mais cette impression bientôt s'efface. Jésus-Christ devient donc, ainsi qu'il avait été prédit du Messie, une pierre de scandale pour le peuple d'Israël. En effet la scission s'opère ; et de ce peuple uni dans la même foi aux promesses qui regardaient le rédempteur futur, se forment deux peuples ennemis, qui se séparent à l'occasion de son avènement.

Ainsi le juif s'obstinera à attendre celui qui est venu : il s'attachera de plus en plus à la lettre; mais, après avoir étouffé l'esprit qui vivifie, il torturera la lettre elle-même qui le condamne, de telle sorte que ce qu'il entendait auparavant, il ne le concevra plus , et que ce qu'il voyait clairement se couvrira de ténèbres. Le chrétien , au contraire, marchant d'un pas ferme à

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