ÉPILOGUE. m
Quelle mission étrange ! comment a-t-elle pu être donnée, comment a-t-elle pu être accueillie? Cependant les apôtres ne l'ont point rejetée ; loin de là , ils se sont félicités d'avoir été jugés dignes de sacrifier leur vie pour la remplir.
Le premier soin des apôtres, après qu'ils ont recula plénitude des grâces, est de rassembler, pour les faire entrer dans l'Eglise chrétienne , ceux de leurs frères qui habitent la Judée , et qu'ils trouvent disposés à reconnaître dans la personne de Jésus, le Messie promis. Les apôtres ensuite se dispersent : Pierre s'arrête à Antioche et y séjourne ; enfin il arrive au lieu qui devait être le dernier terme de sa course.
Cependant le mouvement opéré par la prédication évangélique a donné au monde un ébranlement qui signale l'existence de l'Église : les puissances de la terre s'émeuvent, et de toutes parts s'élève une opposition violente. Les Juifs ont commencé la persécution, les gentils la continuent ; ils entourent, ils pressent cette Eglise qui vient de naître ; ils voudraient l'étouffer dans le sang. Rien n'y fait : elle lutte, sans employer d'autres armes que la patience ; elle croît, sans mettre en œuvre aucun des moyens humains qui facilitent le succès; elle s'étend au loin ; elle pénètre partout. Enfin après trois
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cents ans d'une persécution très vive , le plus souvent atroce , et rarement interrompue , les Césars eux-mêmes courbent la tète et se rangent au nombre des adorateurs du Christ.
Rome alors voit avec étonnement le vicaire de Jésus-Christ et le prince temporel de la plus grande monarchie qui ait existé sur la terre , exerçant dans son sein , et chacun dans son ordre, le pouvoir qui leur est départi. Mais la Providence avait réglé que les choses ne resteraient pas long-temps sur ce pied. Ces deux puissances sont trop grandes pour être ainsi rapprochées ; et l'Église eût eu bientôt à redouter, par rapport à l'exercice de sa juridiction , des embarras d'un autre genre, et plus difficiles peut-être à vaincre que ceux qu'elle avait précédemment surmontés. Protégée d'abord, elle eût fini par être asservie. Il est donc arrêté que le maître de l'empire cédera la place au sucesseur des apôtres; et Constantin, qui croit agir dans l'intérêt de l'état seulement , tandis qu'il ne fait qu'exécuter le décret d'en haut par lequel il est pourvu à l'indépendance du pouvoir spirituel, quitte Rome et transfère le siège de l'empire à Byzance.
Le danger par là devient moins imminent; toutefois il n'est pas entièrement et pour toujours écarté. Les oscillations, les intrigues et
les violences de la cour de Byzance, qui s'ingère à temps et à conti e-temps dans toutes les discussions religieuses , portent sans cesse le trouble dans l'Église d'Orient. Le flot de la tempête quelquefois s'élève si haut que l'Occident à son tour est menacé , et la barque de saint Pierre mise en péril ; mais Dieu veille sur son Église : Rome décidément sera soustraite à l'influence de Byzance ; et malgré les efforts qu'elle-même fera pour se rattacher au gouvernement impérial , les liens qui les unissaient , relâchés de plus en plus, à la fin se détacheront et tomberont. En effet, et après avoir été souvent déçue, attendant inutilement le secours qu'elle réclamait du chef de l'empire , Rome , abandonnée à elle-même, s'est insensiblement habituée à se ranger sous l'égide de la puissance spirituelle. De cette sorte, et naturellement, les papes se sont trouvés engagés à prendre part aux événements désastreux qui ont marqué pour les peuples de l'Italie l'époque de la décadence du Bas-Empire. Ainsi les vicaires de Jésus-Christ , long-temps avant que Pépin et Charlemagne leur eussent concédé aucune portion de territoire, avaient été, par la force des choses, poussés au timon des affaires ; et ils exerçaient dans Rome une sorte de juridiction mixte.
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Enfin il s'accomplir, cet événement importnnt que la Providence préparait de longue main : le pape devient indépendant et souverain.
Ainsi le voilà, ce siège apostolique, centre du pouvoir spirituel, source de la lumière qui doit se répandre dans toute la suite des Ages, porté maintenant assez haut pour n'être point exposé continuellement aux envahissements de la force matérielle ; le voilà qui s'élève comme un phare au milieu de la chrétienté!
Tandis que l'Église s'affermit sur sa base, et s'étend du côté de l'Occident, en Orient elle tait des pertes. Une secte ennemie du christianisme a pris naissance en Arabie : fanatique et violente de sa nature, elle subjugue par la force des armes la contrée qui la vue naître ; puis elle en dépasse les limites, et se précipite comme un torrent sur les provinces de l'empire. En moins de cinq années, trois des quatre grands patriarcats de l'Orient passent sous la domination musulmane : et partout où le mahométan s'établit , le chrétien est dans l'oppression ; il est persécuté.
Mais l'épreuve des persécutions n'est pas
toujours ce qu'il y a le plus à redouter pour le peuple fidèle ; souvent il arrive que la foi s'épure au feu des tribulations : ainsi l'Eglise d'Orient aurait pu se soutenir et dans tous les cas se relever, si elle-même, en se séparant de l'Eglisemère par un schisme qui dure encore , n'eût point aggravé sa situation.
La prééminence de l'Eglise romaine , en se reportant aux premiers siècles de l'ère chrétienne , était un point universellement établi : on s'accordait à voir dans l'évêque de Rome le successeur de saint Pierre, c'est-à-dire de celui que saint Chrysostôme , cet illustre Père de l'Eglise grecque , ne croyait point exalter outre mesure en le désignant comme le coryphée du chœur des apôtres, la tête et le chef de cette sainte famille, le fondement de l'Eglise, le préfet du monde entier ; et de même qu'il n'y avait pas un seul évêque qui ne se crût fondé à exercer les pouvoirs que les apôtres avaient reçus, par la raison que ces pouvoirs, en vertu de l'institution divine, étaient transmissiblcs à leurs successeurs; de même aussi n'y avait-il aucun d'eux qui contestât à l'évêque de Rome le droit de faire valoir les prérogatives d'honneur et de juridiction attachées à son siège , comme ayant succédé lui-même au prince des apôtres. Ainsi de toutes les parties de la chrétienté, les yeux
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étaient fixés sur la chaire de saint Pierre, et l'Eglise convergeait à ce point comme à son centre.. La vérité y cherchait un refuge quand elle était poursuivie injustement; et l'erreur elle-même, tant que Rome n'avait pas prononcé, ne se regardait point comme définitivement condamnée.
Le déclin de la puissance impériale en Europe ne changea rien à cet état de choses ; et bien que les empereurs eussent perdu leur influence en Occident, les papes n'éprouvèrent aucune atteinte dans leurs droits. Cependant, et par suite des événements qui établirent entre les provinces d'Orient et celles de l'Occident une ligue de démarcation prononcée , les relations entre ces deux parties du monde chrétien insensiblementdevinrent plus rares ; on vit même, à la longue, s'établir entre elles une sorte de rivalité.
Néanmoins les deux Eglises restaient unies ; et il est à croire que jamais l'Orient n'eût été entraîné dans le schisme, si les patriarches de Constantinople , dans la vue de faire prévaloir des prétentions insoutenables, n'eussent eu intérêt à fomenter la division.
Obscure dans le principe, et soumise à la juridiction du métropolitain d'Héraclée, l'Eglise de Byzance resta pendant long-temps ignorée j
clic ne figurait qu'au dernier rang de l'ordre hiérarchique. Mais les empereurs ayant établi leur résidence à Byzance et donné à cette ville un nouveau nom, le siège de Constantinople de ce moment acquiert de l'importance. 11 obtient d'abord au second concile général des prérogatives honorifiques; plus tard il se fait céder sur des provinces étendues des droits de haute juridiction; placé de la sorte au niveau desgrands patriarcats de TOrient, il s'élève insensiblement au dessus d'eux ; enfin un patriarche de Constantinople se hasarde à prendre le titre d'évêque universel : il ne restait plus qu'un pas à faire, un dernier obstacle à franchir; c'était d'arriver au plein exercice des droits que ce titre semblait attribuer. Photius , au neuvième siècle, forme une entreprise qui devait le conduire à ce but : il échoue en Occident, il a plus de succès en Orient ; toutefois il finit par succomber. Ainsi il était réservé à Cérularius de consommer le schisme ; et lorsqu'on voit sur quels motifs frivoles la séparation a eu lieu , on demeure très convaincu que l'Eglise d'Orient ne cherchait alors qu'un prétexte pour rompre avec l'Eglise d'Occident. Plusieurs tentatives ensuite ont été faites pour mettre fin à ce schisme déplorable ; elles ont manqué leur effet par suite de l'obstination invincible des Grecs, et notamment de
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ceux qui habitaient la ville impériale. Enfin la mesure étant comblée, et la patience divine à bout, cette nouvelle Samarie a été abandonnée totalement : Constantinople est tombée au pouvoir des sectateurs de Mahomet.
Ainsi l'ambitieuse Eglise qui s'était constituée la rivale de Rome a reçu le châtiment qu'elle méritait. Elle n'a pu supporter que l'Eglise romaine conservât la primauté ; et maintenant un joug de fer pèse sur sa tête coupable. Non seulement elle est déchue des hautes prétentions qu'elle avait osé former, mais encore elle est gênée dans l'exercice du moindre de ses droits ; elle a perdu son indépendance ; elle gémit dans l'esclavage. Le patriarcat de Constantinople est mis journellement à l'enchère; pour être promu à cette dignité, jadis si relevée , aujourd'hui tant avilie, il faut satisfaire l'avidité d'un barbare qui la livre au plus offrant, en marquant le mépris qu'il en fait. Opprimée au dehors , ravagée au dedans par l'intrusion et la simonie, l'Eglise grecque n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fut antérieurement au schisme. Cependant, et comme elle a conservé presque tous les dogmes de la foi, il est possible d'espérer de sa part le retour à l'unité ; et alors les sources de la vie se rouvriraient pour cette église désolée.
La fin que se proposaient les auteurs du schisme de l'Orient était de déplacer l'autorité ; le schisme d Occident, qui a éclaté au seizième siècle, a eu pour objet de l'anéantir. Ainsi les auteurs du schisme de l'Occident sont allés plus loin que ceux qui avaient entraîné l'Orient hors des voies ; ils ont entrepris de saper l'édifice dans ses fondements, tandis que les autres ne s'étaient attachés qu'à démolir le faite. L'orgueil humain adonc dépassé, dans cette dernière circonstance, les limites qu'il avait respectées précédemment ; il a détruit l'esprit de foi, et il a ouvert la porte à l'esprit d'indépendance qui fait tant de ravages aujourd'hui.
Mais l'homme a beau faire ; il ne sera jamais qu'un être dépendant : qu'il relève tant qu'il voudra dans son esprit l'idée qu'il conçoit de luimême, il ne trouvera jamais dans le fond du moi, et comme lui étant propres, ni l'être, ni la vérité. Il n'y a que Dieu qui puisse dire Je suis celui qui est (a) ; et il n'appartient qu'à la sagesse divine incarnée de faire entendre ces pa-
(«) Ego sum qui sum , exod , in, l 'i
rôles : Je suis la vérité {a). L'homme est donc, en ce qui Le fait être, dans la dépendance de celui qui seul existe par lui même ; et par rapport à la vérité, dans la nécessité de la recevoir d'où elle découle, sans pouvoir la constituer.
Ainsi la vérité ne peut arriver à l'homme qu'autant qu'elle lui est, soit intérieurement , soit extérieurement révélée.
Quand elle lui arrive par voie de révélation intérieure ou naturelle, l'action de la Divinité est moins sensible , et l'homme alors est très disposé à se faire illusion : il s'imagine d'abord qu'il tire du moi les principes sur lesquels la raison humaine s'appuie; tout ce qu'il fait sortir ensuitedeces principes, il se l'approprie comme une conquête ; il se regarde comme créateur dans l'ordre des choses intellectuelles : et son amour-propre est satisfait. Quand elle lui arrive par voie de révélation extérieure ou surnaturelle , il n'est plus possible à l'homme de se glorifier des connaissances qu'il acquiert : la vérité lui est transmise du dehors, et il ne peut plus se figurer qu'il l'extraitde son propre fonds ; elle lui est donnée toute faite, et il ne peut plusse complaire dans l'idée que c'est lui qui l'a con-
(a) Ego sum via, et vekitas el vita. Joaïnin., xiv, (i.