‹ Œuvres philosophiquesChapitre 26 sur 32 · ÉPILOGUE. i\'J · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE. i\'J

struite; elle lui est imposée d'autorité , et il n'a plus d'autre mérite que celui de l'accepter avec soumission : l'amour-propre ici trouve moins son compte. Ainsi des deux voies par lesquelles la vérité peut s'insinuer dans l'esprit de l'homme, la première exalte l'orgueil et la seconde le rabaisse ; du reste celle-ci est bien assurément la plus sûre.

Il est à remarquer en effet que le nombre des vérités révélées naturellement à l'intelligence humaine est extraordinairement circonscrit; tout se réduit à quelques axiomes , qui souvent encore sonteontestés; en sorte que pour étendre le cercle des vérités nécessaires, de manière à ce qu'il embrasse et le système religieux et les grands préceptes de la morale , il faut recourir au raisonnement : or , ici le danger commence , caria voie du raisonnement, quand il s'agit de pénétrer dans les profondeurs de la nature divine et dans les secrets de notre propre nature , est une route semée d'écueils. Il y a donc plus d'assurance à croire ce que Dieu veut bien nous en apprendre, qu'à chercher nous-mêmes ce qui en est ; c'est-à-dire qu'il est plus sûr, pour arriver à la connaissance des devoirs qui nous obligent, de suivre la voie de X autorité que de prendre celle du libre examen.

Cependant il est des hommes qui s'obstinent

à rejeter toute révélation surnaturelle ; ils en contestent l'avantage , ils en dénient l'existence. Us n'ont donc pas encore vu que l'acte de loi , qui est un hommage rendu à la véracité de Dieu , fait nécessairement partie des obligations de la créature dépendante : autrement , et s'ils s'en fussent rendu compte, comme il ne saurait y avoir un acte de foi méritoire sans une révélation surnaturelle, ils en auraient conclu la nécessité de cette révélation. D'autre part, et malgré l'expérience qu'ils font tous les jours de l'affaiblissement de la nature humaine , il paraît qu'ils n'ont point encore soupçonné qu'elle a dû subir quelque altération ; autrement ils auraient apprécié l'avantage d'un secours extraordinaire , destiné à réparer les pertes qu'elle a faites. Mais l'orgueil les aveugle : ils ne veulent pas que l'esprit de l'homme fléchisse sous le poids de l'autorité ; ensuite ils se dissimulent la dégradation de la nature humaine; partant ils s'affranchissent de l'obligation , et ils rejettent le bienfait.

Toutefois il n'est point en leur pouvoir de modifier le plan que Dieu lui-même a tracé.

Or Dieu n'a pas voulu que les rapports de l'homme avec son créateur, d'où les devoirs religieux découlent , que les rapports de l'homme avec ses semblable^, d'où les devoirs sociaux

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dérivent, fussent abandonnés aux investigations de la raison humaine ; et il en a fait l'objet d'une révélation spéciale.

Après avoir pourvu de cette sorte à ce qui peut avoir de l'influence sur les destinées éternelles des fils d'Adam, Dieu ensuite a négligé ce qui ne devait être pour eux qu'un simple objet de curiosité ; et c'est là ce monde qui est resté dans le domaine de la raison humaine , comme un champ livré à la dispute. Ainsi la voie d'examen est ouverte aux scrutateurs des lois de la nature; mais la voie d'autorité a été tracée pour ceux qui veulent pénétrer dans le sanctuaire de la Religion.

Les peuples primitifs n'en ont pas suivi d'autres ; et le genre humain pendant long-temps n'a vécu que sur des traditions. Ces traditions s'altérant, Dieu a jugé à propos qu'elles fussent concentrées dans un peuple mis à part : l'ennemi continuant à semer l'ivraie dans le champ du père de famille, l'erreur et le mal enfin ont prévalu dans le monde ; le système religieux notamment est arrivé à ce point de n'être plus tolérable : frappés de ce désordre , des hommes de génie ont entrepris de rassembler, afin de les rétablir sur leurs bases, les principes de la morale et de la religion ; mais, au lieu de chercher dans les profondeurs de l'antiquité les fon~

déments de l'édifice ancien pour le reconstruire sur le même plan, ou , ce qui eût été plus simple, de recourir à ce peuple privilégié qui avait été établi dépositaire des traditions primitives, pour les recevoir de lui comme étant l'expression de la vérité pure, ils ont préféré s'en rapporter à eux-mêmes, s'imaginant qu'à l'aide de la raison , ils pourraient réédifier le monde intellectuel : ils avaient présumé de leurs forces; aussi leurs immenses travaux n'ont-ils abouti qu'à rendre la confusion plus grande.

C'est alors que le Fils de Dieu est sorti du sein de son Père et s'est rendu visible aux hommes. Il n'est pas descendu sur la terre pour argumenter et raisonner; mais il est venu pour rappeler aux hommes ce qui avait été primitivement révélé , et donner à la révélation une plus grande extension; il est venu pour intimer ce qu'il faut croire et prescrire ce qu'il faut faire , sans admettre la raison à discuter. Les apôtres , investis eux-mêmes du pouvoir d'enseigner, et formés à l'école du divin Maître, suivent la route qu'il a tracée : ils rendent témoignage de ce qu'ils ont vu, ils transmettent fidèlement ce qu'ils ont appris; mais ils n'entrent point en discussion : ils prêchent, et ne dissertent pas. Les successeurs des apôtres marchent sur leurs traces, annonçant avec simpli-

cité les vérités du salut, évitant de s'engager dans la voie périlleuse du raisonnement, terminant les débats , s'il s'en élève , par un décret formel qui devient pour les fidèles un oracle de l'Esprit saint. Ainsi l'Église , dont les apôtres ont été les premiers pasteurs, héritière des promesses qui leur furent faites, exerçant tous les pouvoirs qui leur avaient été délégués, n'a jamais dévié. Toutes les fois qu'une nouveauté a essayé de s'introduire , ce n'est point par la force des arguments qu'on l'a combattue, mais c'est en l'accablant sous le poids de l'autorité; les monuments de l'histoire ecclésiastique l'attestent : on voit en effet que l'Eglise, en cas de dissentiment , n'a jamais fait autre chose que de constater par un jugement solennel la tradition universelle et constante, sans rien accorder à la curiosité indiscrète , sans se prêter aux exigences de la raison. Ce mode d'enseignement si simple a donc été constamment suivi, et l'Eglise le maintiendra, parce qu'il est d'institution divine ; parce qu'il est le seul d'ailleurs qui puisse, dans l'état actuel des choses, convenir à la majesté de Dieu, et suppléer efficacement à la faiblesse de l'homme.

Que penser dès lors de ceux qui ont imaginé , au seizième siècle, d'opérer sur ce point une réforme, et de faire intervenir la raison dans la

discussion des dogmes de la foi? Certes ils ont bien mérité le titre de novateurs qu'on leur donne ; et s'il était permis de croire que les suites de cette démarche ont été par eux calculées à l'avance , ils seraient dans le cas d'être qualifiés plus sévèrement.

Les auteurs de la réforme ont posé en principe que l'Écriture sainte est la seule règle de foi, et que chaque particulier est le juge du sens de l'Ecriture.

Voilà donc le simple fidèle constitué juge des controverses de la foi; tandis que l'Eglise se trouve dépouillée , et du pouvoir d'enseigner, et du droit d'imposer sa décision comme une loi.

Mais le simple fidèle interprétera-t-il l'Écriture au moyen d'une inspiration particulière, ou seulement avec le secours de la raison? Cette question a été résolue dans le sens qui attribue le droit d'interprétation à la raison ; c'est-à-dire que les protestants se sont vus forcés de s'en tenir à la voie de l'examen, et d'abandonner celle de l'inspiration individuelle, parce que cette dernière ouvrait la porte à toutes sortes d'extravagances et de folies.

Chaque protestant est donc appelé à dresser lui-même son propre symbole : on lui met l'Écriture à la main et puis on l'abandonne à

îui-méme. Il admettra tout ce que sa raison comprendra facilement; mais si la lettre offre un sens qui ne s'accorde point avec ses propres idées, il mettra de côté le sens littéral, et s'attachera à quelques explications arbitraires, selon que son esprit le guidera.

C'est en procédant de la sorte que Luther et Calvin sont venus heurter contre le dogme de l'Eucharistie, Ce dogme, à s'en tenir au sens littéral, est aussi clairement exprimé, aussi nettement défini qu'aucun dogme puisse l'être <]ans l'Écriture ; cependant il semble contredire le rapport des sens , et Luther l'a falsifié ; il présente d'ailleurs des idées que la raison a peine à concilier; et Calvin l'a rejeté. Ainsi, d'après ce premier essai, il était aisé de voir que le dogme serait sacrifié toutes les fois que la raison humaine se trouverait embarrassée pour l'expliquer.

Mais il y a dans le Christianisme bien d'autres dogmes que celui de l'Eucharistie qui offrent des mystères à l'homme. Le mystère de la Trinité, celui de la Rédemption , celui de l'Incarnation et d'autres encore, présentent en effet des rapports que la raison ne peut envisager sans demeurer confondue : et pour ne parler ici que du mystère qui fait le fondement du Christianisme, est-il une intelligence au monde

qui puisse se flatter de lier entre elles les idées dont le mystère de l'Incarnation induit à faire le rapprochement? Quoi! l'humanité et la divinité s'unissant pour former le Verbe incarné ; Etre étonnant, qui est à la fois immortel et sujet à la mort ; impassible et sujet aux souffrances ; éternel et cependant né dans le temps : sont-ce là des difficultés moins grandes , des obscurités moins impénétrables que celles qui résultent de la doctrine catholique sur le dogme de l'Eucharistie? Assurément non. Il y avait donc lieu de s'attendre que la raison mise en présence de ce mystère reculerait épouvantée, et se réfugierait dans les explications allégoriques : aussi dès les premiers temps s'est-il trouvé, comme il s'en trouve encore aujourd'hui, des gens disposés à croire qu'on ne doit voir dans le mystère de l'Incarnation , et dans tout ce qui a été dit sur le Verbe incarné, que figure , symbole et poésie.

Ainsi la réforme, en vertu du mouvement qu'elle avait reçu, descendait naturellement et par degrés au socinianisme , écartant l'un après l'autre les différentsdogmesquifaisaientobstacle à la raison.

Cependant les auteurs de la réforme ne s'étaient point attendus que les choses iraient si loin : ils avaient pris soin de marquer un but ,

et croyaient qu'il ne serait point dépassé. Effrayés eux-mêmes de la rapidité du mouvement qui entraînait l'esprit humain dans la voie du libre examen, ils ont tenté de modérer ce mouvement et de fixer un point d'arrêt : effort inutile! le principe avait été admis, les conséquences arrivaient naturellement à la suite.

Voilà ce qui donnait à Fauste Socin un si grand avantage dans ses discussions avec les ministres protestants : un docteur catholique mis en présence de Socin n'eût point éprouvé le même embarras, car il eût décliné sur-lechamp la juridiction, sur le fondement que la raison individuelle n'est point investie du droit de prononcer sur le dogme ; mais Luther et Calvin ayant eux-mêmes traduit le catholicisme par devant ce tribunal incompétent, pour débattre le point dogmatique relatif à l'Eucharistie, les ministres sentaient qu'il y avait de leur part mauvaise grâce à se refuser d'y comparaître , quand Socin les invitait à discuter de la même manière le dogme de la Trinité et celui de l'Incarnation : ils se trouvaient donc dans une position fausse. Aussi qu'arriva-t-il? Socin fut inquiété, sans avoir été réfuté solidement; il fut poursuivi comme un novateur dangereux par les novateurs eux-mêmes; et cependant il n'avait à leur égard d'autre tort que

d'avoir pris les devants et d'avoir marché dans la voie que Luther avait ouverte; car du reste on ne pouvait pas lui faire le reproche de s'en être jamais écarté.

Il y a donc bien véritablement dans la réforme une force qui pousse incessamment toutes les sectes qui la composent à nier successivement les mystères de notre Religion. Cette force ne cessera d'agir que lorsque la réforme, après avoir traversé le socinianisme , sera enfin arrivée au pur déisme : le protestantisme , s'identifiant alors avec la philosophie spiritualiste, en suivra tous les mouvements irréguliers; on pourra peut-être , à s'en tenir aux simples dehors, remarquer encore une légère différence entre le protestant et le philosophe; mais au fond ils ne se distingueront plus.

Lors donc qu'on verra les ministres protestants éviter de s'engager dans l'exposition du dogme , et borner leur enseignement au développement de quelques vérités morales , dont le texte pourrait être pris dans les traités de Cicéron aussi bien que dans l'Évangile; lorsque l'animosité entre les diverses sectes s'éteindra faute d'aliment , c'est-à-dire par suite de l'indifférence dans laquelle elles seront tombées, relativement aux points de doctrine sur lesquels «lies étaient en discordance; lorsqu'enfin une

sorte de sympathie se manifestera entre le protestantisme et le spiritualisme (ri), bien que ce dernier se soit déjà prononcé nettement contre toute révélation surnaturelle : alors il sera permis de penser que la réforme est prés d'atteindre son terme, et l'on pourra sans crainte affirmer que ses destinées sont accomplies.

Jusqu'ici nous n'avons considéré la réforme que sous une seule de ses faces ; il serait h propos de l'envisager maintenant sous un autre point de vue : car non seulement elle est soumise à l'action d'une force qui l'entraîne hors de la sphère du Christianisme , mais en outre elle est intérieurement travaillée par un principe d'anarchie qui ne lui permet pas d'arriver à l'unité.

Où il y a multitude , il ne peut y avoir unité, à moins qu'une autorité reconnue, imposant la loi, agissant avec force , n'introduise et ne maintienne l'ordre dans ce qui n'était d'abord qu'une masse confuse : or, avant que la réforme eût paru dans le monde, il y avait une autorité reconnue dans le monde, il y avait une autorité reconnue dans l'Eglise; elle avait été établie

(a) Inutile d'avertir que spiritualisme est ici un synonyme de déisme. Quand spiritualisme est employé par oppositiou à matérialisme , il a un tout autre sens, et se prend eu bonne part. — S. F.

m ÉCOLE D'ATHÈNES.

par le divin Législateur, et tous les fidèles étaient tenus, en ce qui se rapportait à la foi et aux mœurs, de recevoir ses décrets comme une règle infaillible. Luther était, comme tout autre, pénétré de l'idée que cette obligation était de rigueur : mais ayant éprouvé quelque résistance à l'occasion de certaines opinions hétérodoxes qu'il soutenait avec emportement, au lieu de céder, il se roidit; et se voyant condamné, il s'est constitué en pleine révolte : c'est alors, et pour justifier cette démarche audacieuse , qu'il s'avisa de contester au pouvoir légitime son droit de souveraineté, sous le prétexte que la multitude en avait été dépossédée injustement. Il proclama donc ce principe si fécond en conséquences désastreuses , à savoir que le droit d'interpréter l'Écriture appartient à chaque individu, sans qu'il y ait pour cet individu aucune obligation d'assujettir son propre jugement à celui que porteraient d'autres hommes. En faisant ainsi un appel aux masses, et en les soulevant contre l'autorité, Luther échappait au danger le plus pressant; mais il se préparait bien des traverses : car, en vertu de l'indépendance proclamée , chaque individu ayant le droit de s'emparer du texte de l'Écriture, et de l'interpréter à son gré, il était à croire que bientôt il s'élèverait dans le sein de

ta reforme des contradicteurs que Lulhcr aurait à combattre.

11 eût été difficile en effet que toutes ces in* vestigations particulières sur le sens des Écritures aboutissent en dernier résultat à l'unanimité. Les lois les plus claires, celles même qui ont pour objet de statuer sur des intérêts peu compliqués , sont susceptibles d'interprétations diverses : on voit des hommes éclairés, des magistrats impartiaux , être embarrassés quand il s'agit de faire l'application de ces lois; et quelquefois ils sont en opposition directe par rapport à la manière dont la lettre doit être entendue. Il était donc aisé de prévoir que le texte des livres saints, abandonné à l'examen individuel de chacun, livré sans défense à l'interprétation de la raison humaine, qui est, comme on sait , un juge facile à corrompre, et dont les lumièressont souvent en défaut, subiraitbien des transformations ; il était aisé de prévoir que ce texte, expliqué par l'ignorance, commenté par le faux savoir, allégorisé par l'esprit philosophique, mis aux prises avec les passions, serait torturé dans tous les sens , de telle sorte que la doctrine profonde et mystérieuse qu'il contient, non seulement éprouverait quelque altération dans son essence, mais encore fournirait matière à mille systèmes divers : il y avait

ttl ÉCOLE D'ATHÈNES.

donc lieu de s'attendre que des dissensions

éclateraient parmi les réformés.

Cependant Luther aspirait à dominer exclusivement, et après avoir rejeté l'autorité suprême de l'Église comme une tyrannie insupportable, il ne souffrait pas d'être contredit; enflé de ses succès, il avait pris le ton et l'autorité d'un prophète ; il se donnait le titre U ccclésiaste : or il s'éleva d'autres enthousiastes à son exemple; et l'Allemagne vit bientôt surgir une foule de sectes fanatiques et séditieuses, qui fatiguèrent jusqu'à sa mort Yecclésiaste de TVittemberg. D'un autre côté Zuingle jetait les fondements de l'Eglise des sacramentaires , et Calvin à Genève dressait pour ses adhérents un nouveau symbole : ainsi la discorde pénétrait de toutes parts , et le désordre allait toujours croissant ; car aussitôt qu'une secte était formée, elle se divisait en plusieurs autres. Ces sectes, au surplus, n'étaient pas moins opposées entre elles qu'ennemies de l'Église romaine; les tentatives faites dans le but de les rapprocher et de les unir échouaient toujours. Cependant la confusion, quoiqu'elle fût très grande, n'était point encore arrivée jusqu'à son terme, puisque dans chaque secte particulière, il y avait une profession de foi commune, et quelque ombre d'autorité : mais de même qu'il.

s'était trouve clans la reforme des esprits hardis qui n'avaient pas craint de pousser le principe de discussion jusqu'à sa dernière conséquence, il s'en est également présenté qui ont voulu donner au principe de division tout le développement dont il était susceptible.

Il se forma donc une secte qui cherchait à s'affranchir de l'autorité que s'étaient attribuée les colloques et les synodes; et en effet, les indépendants soutenaient que chaque fidèle doit suivre leslumièresde sa conscience, que chaque Eglise doit se gouverner d'après ses propres lois, sans aucune dépendance de personne, et sans obligation de reconnaître l'autorité d'aucun corps ou d'aucune assemblée ecclésiastique. C'était, il faut le dire, une très juste application du principe ; mais en même temps c'était proclamer l'anarchie. Aussi les ministres, justement alarmés de cette attaque, qui tendait évidemment à compromettre l'existence de la réforme, en ruinant ce fantôme d'autorité dont ils avaient investi leurs colloques et leurs synodes, fulminèrent contre la secte des indépendants : Cette secte, disaient-ils, « est autant « préjudiciable à l'État qu'à l'Eglise, elle ouvre « la porte à toutes sortes d'irrégularités et « d'extravagances ; elle ôte tous les moyens d'y « apporter le remède; et si elle avait lieu, il

234 ÉCOLE H'ATMENKS.

u pourrait se former autant de religions que de « paroisses ou assemblées particulières [a). » Ces réflexions assurément étaient judicieuses ; mais convenait-il bien aux ministres qui composaient l'assemblée de Charenton de les présenter? était-ce bien aux sectateurs de Calvin, lequel avait décliné la juridiction des évoques, des papes, de l'Eglise entière, pour en appeler à lui seul, qu'il appartenait de proscrire le jugement individuel, et d'insister sur la nécessité dune autorité, comme moyen de terminer les débats? était-ce bien à ceux qui avaient aboli le gouvernement épiscopal , dont l'origine remonte au temps des apôtres, qui couvraient de leur mépris la chaire de saint Pierre, dont le fondement repose sur le texte même de l'Evangile , qui réduisaient à néant l'autorité des conciles œcuméniques formés par la réunion des évèques de toute la chrétienté, à créer, de leur propre office, des juges pour statuer sur les différends en matière de doctrine, établissant divers degrés de juridiction, et plaçant au sommet le synode national , comme étant le tribunal suprême chargé de rendre la décision entière et finale : décision à laquelle, suivant

(a) Ce sont les propres termes dont se servit le synode calviniste tenu à Charenton en 1G(>5. — S. F,

eux, les dissidents seront tenus d'acquiescer de point en point et avec exprès désaveu de leurs erreurs, s'ils ne veulent pas encourir la peine d'être retranchés de F Eglise?

Non, ce n'était point à eux qu'il appartenait d'insister sur toutes ces considérations, non plus que d'établir une dépendance en matière de foi ou de d scipline ; toutefois il est heureux que les protestants aient été forcés de reconnaître qu'il faut une autorité dans l'Eglise, et d'avouer qu'à défaut de cette autorité , la porte sera ouverte à toutes sortes d'irrégularités et d'extravagances , que tous les moyens seront ôtés d'y apporter le remède , et qu'il pourra se former autant de religions qu'il y a de paroisses, d'assemblées particulières et même de têtes. Mais le divin fondateur de la religion chrétienne avait lui-même prévu ces inconvénients, et cela bien avant que les ministres calvinistes, assemblés en 1664, ^es eussent signalés : aussi avait-il voulu que les particuliers fussent assujettis à des supérieurs qu'il avait institués , et que ces derniers de leur côté rendissent hommage à celui qui leur avait été donné pour chef. Dès le temps des apôtres, l'Eglise se présente comme une société gouvernée par des ministres, lesquels ont de droit divin la mission d'enseigner et de juger : ces ministres ne sont pas du même ordre , ils exer-

cent des fonctions subordonnées les unes aux autres : dans chaque Eglise on voit un évèque assisté par des prêtres et des diacres; au centre de toutes les Eglises le vicaire de Jésus-Christ, dont la juridiction s'étend sur l'universalité. Ainsi les parties de ce grand corps se trouvaient intimement liées entre elles; l'autorité de l'épi— scopat établissant l'unité dans les Eglises particulières, et la primauté du Saint-Siège l'unité dans toute l'Eglise catholique. Cet ordre de choses n'avait pas seulement été constitué pour un temps ; il devait durer toujours : de plus il avait été promis , et cette promesse émanait de bien haut, que l'esprit de Dieu résiderait dans cette Eglise jusqu'à la fin des siècles. Il avait donc été pourvu à tout dans l'intérêt de la vérité ; en sorte que le simple fidèle , en s'attachant immuablement aux décisions de l'Eglise, était sûr de ne passe tromper.

Tel était l'ordre subsistant; et voilà ce que les auteurs de la réforme, après un long intervalle de siècles, ont entrepris de renverser. Engagés dans une lutte sérieuse avec l'autorité, ils l'ont méconnue et se sont hâtés d'appeler à eux tous ceux que l'appât de la liberté pouvait séduire. Le nombre en a été grand ; mais comme l'anarchie suit ordinairement de près la révolte, la discorde s'est introduite sur-le-champ dans

le camp de la réforme. Il s'est agi d'y porter remède : la chose n'était point facile , car il fallait créer une autorité, sans porter atteinte au principe de l'indépendance individuelle; or il y avait au fond de tout cela non seulement embarras , mais en outre contradiction. C'est ce que les indépendants ont bien senti, et ils n'ont pas manqué de s'en prévaloir; s'étant donc attachés à faire ressortir cette contradiction, ils se donnaient sur leurs adversaires un immense

avantage.

Il est à remarquer en effet que les ministres protestants n'ont jamais abjuré le principe qui confère à tout individu la liberté du libre examen ; ce principe est ancré trop profondément dans la réforme pour qu'on puisse essayer de l'en arracher ; et d'ailleurs, les ministres euxmêmes, quand ils veulent justifier le schisme , sont obligés d'y recourir. Ils sont donc dans la nécessité de soutenir que l'Ecriture est la seule règle de foi ; que tout fidèle est juge du sens de l'Ecriture ; qu'un particulier a le droit de se séparer de la société qui lui parait être tombée dans l'erreur, de s'attacher à une autre, d'en former lui-même une nouvelle, en prenant sa conscience pour guide et la parole de Dieu pour règle; que, bien loin que le fidèle, en ce cas, soit tenu de soumettre son jugement à l'autorité

de qui que ce soit, il doit tenir pour certain qu'il lui peut arriver d'entendre mieux la parole de Dieu que tout un concile , fût-il assemblé des quatre parties du monde et du milieu. Voilà ce qu'un ministre , quand il est pressé sur ce point , est hors d'état de désavouer (i). Or, après de tels aveux, est- il besoin de faire observer que cet échafaudage de juridictions entées les unes sur les autres, n'est, en ce qui peut se rapporter à la découverte de la vérité, qu'un appareil de théâtre propre à fasciner les yeux de la multitude ; et que ce jugement qui doit tout terminer, portant excommunication avec lui, n'est qu'un vain épouvantail , qui ne peut faire d'impression que sur les simples ? A quoi peuvent aboutir en effet ces décisions qui ne décident rien , cette résolution entière et finale qui ne résout rien ? Tout cela peut servir, si l'on veut , à constater qu'il y a dissidence d'opinions ; mais quant à la question de savoir de quel côté la vérité se trouve, tout reste indéterminé. Car il n'est que trop visible que ce jugement solennel , qu'on présente comme décisif et souverain, se réduit, en dernière analyse, à une simple déclaration portant que le synode national est en discor-

(1) Voyez la Conférence de Bossuet avec le ministre Claude, n. 2.

dance avec tel particulier dénommé : il est certain également que la sentence d'excommunication prononcée n'est au fond qu'une mesure de discipline intérieure , qui exclut d'une assemblée celui qui n'en partage plus les sentiments. Voilà bien la dissidence constatée ; mais, après cela, qui a tort, qui a raison? est-ce le synode, est-ce le dissident? L'examen est ouvert ; chacun en jugera suivant les lumières de sa conscience, et prononcera suivant qu'il lui paraîtra: car le synode ne se donne pas pour infaillible ; dès lors il a pu se tromper, et il faut examiner après lui. D'un autre côté, le particulier a pu tomber dans l'erreur ; il ne faut donc pas s'en rapporter aveuglément à lui , quelque éclairé qu'il puisse être. Ainsi la question est encore à résoudre, même après la décision rendue, et le débat, comme on voit, n'est pas terminé.

C'est que, dans le fait, il n'y a qu'un jugement émanant d'une autorité infaillible qui puisse, en matière de doctrine , mettre fin aux disputes , et forcer la raison humaine à se soumettre. Tant que l'homme est placé vis-à-vis de l'homme , il a le droit de résister aussi longtemps que sa propre conviction n'est pas formée ; mais quand il se retrouve en présence d'une autorité infaillible, l'homme au contraire doit céder; et s'il éprouve quelque répugnance

à le faire , il doit s'expliquer cette opposition en l'attribuant à quelque défaut de raisonnement, ou bien à l'incapacité de son esprit. Ainsi, quand Dieu se manifeste, soit par voie de révélation naturelle , soit par voie de révélation surnaturelle, il faut acquiescer.

Or il est à remarquer que la révélation naturelle est muette sur ce qui constitue, à proprement parler, la religion ; car elle ne nous apprend point ce qu'est Dieu, et ne nous dit point ce à quoi les hommes sont obligés envers lui : tout ce que nous pouvons connaître, en mettant de côté la révélation surnaturelle , par rapport à ces obligations si importantes , ainsi que sur la nature de Dieu , se réduit à quelques vérités, qui, lors même qu'elles auraient le caractère de l'évidence , ne porteraient pas le sceau de l'infaillibilité, puisqu'elles ne peuvent être établies que par voie de démonstration, et n'arrivent point à l'esprit de l'homme immédiatement. Ainsi le philosophe qui rejette la révélation surnaturelle se voit obligé, dans le silence de la révélation naturelle, de constituer la religion comme une science. Il aura à se démontrer que Dieu existe et à se rendre compte de ses divers attributs ; il faudra qu'il étudie la nature humaine à fond et s'explique les contradictions étonnantes qu'elle présente ;

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