ÉPILOGUE. 2il
enfin les rapports de l'homme avec Dieu devront être déterminés par lui rationnellement : le voilà donc engagé dans une périlleuse entreprise, s'étant hasardé, avec les moyens que sa raison bornée peut lui fournir, à parcourir le champ de l'infini.
H n'en est pas de même du simple fidèle qui reçoit avec reconnaissance le bienfait de la révélation surnaturelle ; il se trouve par là même délivré du péril d'un examen qui a été pour tant d'autres l'occasion de faire naufrage : appuyé sur l'autorité infaillible de l'Eglise comme sur un roc inébranlable, il est calme au milieu de la tempête, et contemple sans effroi le mouvement des vagues agitées , qui se succèdent l'une à l'autre pour venir toutes mourir à ses pieds.
Entre ces deux positions si différentes, il semblerait qu'il n'est pas difficile de choisir : d'une part c'est l'esprit philosophique, entouré de ses incertitudes, qui se présente pour diriger l'homme à travers les abîmes de l'infini ; d'autre part c'est l'esprit de Dieu, muni du flambeau de l'infaillibilité, qui s'engage à conduire le fidèle directement à son but. Cependant l'orgueil humain s'opiniâtre, et de nos jours il n'est que trop souvent écouté.
Aus-i que voyons-nous? La psychologie est
soumise à des variations perpétuelles; ce que l'un a fait hier, l'autre le défait aujourd'hui; ainsi la science de l'homme ne s'achève pas : d'autre part l'ontologie est si ardue , que les philosophes un peu circonspects n'osent plus l'aborder ; ainsi la science de Dieu est en quelque sorte abandonnée. Si donc il n'eût pas été pourvu, au moyen de la révélation surnaturelle , à ce que l'homme connût ce qu'il faut qu'il sache, et sur la nature de la cause première, et sur ses propres destinées, nous serions sur tous ces points dans une incertitude accablante. Car, au lieu de répandre sur ces hautes questions des lumières vives, la philosophie, à mesure qu'elle avance , épaissit les ténèbres davantage : insensiblement elle obscurcit ce qui paraissait auparavant clair à tout le monde, et là où régnait l'harmonie , elle finit par établir la division. C'est là, en effet, la tendance de l'esprit philosophique ; il pousse naturellement la raison humaine au scepticisme, et il réussit merveilleusement à mettre en désaccord les esprits. Ce n'est pas que la faculté de raisonner ne soit en elle-même un don précieux; mais il faut qu'elle s'arrête aux faits et aux principes, surtout il convient qu'elle laisse en dehors tout ce qu'on peut reconnaître avoir été révélé. Quand elle dépasse ces limites, elle
bouleverse tout : ainsi dans la morale , l'esprit philosophique , s'il n'est bien réglé , tu^ra le sentiment ; dans l'histoire, il contredira les faits ■avérés ; dans la physique , il anéantira le monde extérieur; dans la métaphysique, il rendra problématiques les axiomes; enfin dans la religion , il niera les dogmes révélés. Il importe donc grandement de ne pas le laisser pénétrer dans le sein de la religion, si l'on veut y maintenir \& fixité ' , si l'on veut y entretenir Y unité. Dans le vrai , quand il s'agit de révélation surnaturelle, la mission de l'envové est le seul objet qui puisse être mis en discussion ; et si cette mission est constatée, la raison a épuisé tous les droits de sa juridiction : elle n'est pas compétente sur le reste : lors donc qu'il s'agit de statuer sur le dogme , il n'y a point à hésiter entre la voie du libre examen et celle de l'autorité.
Cependant le protestantisme a essayé de se frayer une route entre ces deux voies, posant en principe d'une part l'autorité de l'Écriture, attribuant à la raison d'autre part le droit d'interprétation ; c'était livrer le dogme à la discussion et donner entrée à l'esprit philosophique : aussi n'a-t-il pas tardé à manifester sa présence , poussant la réforme au socinianisme, qui est le scepticisme applique à la religion
chrétienne, et à Vin lépendantisme , qui est l'anarchie en fait de socié é religieuse. Vainement a-t-on essayé ensuite de comprimer le développement de ces germes pernicieux, il n'a pas été possible d'en arrêter le progrès ; maintenant l'indépendantisme est un sentiment qui prédomine dans la réforme , et le socinianisme est au fond de tous les esprits : il n'y a pas un protestant, du moins parmi ceux qui ont la prétention de raisonner leur opinion (prétention , du reste, que les travaux des sociétés bibliques étendent de plus en plus), qui ne se regarde comme indépendant , et qui , s'il voulait en même temps énoncer franchement son symbole, ne réduisît à un très petit nombre d'articles ce qu'il croit fermement.
Toutefois il est un point sur lequel les protestants sont d'accord, et n'hésitent pas ; c'est la négation du catholicisme : tout autre dogme du christianisme, énoncé positivement, trouverait indubitablement un contradicteur dans la réforme ; mais sur celui-là point de dissentiment. Aussi lévêque de Saint-David, zélé protestant du reste, voulant définir le protestantisme, n'a pas cru pouvoir le caractériser mieux qu'en disant : Le protestantisme, c'est V abjuration du papisme. Voilà donc le seul lien d'union qui existe entre les membres de celte préten-
due société religieuse; c'est là le seul dogme qu'elle professe unanimement : mettezee dogme négatif à part, tout devient objet de controverse dans la réforme.
Ainsi le protestantisme, c'est Y abjuration du papisme : d'où il suit que , dans l'opinion de l'évêque de Saint-David et des protestants en général, où se trouve le pape , là ne peut être l'Église. On ne l'entendait pas de la sorte au quatrième siècle de l'ère chrétienne ; car un illustre docteur de l'Église, saint Ambroise, archevêque de Milan , disait , au contraire , que là où se trouve le pape, \h aussi est l'Église, ubi Petrus , ibi Ecclesia (i). Si nous remontons plus haut, au troisième siècle par exemple, le vénérable saint Cyprien, évêque de Carthage, se présente et nous dit : qiCility aqiCun Dieu, un Clwist , une Eglise , une chaire fondée sur Pierre , par la parole du SeigTieur ; qiûon ne peut élever un autre autel, ni établir un nouveau sacerdoce (u). Nous laisserons à l'évêque de Saint-David le soin de concilier cette doctrine des premiers siècles avec celle des réformés.
De tout ce qui précède , il résulte que les
(1) Saint Ambroise, sur le psaume 41.
(2) Saint Cyprien , lettre Ud.
Un ÉCOLE D'ATHÈNES.
auteurs du schisme de l'Occident (a) ont de beaucoup dépassé les auteurs du schisme de l'Orient. Luther et Calvin n'ont pas seulement travaillé h faire changer l'autorité de main , ils l'ont sapée dans sa base ; en sorte qu'il n'a pas tenu a eux que l'édifice majestueux, élevé par le Sauveur des hommes, ne fût ruiné totalement. Ainsi ils ont rompu l'unité ; ils se sont ingérés sans mission à réformer l'Eglise ; après avoir eux-mêmes altéré le dogme, ils l'ont livré sans défense à des novateurs plus entreprenants qu'eux; enfin ils ont précipité la réforme dans un abîme de confusion tel, qu'il n'est plus possible même de donner le nom d'église à cette masse hétérogène qu'on désigne sous celui de protestantisme. Ce mot d'église, en effet, rappelle l'idée d'un corps dont les membres sont en rapport avec le tout et sont soumis à la loi de l'unité , d'une société spirituelle dont les individus sont unis par des liens de fraternité, et professent la même doctrine , d'une association religieuse, fondée sur des croyances communes et sur la participation au même culte ; or, rien
(a) Les historiens ecclésiastiques nomment communément ainsi le scliif-nie cau^é par les antipapes au xive siècle. Mais celîe appellation r.e convient-elle pas beaucoup mieux à la grande scission opérée au xvie siècle dans l'Occident par la Réforme ?— S. F.
de tout cela n'existe dans le protestantisme. C'est un mélange d'opinions contradictoires; c'est un composé de mille sectes différentes; toutes les anciennes hérésies s'y sont renouvelées : d'autres, en grand nombre, y ont pris naissance ; le déisme, sous le nom de socianisme, s'y est lui-même introduit. A Dieu ne plaise que nous appelions jamais du nom d'église, cette étrange et déplorable confusion !
Ainsi le schisme d'Occident, soit qu'on remonte à son origine, soit qu'on s'attache à ses conséquences désastreuses, ne peut pas être considéré comme ayant de l'analogie avec le schisme d'Orient.
Cependant, et à la faveur de l'ébranlement que ces deux schismes ont produit, il est arrivé que la puissance temporelle, en certains lieux, s'est agrandie, en s'emparant de l'autorité qui échappait à celui que le divin fondateur du christianisme avait donné pour chef à l'Eglise. De là se sont formées ces églises particulières portant le nom des peuplesqu'ellesgouvernent, lesquelles cherchant à se soustraire à la suprématie de la chaire de saint Pierre, sont tombées sous la domination des princes de la terre. Ainsi l'église moscovite, l'église d'Angleterre, et d'autres encore sont dans ce cas : comme elles lonl partie des communions chrétiennes et
offrent des caractères particuliers, qui ne permettent pas de les confondre entièrement soit avec l'église grecque , soit avec la reforme , elles doivent fixer un moment notre attention.
Ces églises, qu'on désigne assez communément sous le nom d'églises nationales, ont perdu leur indépendance; mais elles ne sont point opprimées, ni avilies : elles ont été incorporées dans l'État, elles participent aux avantages dont jouissent les institutions du pays; et la puissance publique fait rejaillir sur elles une partie de l'éclat qui l'environne. Comme elles ne sont pas livrées à l'action de l'esprit particulier, puisqu'il y a une autorité qui s'est chargée de régler les croyances, et qui a en main des moyens de force pour appuyer ses décrets , elles ne présentent point, à l'extérieur du moins, ce désordre qu'on remarque dans les autres sectesdissidentes: on reconnaît même dans la plupart d'entre elles les vestiges de l'ancienne hiérarchie , on retrouve dans quelques unes la trace de la succession apostolique. Mais tout cela n'est qu'apparence ; le fond manque : et semblables à ces idoles revêtues d'or et d'argent dont parle l'Écriture, ces
églises ont tics pieds et ne marchent pas; elles ont des yeux et ne voient pas ; elles ont l'organe de la voix et ne parlent pas.
Lorsque nous disons que les églises nationales n'ont pas la faculté de marcher, il est bien loin de notre pensée de leur reprocher d'être constantes dans leurs dogmes; car jamais la variation ne sera pour nous une marque de vérité : mais nous voulons dire qu'elles sont resserrées et circonscrites dans un cercle dont elles ne peuvent sortir; et que de plus elles n'ont aucun mouvement spontané. Ces églises , en effet, s'étant identifiées avec le gouvernement qui s'en est constitué le régulateur, si le gouvernement avance, l'église alors s'étend avec lui ; s'il recule , elle est entraînée dans ce mouvement rétrograde ; car, d'elle-même elle est incapable de se mouvoir. Il peut arriver que l'église nationale ne domine pas sur toute l'étendue du territoire soumis à la loi politique de l'État; mais, du reste, elle n'en dépasse jamais les limites. Ainsi l'église anglicane, par exemple, ne couvre pas, et même il s'en faut beaucoup , toutes les parties du vaste empire que la loi d'Angleterre régit ; mais il est d'autre part bien certain qu'elle ne saurait se maintenir et encore moins s'étendre au delà des frontières de ce même empire. Aussi a-t-on vu
2o<) ÉCOLE D'ATHÈNES,
l'église des Etats-Unis se séparer Je l'église d'Angleterre par suite de la révolution ; et biea loin que cetteseparation ait causé la moindre surprise, on eût vu avec étonnement, au contraire, les Anglo- Américains reconnaître encore la suprématie religieuse du roi et du parlement d'Angleterre, après que les liens poliliquesqui unissaient la colonie à la métropole avaient été rompus.
Ainsi les églises nationales reçoivent le mouvement du dehors , et ce mouvement emprunte ne peut s'exercer que dans certaines limites; elles sont, par la nature même de leur institution , bornées de toutes parts : dès lors il n'est aucune d'elles qui puisse aspirer à l'universalité et prétendre au titre d'Eglise catholique; en sorte que sans aller plus loin , l'illégitimité des églises nationales se trouve être déjà constatée.
Nous avons dit aussi que ces églises ont des yeux, et ne voient pas : jadis elles ont vu ; alors elles avaient, pour se guider, la lumière de l Esprit saint, celte lumière qui a lui avec un nouvel éclat à l'avénement du Messie, et qui ne s'éteindra jamais au milieu de la catholicité. Mais elles ont fermé les yeux à cette lumière divine ; elles se sont volontairement privées de la clarté qui descendait des cieux; et maintenant elles ne voient, dans les choses qui se rapportent
à Dieu , que par les yeux de ceux qu'elles étaient elles-mêmes chargées de conduire.
De même, elles ne font que répéter, sans se permettre d'y rien ajouter, les paroles que leur suggèrent ceux qu'elles avaient elies-mêmes charge d'instruire; en sorte que, sous ce rapport, l'ordre est encore renversé : car les princes de la terre n'ont pas reçu d'en haut la mission de diriger les pasteurs et de conduire le troupeau dans ses voies; ce n'est pas à eux qu'a été concédé par le divin Législateur le droit de lier et de délier , d'enseigner et de prêcher, d'examiner et de juger : leur mission particulière ne se rapporte qu'au maintien de l'ordre extérieur; l'ordre intellectuel n'est pas soumis à leurs lois : si donc le chef de l'Etat en vient à ce point d'imposer à l'Eglise ce qu'elle doit dire et faire, il y a de sa part empiétement sur le pouvoir spirituel; et si l'Eglise acquiesce elle-même à celte usurpation, la consacre, en fait un dogme, elle renonce à faire partie de l'Eglise de Jésus-Christ, pour se réduire à n'être qu'un instrument entre les mains du pouvoir séculier.
Ces réflexions s'appliquent généralement à toutes les églises qui se sont séparées de Pvomc pour reconnaître la suprématie du chef de l'Etat : cependant, il esta remarquer que les églises réformées qui sont dans ce cas, offrent une sin-
gulièrc anomalie, car le pricipedu libre examen n'en est point exclu, et le droit que peut avoir chaque particulier d'expliquer et de commenter l'Ecriture, y est, au moins implicitement, reconnu ; toutefois les matières qui se réfèrent à la discipline et au dogme sont réglées par les lois du prince, sous la sanction de peines sévères ou de privation de certains avantages temporels : le fait semble donc cire ici en opposition avec le droit. Pour les mettre en harmonie , il faudrait aller jusqu'à supposer une chose évidemment impossible : à savoir que dans ces églises, les individus qui les composent ont été constamment amenés par l'examen particulier auquel ils ont dû se livrer, à partager le sentiment de ceux qui gouvernent l'Etat : qu'ainsi, et en nous attachant plus spécialement à l'Angleterre, chaque Anglais, par la force de sa propre conviction, sera devenu schismatique avec Henri VIII, luthérien sous la minorité d'Edouard VI, puis catholique avec Marie, et enfin conformiste sous Elisabeth, sans que depuis lors il se soit élevé dans l'esprit d'un seul anglican un doute sérieux sur l'un des articles du règlement de i562. Cette mobilité dans les consciences , à mesure que la loi de l'Etat se modifiait et changeait , cette fixité dans les esprits depuis qu'elle n'a plus varié ,
enfin cet accord constant de l'esprit particulier avec les actes émanant du pouvoir politique, présenteraient un phénomène bien étrange , si tout cela pouvait être réel.
Mais il n y a là que fiction : la vérité est que Henri VIII, placé entre les Anglais catholiques, qui croyaient devoir le ménager dans la crainte qu'il ne consommât entièrement l'œuvre de la réforme, etles Anglaisprotestantsqui espéraient l'attirer à eux tout-à-fait, a su profiter habilement de cette position , pour faire adopter par le parlement et la nation tout ce qu'il lui plaisait de prescrire. C'est ainsi qu'après avoir rompu tous les liens spirituels qui unissaient l'église d'Angleterre avec Rome , et s'être fait conférer le titre de chef suprême de l'église anglicane, il s est avisé qu'il fallait sur tous les autres points confirmer la doctrine catholique; et la loi des six articles fut alors par lui promulguée : cette loi qui portait contre les contrevenants la peine du gibet et du feu, a fixé en Angleterre jusqu'à la mort de Henri VIII l'état de la religion. Après lui sont venus les gouverneurs d'Edouard VI, lesquels étant partisans de la réforme , se sont appuyés de l'assentiment d'une partie de la nation, pour faire révoquer la loi des six articles et pousser l'Eglise anglicane dans la voie du protestantisme. Marie, survenant, essaya de rétablir
les choses sur l'ancien pied, et faisant usage des mêmes moyens que ses prédécesseurs avaient employés, elle a ramené l'église anglicane a la profession du catholicisme pur. Enfin Elisabeth arrivant immédiatement après , a pensé qu'il convenait de prendre un moyen terme : la profession de foi de l'église anglicane fut rédigée dans ce sens ; et cette profession de foi , qui tient le milieu entre les erreurs des prolestants, et les dogmes de l'Eglise catholique, fut approuvée dans le synode de Londres de i56i. Est-il à croire que la nation anglaise, pendant ce court espace de trente ans, ait changé réellement et par suite du libre examen, quatre fois de religion? Non, sans doute ; et il est plus clair que le jour que tout ce mouvement n'est que le résultat de la contrariété des vues de ceux qui ont successivement gouverné. Si les Individus eussent été abandonnés à eux-mêmes, on eût vu la nation anglaise se diviser naturellement en catholiques et en protestants, puis ces derniers se subdiviser en plusieurs sectes; quant h l'église anglicane , elle serait encore à naître.
Ainsi l'église d'Angleterre , de même que toutes celles auxquelles on peut donner le nom ^églises nationales , ne sont que des membres détachés de l'ancienne Eglise, qui ont subi ,
sous Tinlluence du pouvoir temporel, des altérations plus ou moins profondes, suivant le caprice des gouvernants et d'après la disposition des peuples. Elles se sont formées à la suite des grandes commotions religieuses, et ne se maintiennent que par Ja force de pression qu'exerce sur elles l'autorité séculière. Mais cette force de pression ne peut produire qu'une unité apparente et extérieure ; sous cette apparence il peut régner une grande confusion. Dans les pays surtout ou le protestantisme a déposé le ferment de l'anarchie, la dissolution doit être fort avancée. Quoi qu'il en soit, il doit venir un temps, où l'on essaiera de s'expliquer l'origine du pouvoir que l'État exerce sur les consciences; et si l'on demande alors aux dépositaires de la force publique qu'ils produisent le titre en vertu duquel ils prétendent être les dépositaires de l'immuable vérité, ils seront embarrassés.
La force et la vérité ne sont pas des choses de même nature; il n'y a point entre elles de connexité. La force, par elle-même, n'a de prise que sur ce qui est matériel : le corps peut être soumis à son action; quant à l'àme , elle est hors de sa portée. Non , ce n'est pas en employant la force qu'on arrive au cœur de l'homme; ce n'est point en inspirant la crainte
m ÉCOLE D'ATHEliES.
qu'on parvient à convaincre son esprit. 11 est vrai cependant que la force peut exercer une grande influence sur les actes de la vie humaine, car elle a les moyens d'atteindre le corps, et le bien-être du corps entre pour beaucoup dans les déterminations de l'homme. Ainsi la force, dans certains cas, comprimera la manifestation du sentiment et de la pensée; quelquefois même elle amènera la volonté à produire au dehors certains actes, auxquels elle ne se serait pas portée naturellement : mais là finit l'empire de la force , c'est là que se termine le pouvoir de l'homme puissant. Nul, en effet, n'a le droit d'intimer à son semblable l'ordre d'aimer ce qu'il aime et de croire ce qu'il croit : un pareil ordre d'ailleurs serait tout-îi-fait illusoire. Dès lors une loi qui prescrirait de tenir pour vrai tel dogme, de rejeter tel autre comme faux, ne peut être aux yeux d'un homme sensé qu'un acte très ridicule; à moins que le législateur, avant tout, n'ait justifié, ou tout au moins n'ait réussi à persuader qu'il est infaillible et qu'il a mission d'en haut. Hors ce cas, le potentat le plus absolu ne réussira point à imposer une croyance ; et fût-il encore le philosophe le plus distingué, il échouera s'il veut établir une religion : car, la force , ainsi que nous lavons dit, n'a pas de pouvoir sur les esprits. D'autre part
celui que la philosophie peut s'attribuer, tend tien plutôt à détruire qu'à créer l'esprit de foi. Pour fonder une religion, il faut donc de toute nécessité se donner pour prophète : aussi Marc Aurèle n'aurait pu faire ce que Mahomet a opéré. Cependant il est arrivé de nos jours que la force et l'esprit philosophique se sont ligués pour donner aux Français un système religieux : qu'a produit cette union éphémère ? Une parade au Champ-de-Mars; une suite de représentations insignifiantes et presque burlesques, dans nos temples; mais cette religion improvisée n'a pas fait un seul prosélyte.
Les hommes du pouvoir se tromperaient donc, et les philosophes, d'un autre côté, seraient dans l'erreur, s'ils pensaient jamais les uns ou les autres, qu'il dépend d'eux de créer à volonté un système religieux (a). Quand les princes de l'Europe ont imaginé d'envahir la suprématie et de régler le dogme, ils se sont donnés pour réformateurs , et ils ont éprouvé de la résistance ; elle eût été bien plus grande , disons mieux , elle eût été insurmontable, s'ils
(a) Voyez plutôt ce qu'il est advenu du Saiut-Simonisme. Les hommes de talent ne lui ont pourtant pas manqué. Mais c'est qu'une religion n'ert pas seulement un beau partage, un spectacle , une utopie : il faut qu'elle vienne du ciel et qu'elle ait ses racines dans lecnpur. — S. F.
se lussent présentés comme fondateurs, et s'ils eussent tenté de substituera l'ancienne religion une croyance toute nouvelle. Au surplus, leur succès n'a pas été complet ; et d'ailleurs ils n'ont pas grandement à s'applaudir de celui qu'ils ont enfin obtenu : car, du moment que l'autorité séculière a eu , de sa main glacée , saisi la portion de l'Église qu'elle avait à sa portée, l'esprit de vie s'est retiré, et il n'est resté entre les mains du pouvoir qu'un membre paralysé , qui ne peut plus se mouvoir de lui-même et que la puissance temporelle est obligée de soutenir.
Ainsi toutes les églises qui reconnaissent le souverain temporel pour chef, ayant été séparées du tronc qui les portait, sont maintenant autant de branches desséchées , et la sève n'y circule plus. Il en est qui offrent encore, en ce qui regarde le culte extérieur, un appareil de cérémonies qui rappelle les vieilles traditions ; mais il en est d'autres qui ont pris à tâche de n'en pas conserver le moindre vestige; en sorte que sous le rapport de la forme , comme sous celui du fond, les églises nationales présentent beaucoup de diversité : il n'y a de commun entre elles que la sujétion qui les asservit aux princes de la terre.
Il nous semble qu'il doit résulter de tout ce qui vient d'être dit sur les sectes dissidentes, que ce n'est point en cherchant au milieu des églises qui se sont formées à l'occasion des deux grands schismes , qu'on trouvera l'héritière des promesses de Jésus-Christ. La plupart seraient fort embarrassées, s'il leur fallait produire un seul des titres exigés pour que la légitimité soit constatée; il en est même dans le nombre qui ne peuvent plus prétendre au nom d'églises, parce qu'elles sont tombées, d'après la nature du principe qu'elles se sont fait, dans la catégorie des sectes philosophiques; enfin, il est à remarquer à l'égard de toutes, qu'ayant cessé de s'appuyer sur la base que le divin fondateur avait établie , il n'est aucune d'elles qui ne porte maintenant à faux.
C'est ce qu'on ne saurait dire de la grande association religieuse dont se forme l'Eglise catholique : car elle est bien assurément posée
sur la pierre que Jésus-Christ avait choisie pour être le fondement de son Église. Le pape, en effet , est le successeur légitime de saint Pierre. Cette succession est établie de telle sorte que, s'étant trouvé , parmi les réformés, quelques hommes assez hardis pour contredire la tradition sur ce point, il s'est élevé, du sein même de la réforme, des savants pour les réfuter : ainsi sur ce point nulle difficulté sérieuse à craindre. D'autre part, il est certain , et les protestants sont loin de le nier, que le pape est le chef delà société religieuse catholique , que le siège de Rome est le centre auquel tous les divers rayons aboutissent. Le système catholique s'appuie donc en définitive sur l'Église dont Pierre a jeté les fondements ; et dès lors on ne peut pas dire que le catholicisme est assis sur une base fausse; puisque dès l'origine, et d'après le plan que le divin architecte a tracé, la chaire de saint Pierre a été fondée pour servir de supporta l'Église, elle a été établie pour constituer un centre d'unité auquel les églises particulières resteraient immuablement liées. Dans le catholicisme, cette unité n'est point seulement apparente, au moyen de ce que l'Eglise catholique ne formerait qu'un seul corps sous un même chef; mais elle est en outre intérieure et foncière, au moyen de ce que tous
les membres de celte société spirituelle disent le même symbole , l'entendent de la même façon et croient les mêmes vérités. Celui-là, en effet, cesserait de faire partie du corps mystique dont Jésus-Christ est le chef invisible, dont le pape est le chef visible sur la terre , qui hésiterait à prononcer que l'Église est infaillible et qui refuserait d'acquiescer parla foi à ce qu'elle aurait prononcé. La diversité ne peut donc pas s'introduire dans le sein de l'Église catholique, sa constitution y répugne; elle est une naturellement. Pourrait-on en dire autant des églises reformées , fussent-elles du nombre de celles que le chef de l'État gouverne et qui font corps extérieurement? assurément non : car toutes ces églises ayant indistinctement écarté le principe de l'infaillibilité , ont par là détruit l'esprit de foi , et sans l'esprit de foi il est impossible que les intelligences se mettent en accord et se concentrent dans l'unilé. La doctrine catholique contient donc réellement, et à l'exclusion du protestantisme, le principe qui est le fondement de l'unité intérieure, de cette unité qui gît dans l'union des esprits.
Cette doctrine au surplus n'est point une affaire de convention ; ce n'est pas une invention de la sagesse humaine, une sorte de fiction
imaginée à l'effet de prévenir les désordres de l'anarchie dans le monde spirituel ; elle a Dieu pour auteur; elle a pour appui, indépendamment de la tradition, les paroles même du Sauveur: Allez, dit-il à ses apôtres, au moment de les quitter, et enseignez toutes les nations , les baptisant au nom du Père , du Fils , et du Saint-Esprit , en leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé. Et voici , je suis toujours avec vous jusqiûà la fin du monde. Sur quoi Bossuet ajoute, par forme de commentaire : « Avec vous enseignant, avec « vous baptisant, avec vous apprenant à mes « fidèles à garder tout ce que je vous ai coma mandé, avec vous, par conséquent, exer- « çant dans mon Église un ministère extérieur : Ki c'est avec vous, c'est avec ceux qui vous sucer céderont , c'est avec la société assemblée « sous leur conduite que je serai dès mainteu nant jusqu'à ce que le monde finisse; toutf jours , sans interruption : car il n'y aura pas u un seul moment où je vous délaisse, et, «• quoique absent de corps, je serai toujours « présent par mon esprit (i). »
Ainsi l'établissement d'une autorité infaillible et perpétuelle, ayant pour objet d'absorber et
(1) Bossuet, Conférence avec le ministre Claude, n° \ ,
de confondre tous les esprits dans l'unité de la toi, est clairement exprimé dans l'Évangile. Il est donc bien singulier que les protestants arguent les catholiques sur ce point, leur imputant à erreur de croire qu'il y a une autorité infaillible dans l'Eglise , et de penser qu'il y a obligation de s'y soumettre ; c'est à vrai dire nous reprocher d'ajouter foi aux promesses de Jésus-Christ, et nous faire un crime de conserver intacte la seule et unique doctrine qui puisse fonder et cimenter l'unité : ah! puissionsnous long-temps encore mériter ce reproche honorable !
Autant en dirai-je de cette imputation qui consiste à accuser l'Eglise catholique d'intolérance en matière religieuse ; car il est à remarquer que de la part des protestants , chaque reproche qu'ils nous font, est une sorte d'hommage qu'ils rendent à la vérité catholique ; puisque ce reproche ne tend qu'à faire ressortir un des caractères de la vraie Eglise , en faisant voir qu'il nous est propre et qu'eux-mêmes en sont privés.
Oui, sans doute, elle est intolérante, l'Église catholique ; mais elle l'est en ce sens , qu'aucun motif n'est capable de l'amener à transiger, quand il s'agit de la vérité révélée ; en ce sens qu'aucun membre de la société catholique, qui
persiste à soutenir une opinion solennellement condamnée, ne peut se soustraire à l'a na thème; en ce sens qu'aucun sectaire n'est admis à pénétrer dans ses rangs, qu'au préalable il n'ait abjuré l'erreur qui le séparait des enfants de l'Église : qu'en peut-on conclure? sinon que l'Eglise catholique est ennemie du mensonge , et que la doctrine qu'elle transmet est sans alliage. Sera-t-il permis de le lui imputer à crime ? Eh quoi ! voudrait-on nous faire entendre qu'il y a quelque alliance possible entre le vrai et le faux? Mais cette proposition ne serait pas soutenable; ou bien prétendrait- on qu'il est du devoir du sage d'hésiter long-temps avant que de prendre un parti et de ne se prononcer qu'avec circonspection et réserve? Mais ces règles de la sagesse humaine ne sauraient trouver ici d'application. Il n'appartient qu'à ceux qui ont des raisons de douter de leurs propres principes, de mettre de l'hésitation, et ce n'est qu'à l'égard des choses indifférentes qu'il est permis d'user de cette sorte de condescendance qui fait tolérer l'erreur. La règle que s'est faite l'Église est plus exacte et lui convient parfaitement : dans les choses qui sont de foi, il faut maintenir l'unité, in necessariis imitas ; dans celles qui ne font pas partie des vérités révélées , il faut de la liberté , in dubiis
libei'tas ; enfin dans les discussions il ne faut jamais perdre de vue les règles de la charité, in omnibus charitas (i).
Rien n'empêche donc que l'Eglise catholique ne veille avec soin au dépôt dont elle a été constituée gardienne , et lorsqu'à cette occasion elle sera taxée d'intolérance par ceux que sa vigilance déconcerte, nous serons tentés de nous féliciter qu'elle ait été jugée digne d'être ainsi notée ; puisque nous découvrirons au fond de ce reproche un éloge caché, c'est-à dire une reconnaissance tacite de la pureté de sa doctrine, un hommage rendu forcément à sa sainteté.
Elle est sainte , en effet, cette Eglise , par sa fidélité scrupuleuse à conserver le dogme dans son intégrité ; elle est sainte par son adhésion intime à celui de qui toute sainteté dérive : quand elle parle de Dieu, ses discours sont sublimes ; quand elle entre dans l'explication des devoirs, sa morale est admirable; son culte du reste est plein de dignité; et ses sacrements sont autant de sources de vie; si tous ceux qu'elle compte au nombre de ses enfants, ne sont pas des hommes parfaits, il est certain néanmoins qu'elle peut offrir, dans tous les genres de
(1) S. Augustin.
beautés morales, des modèles si accomplis, que l'idéal de la perfection humaine est surpassé. De plus, et s'il est vrai, comme l'a dit un Anglais protestant, <c qu'il est impossible d'établir <f la vertu, la justice, la morale sur des bases « tant soit peu solides , sans le tribunal de la u pénitence ; et qu'il est impossible d'établir « le tribunal de la pénitence sans la croyance à « la présence réelle, principale base de la foi « catholique romaine (a) ; » alors se justifie pleinement, aux yeux de la raison humaine elle-même, cette maxime théologique, qu'il n'y a des saints que dans la société catholique.
Faut-il s'étonner, d'après cela, que l'Eglise catholique attache tant de prix à augmenter le nombre de ses enfants? Cependant il est des hommes que cette sollicitude maternelle fatigue ; et bien qu'ils essaient d'autre part de nous persuader que le catholicisme est gisant par terre, ils n'en persistent pas moins à faire entendre des plaintes sur ce qu'ils appellent son prosélytisme ardent.
Or, il faut opter; car l'inconséquence ici se
(a) Voir le Résumé de l'ouvrage intitulé Lettres d'Atticus. L'auteur de cet ouvrage est lord Fiiz William. Il paraît que de mures réflexions l'avaient amené à reconnaître la vérité du catholicisme : cependant il est mort sans avoir fait abjuration publique du proîeslanlisme.
montre à découvert : il faut qu'on se résigne à tenirle catholicisme pour existant, ou bien qu'on s'abstienne de signaler avec aigreur son inquiète activité.
Oui, ie catholicisme est plein de vie ; et quoique chaque jour on ait soin de répéter que depuis long-temps il est mort , cette assertion n'est que l'expression d'un coupable désir, mais elle est démentie par les faits. Ce n'est pas que nous prétendions élever des doutes sur ce qui n'est que trop avéré , à savoir que dans la société européenne l'esprit de foi et le sentiment religieux se sont considérablement affaiblis; mais nous voulons constater ce qui n'est pas moins certain d'autre part, c'est que dans la lutte qui s'est établie entre ies croyances et l'esprit d'incrédulité, le catholicisme a figuré toujours au premier rang. Seul il soutient l'effort du combat. On l'a vu, à l'époque du déchaînement de l'impiété, résister courageusement aux puissances de l'enfer conjurées, et retracer auv yeux de l'Europe, attentive et surprise, l'héroïsme des premiers temps. Plus récemment, et dans la personne de son chef, respectable vieillard, qui ne s'était fait connaître jusque-là que par sa mansuétude, il a donné l'exemple dune fermeté inébranlable , lorsque tout pliait sous la main de cet homme qui portait un cœur d'acier :
aujourd'hui, le zèle du catholicisme prend une autre direction ; il s'occupe activement et avec fruit à rassembler sous la bannière catholique, ceux qui, sentant que le sol est ébranlé, cherchent avec inquiétude un terrain ferme sur lequel ils puissent être en sûreté. On peut dire en effet que jamais, à partir du commencement de la réforme, il ne s'est fait autant de conversions remarquables. L'Allemagne et la Suisse [a) ont offert à la vraie foi des prémices que l'Eglise peut étaler avec ostentation; le catholicisme s'est introduit en Russie, et dans ce pays que la Providence semble tenir en réserve pour l'accomplissement de quelque grand dessein, il a fait d'illustres prosélytes <Kb)\ en Angleterre, il marche à grands pas- (c) ; aux Etals-Unis, il a
(a) Yoirla noie, p. 12. — S. F„
(6) La comtesse Rostopchin .. femme du célèbre gouverneur de Moscou ; le prince Galilzin , aujourd'hui missionnaire dans les monts Alleghains, etc., etc. — S. F.
(c) Sans s'exagérer sous ce rapport le contre-coup des prédications politiques d'O'Connell , nous rappellerons le succès des conférences de M. Wiseman , en 1836 , les conversions éclatantes de M. Auibroise Philips, de M. Georges Spencer, frère de lord Spencer, plus connu sous le nom de lord Àlthorp , de miss Hardwel , etc. : et nous dirons qu'en 1796 , l'Angleterre i;e comptait que vingt-quatre chapelles catholiques au lieu de six cents qu'elle possède en 1837, et deux écoles orthodoxes, tan*rîisqu'il y en a maintenant plus de cent. — S. F.
des succès prodigieux (a); enfin, dans la France dont l'irréligion systématique a fait en quelque sorte sa place d'armes, le catholicisme se maintient noblement, et il cherche, plutôt qu'il ne fuit, la rencontre de son adversaire; car on le voit se porter avec empressement partout où le danger se manifeste ; et souvent il suffit qu'un seul prêtre arrive au milieu d'une grande cité , pour qu'en peu de jours la foi se ravive et que l'impiété soit attérée (b). Non ; le catholicisme n'est point mort : s'il était mort, il ne donnerait pas des signes aussi éclatants de sa puissante énergie ; s'il était mort, l'esprit des impies ne serait pas monte à un degré si haut d'irritation ; s'il était mort , il ne serait pas traduit journellement au ban de la philosophie, pour avoir à répondre sur l'imputation de prosélytisme, qu'on renouvelle sans cesse contre lui (c).
(a) En 1789, quand M. de Chaleaubriaud visita l'Union Américaine, la population catholique n'y dépassait pas 18,000 âmes. Aujourd'hui elle s'élève à près d'un million. — S. F.
(6) Ces paroles, imprimées en 1829, ne semblent-elles pas une prophétie de ce que nos yeux ont vu depuis quatre ans à Paris et ailleurs?— S. F.
(c) Nous déplorons tous les côtés faibles de l'ère présente ; mais nous supplions qu'on veuille bien réfléchir sur ceci : A quelle époque, depuis quarante ans, la science a-t-elle été moins hostile à la révélation ? Quand les dogmes chrétiens ontils rencontré moins de répulsion dans la jeunesse des écoles? Quand les études ecclésiastiques ont-elles été plus progressive?,
Le prosélytisme, en effet, quelle que soit du reste sa nature, dénote à tout le moins qu'il y a non seulement un principe de vie, mais encore une surabondance de force, dans l'opinion qui cherche à se répandre. Toutes les sectes religieuses, dans leur origine, éprouvent le besoin de faire des prosélytes : mais par la raison que le prosélytisme des sectaires ne peut puiser autre part que dans le fond de la nature humaine, l'énergie qui le pousse en avant, ce prosélytisme est ordinairement passionné. Aussi voit-on que les hérésies ont presque toujours employé, pour se soutenir et s'étendre, des moyens de ruse et de violence. Ces opinions, du reste, après avoir agité les esprits, causé du désordre, et fait plus ou moins de bruit dans le monde, se sont usées peu à peu, et ont fini par s'éteindre. Il en est qui ont bouleversé la chrétienté, et qui n'ont laissé d'autres traces de leur passage , que celles qu'on trouve dans l'histoire. Voilà comment les passions, quand elles se déguisent sous l'apparence du zèle religieux, procèdent et finissent. Le zèle véritable, celui qui prend sa source dans la charité, suit une autre marche :
l'unité de foi plus manifeste , les œuvres de charité plii9 abondantes? Comparez, et jn^ez... sont-ce là ou non des signes de vie? — S. F.
il insiste, mais c'est avec douceur; il presse, mais il se garde bien de violenter ; s'il rencontre des obstacles qui soient invincibles, il se détourne et cherche ailleurs des cœurs moins rebelles, des esprits moins obstinés; si les puissances s'élèvent avec fureur contre lui, il ne fléchit pas, mais en résistant, il respecte les droits du pouvoir temporel.
C'est ainsi que le christianisme s'est avancé à travers dix persécutions successives, sans rien céder, et sans que jamais, pour se mettre à couvert, il ait fait un appel à la révolte : cependant on ne dira pas que les chrétiens étaient alors en petit nombre, on ne prétendra pas que c'étaient des hommes timides. Celte condui le des premiers chrétiens est bien remarquable; elle contraste singulièrement avec celle des hérétiques, beaucoup plus encore avec la violence des sectateurs de Mahomet. Du reste , elle ne s'est point démentie : qu'on suive , à partir des premiers siècles, ces hommes apostoliques qui ont porté la foi dans toutes les parties du monde connu, et l'on verra qu'ils ont marché dans la voie que Tierre et Paul avaient tracée , tempérant par la douceur évangélique ce que leur zèle pouvait avoir de vif et d'ardent, baignant de leurs sueurs et quelquefois de leur sang, la terre qu'ils étaient venus féconder. C'était assu-
renient des conquérants pacifiques, ceux qui ont successivement soumis au joug de l'Evangile lespeupladesduNordquand elleseurent partagé les provinces de l'empire. Aussi, et nonobstant l'antipathie qu'elle témoigne aujourd'hui pour le papisme (<?), l'Angleterre a conservé le souvenir de la mission d'Augustin, et se rappelle avec attendrissement ce que fit pour elle , à cette époque, le saint Pontife qui occupait la chaire de saint Pierre. On pourrait en dire autant de plusieurs autres contrées où la prétendue réforme s'est établie ; car les préventions que ces peuples nourrissent contre l'Eglise mère , n'empêchent pas que le nom de l'homme apostolique qui avait été par elle envoyé ., et qui a porté chez eux les premières semences de la foi, ne soit prononcé toujours avec respect. Le prosélytisme catholique , en se rapprochant des derniers temps, aurait-il par hasard changé de nature? Eh quoi! ce François-Xavier dont la vie retrace celle du grand apôtre des nations, ces disciples de saint Ignace , qui se précipitaient à l'envi dans les pays nouvellement ouverts à leur zèle , et se jetaient au milieu des sauvages, pour en faire d'abord des hommes et ensuite des
(a) Il ne faut point perdre de vue que M. ftiambourg écrivait ceci en 1828. — S. F.