‹ Œuvres philosophiquesChapitre 29 sur 32 · ÉPILOGUE. 2$r · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE. 2$r

une base nouvelle, c'est-à-dire sur le principe du libre examen ; elle change le dogme qui était publiquement et généralement enseigné ; elle réduit à trois , puis à deux seulement le nombre des sacrements ; elle se fait un culte à part ; enfin elle compose sur un nouveau plan, un ministère sans autorité, lequel ne se rattache à aucun ministère précédent : il y avait là des innovations de tout genre.

Cette église improvisée portait donc empreint très visiblement sur son front le signe de la nouveauté ; aussi ne lui vint-il pas d'abord à l'idée de prétendre que l'ordre de choses ainsi établi avait perpétuellement existé; elle se bornait à soutenir qu'en le constituant, on avait tout remis sur l'ancien pied : car elle alléguait sans cesse, et répétait jusqu'à satiété, que l'erreur avait prévalu dans l'Église , qu'une foule d'abus s'y étaient introduits, et qu'enfin l'idolâtrie y avait été formellement consacrée. Les novateurs, en conséquence, ne faisaient point difficulté d'énoncer clairement dans leur confession de foi que Vétat de V Eglise a été interrompu , et qiCil Va fallu dresser de nouveau , parce qiûelle était en ruine et désolation. Mais les catholiques ayant objecté qu'une pareille supposition donnerait nécessairement à penser que le Sauveur des hommes avait manqué de pré-

•2S(i ÉCOLE D'ATHÈNES.

voyance, et de plus qu'il s'était engagé témérairement, puisqu'il avait solennellement protesté que l'assistance divine ne manquerait jamais à son Eglise , les novateurs ont éprouvé de l'embarras ; ils ont hésité sur ce qu'il y avait à dire; et enfin ils ont avisé qu'il fallait hardiment poser en fait et soutenir que leur église avait toujours subsisté.

Cette thèse singulière a été longuement débattue. Les ministres protestants pressés par leurs adversaires ont changé plus d'une fois de batteries; ils ont essayé de mille subtilités; la ressource des équivoques a été complètement épuisée ; jusqu'à ce qu'enfin , tout autre moyen de se donner la perpétuité leur échappant, ils se sont vus contraints de se précipiter euxmêmes dans le sein de l'Eglise catholique , et de s'identifier avec elle pour tous les temps qui se sont écoulés jusqu'à l'époque de la réforme.

Ils n'en ont pas moins persisté à dire que le catholicisme n'avait pas lui-même la perpétuité : et d'abord ils auraient bien désiré n'avoir point à faire à l'Eglise catholique cette première concession , à savoir que tous les pasteurs qui l'ont gouvernée se sont transmis de main en main le pouvoir sacerdotal à partir des apôtres; mais comme il eût été difficile de rompre cette chaîne continue par laquelle , non seulement l'évèque

de Rome , mais encore chaque évêque remonte à l'apôtre qui a fondé son siège, ou à l'institution du premier de ses prédécesseurs par d'autres évêques légitimes ; comme il était impossible de citer un fait positif duquel il eût résulté qu'un seul siège s'était érigé de lui-même, et qu'un seul évêque avait reçu ses pouvoirs autrement que par voie de succession ; force a été de reconnaître que le ministère catholique avait sa racine dans l'Eglise primitive, et que sous ce rapport l'Eglise catholique pouvait revendiquer le titre d'apostolique. Toutefois les dissidents ont cru qu'ils sauveraient ce que cet aveu pouvait avoir de pénible , en alléguant que bien qu'elle eût la perpétuité du ministère, l'Eglise catholique se trouvait en défaut, n'ayant pas conservé intacte la doctrine des apôtres, l'ayant au contraire surchargée de pratiques abusives, et en outre falsifiée par l'introduction des erreurs les plus graves; et comme l'esprit de chicane se trouvait plus à l'aise sur ce terrain, le protestantisme s'y est retranché.

Toutefois et par un seul mot il était aisé de terminer la discussion : car les protestants se trouvant forcés d'avouer que le corps mystique de Jésus-Christ, avant que la réforme eût lieu, ne pouvait être autre que l'Eglise catholique, celle-ci se présentait alors comme étant l'Eglise

à laquelle le divin fondateur a dit qu'il serait avec elle jusqu'à la consommation des siècles ; dès lors, à moins que d'imaginer que ces promesses avaient été vaines, il faut tenir pour certain que la société visible, composée de pasteurs et de peuples, désignée sous le nom d'Eglise catholique, n'a jamais pu faillir, ni enseigner une doctrine erronée, encore moins se plonger dans l'idolâtrie : cet argument était de la plus grande force ; il subsiste encore en son entier. Cependant comme les réformés, revenant toujours à la charge, continuaient à faire grand bruit des innovations prétendues qu'ils reprochaient à l'Eglise catholique, de savants théologiens ont jugé qu'il était nécessaire d'entrer plus avant dans le fond de la matière, et d'immenses travaux ont été par eux entrepris : alors il est arrivé que les protestants obligés de reculer de siècle en siècle, se sont trouvés réduits à placer au quatrième siècle de l'ère chrétienne et même au troisième, l'origine de la plus grande partie des erreurs qu'il leur plaît de nous attribuer : ils ont été contraints également de supposer que ces erreurs se seraient insensiblement, sans bruit, sans secousse , sans que personne s'en aperçût, insinuées dans le catholicisme et introduites dans l'enseignement ; mais si c'est là que les protestants ont jugé à propos de s'arrêter

pour fixer le commencement des croyances et des pratiques qu'ils ont depuis rejetées, leurs antagonistes ont remonté plus haut, et ils ont lait voir que la doctrine de l'Eglise romaine n'était pas autre que celle de l'Eglise primitive. Au surplus, il y a quelque satisfaction à voir que les ennemis de notre Eglise sont euxmêmes forces de constater à son avantage une si haute antiquité ; de convenir que notre doctrine se trouve en harmonie avec les décisions des conciles qui se sont assemblés depuis quatorze ou quinze siècles; d'avouer que sur la plupart des points en litige , nous sommes dans le cas de nous prévaloir contre eux de l'aulorité des saints Pères , et de citer à notre appui saint Grégoire de Nazianze , saint Basile, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Jean Chrysostôme, saint Augustin. De tels aveux, en effet, sont précieux; et nous ne pensons pas qu'un homme de bonne foi, après les avoir recueillis, doive avoir grand besoin de recourir aux lumineuses dissertations d'Arnaud, de Nicole et de Bossuet, pour former son jugement et se décider sur le point de savoir si c'est dans l'Eglise catholique, ou bien dans celle de Luther, qu'est le dépôt des traditions apostoliques. En ce qui nous concerne, il nous est arrivé plus d'une fois de faire un rapprochement : si Luther aujourd'hui reve-

nait au monde et prêchait de nouveau sa doctrine, il ne serait plus compris : les universités protestantes l'accueilleraient avec froideur; les partisans de la nouvelle exégèse le regarderaient avec mépris; et cet homme impétueux, à l'aspect des changements survenus dans la réforme , ne pourrait pas contenir sa colère. Si Calvin, d'un autre côté, apparaissait à Genève, il est à croire qu'il serait peu fêté : que dis-je? on le qualifierait de méthodiste ; on lui donnerait le nom de momier ; et il n'aurait rien de mieux à faire que d'en sortir au plus tôt (a). Mais saint Ambroise pourrait aujourd'hui répéter, à la grande édification de son peuple, les homélies qu'il prêchait autrefois dans la cathédrale de Milan ; saint Chrysostôme pourrait, dans la basilique de Saint-Pierre à Rome, en présence du saint Père et du sacré collège, exciter de nos jours le même enthousiasme que le peuple d'Antioche exprimait jadis en l'écoutant, et prononcer avec assurance tous les discours où il explique si nettement la doctrine de l'Église sur le sacrement de nos autels. II est très remarquable , en effet , que nos prédica-

(a) On a rappelé ailleurs (p. 12) les inutiles efforts de M. le comte de Sellon pour que le père du Calvinisme eût une statue dans la ville qui s'est appelée depuis trois siècles la ville de Calvin. — S. F.

leurs modernes, quand ils veulent exposer le dogme et traiter la morale, en un mot interpréter les divines Ecritures, se croient d'autant mieux fondés à penser qu'ils suivent la foi catholique, que le sens par eux donné est plus conforme à la doctrine des Pères de l'Église ; aussi ne manquent-ils pas de les citer : il y a tel sermon qui n'est autre chose que la paraphrase d'une homélie ; et s'il y a quelques traits retranchés, ce ne sont pas ceux où le point de doctrine est défini, mais ceux-là seulement qui auraient rapport à quelque circonstance particulière, ou bien à quelque règle de discipline que le temps aurait modifiée.

Ainsi le dogme est immuable , et l'Eglise catholique ne fait que transmettre à ses enfants les saints livres qu'elle a reçus, et les vérités qui lui sont venues par tradition. Cette tradition remonte de siècle en siècle, et son origine se perd dans les premiers temps ; ceux qui ont entrepris d'en rompre la chaîne, ont été tellement confondus, qu'ils ne peuvent guère échapper maintenant au reproche de mauvaise foi. Disons donc hardiment avec Bossuet qu'un des caractères éclatants de l'Eglise catholique, c'est : (( qu'elle est la seule de toutes les sociétés « qui sont au monde , à laquelle nul ne peut « montrer son commencement, ni aucune in-

K terruption de son état visible et extérieur « par aucun fait avéré , pendant qu'elle le « montre à toutes les autres sociétés qui l'ente vironnent par des faits qu'elles-mêmes ne « peuvent nier (i). » Ajoutons encore d'après lui, que jamais personne ne pourra signaler dans le catholicisme, avec quelque apparence de raison, aucune interruption , aucune innooation , aucun changement (:>). Concluons enfin que dans l'Eglise catholique, à l'exclusion de toute autre, se trouve h perpétuité.

Mais pourquoi insisterions-nous sur ce point davantage? Ce n'est plus de cela qu'il s'agit: le protestantisme , celui-là du moins qui se prétend éclairé, fort de son alliance avec le philosophisme, nous reproche actuellement de rester immobiles lorsque tout marche ; et en même temps il mesure avec orgueil les pas qu'il a faits dans le chemin de l'incrédulité, s'imaginant constater ainsi les progrès de la réforme.

Nous laisserons le protestantisme se targuer de ce qui, suivant nous, dénote son entière décomposition et sa fin. Une religion qui se laisse

'(1) Réflexions de Bossuet sur un écrit du ministre Claude. Quatrième réflexion.

(2) Id., Cinquième réflexion ,

aller au mouvement du siècle , qui modifie et abandonne ses croyances pour se mettre en harmonie avec la philosophie contemporaine , est une religion finie ; elle est totalement vide do foi. Le catholicisme n'en est pas là; aussi restera-t-il ce qu'il est : non seulement il repoussera les changements qui pourraient altérer son symbole ; mais il n'admettra jamais d'autres interprétations que celles qui portent le sceau de l'infaillibilité, ayant été données par l'Eglise. Le catholicisme n'a pas même besoin de nouveaux développements; car ce n'est point une religion simplement ébauchée : Moïse avait annoncé qu'il viendrait un autre législateur après lui, et prescrit aux Juifs d'écouter ce nouvel envoyé ; Jésus-Christ n'a rien dit de semblable, mais il a parlé des faux prophètes qui précéderaient son dernier avènement et recommandé qu'on s'en défiât. Il n'y a donc plus de révélation nouvelle à attendre, quant à la loi religieuse et morale, cette loi ayant reçu, à l'époque du premier avènement, toute sa perfection. Ceux qui seront bien pénétrés de cette idée apprécieront l'avantage de celte immobilité qu'on essaie de tourner en dérision : ils concevront qu'une religion qui varie, est par \.t même convaincue de fausseté : et qu'une religion qui a pour elle la perpétuité , parte h

2'M ECOEE D'ATHENES.

marque du vrai : en conséquence, ils s'empresseront de venir chercher au milieu de nous un sur asile.

Le catholicisme de loin frappe la vue ; de près il excite l'admiration. Extérieurement il présente un système d'organisation complet; on v trouve intérieurement unité, sainteté, mouvement, chaleur et vie. Son autorité est extrêmement imposante : son nom seul indique qu'il a Dieu, et non pas quelque sectaire, pour auteur : sa base est cachée très profondément ; il n'y a que lui qui porte réellement sur Pierre, et lorsqu'on creuse encore davantage, on trouve successivement les prophètes, Moïse, les patriarches, et enfin Adam, qui lui-même, à l'époque de sa chute, a reçu la première annonce de la rédemption. Ainsi tout concourt à donner au catholicisme une prééminence incontestable sur les autres communions chrétiennes; et de même que le Christianisme s'élève majestueusement au dessus des autres religions qui ne marchent pas sous la bannière du Christ, de même aussi le catholicisme se distingue au milieu des sectes chrétiennes qui ne sont plus en communion avec le successeur de saint Pierre. Il n'y a donc aucunement à craindre pour celui qui s'est dégagé du labyrinthe des systèmes philosophiques, et qui veut

désormais chercher dans la religion ce que la science humaine n'a pu lui donner, que cette tentative aboutisse à le lancer dans un dédale nouveau : on le verra d'abord se diriger sans hésitation vers le Christianisme , et bientôt après monter rapidement les degrés du temple catholique.

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