‹ Œuvres philosophiquesChapitre 31 sur 32 · OÏL · texte numérisé non relu

OÏL

Est-ce à dire que le xixe siècle soit plus religieux que son devancier?

Est-ce à dire que les intelligencessupérieures se soient enfin ralliées autour de l'étendard de la loi ? Plût à Dieu ! Mais pourquoi se faire illusion ?

Les pères avaient semé du vent, les fils ont recueilli des tempêtes : ainsi les doctrines du xvnr siècle ont produit leurs fruits, et ces fruits ont été amers. Le siècle alors s'est-il amendé? Non. Car si les classes élevées de la société, naguère si coupables et depuis si hautement châtiées , reconnurent la main qui les frappait, les autres ne cherchèrent point à redresser leurs voies. Les mauvaises doctrines avaient perdu de leur crédit sans que les bonnes

(1) Provincial, 12 juin 182*.

ECLECTISME. SB9

eussent repris leur autorité ; et quand vint l'époque où lechefdu gouvernement crut devoir reconnaître que la France avait une religion , la révolution se tut. Elle consentit h ne voir dans cet acte que l'œuvre de la politique, clic avait raison. Elle pensa d'ailleurs qu'elle trouverait toujours dans les dispositions de ceux qui étaient investis du pouvoir des garantie» suffisantes, et elle n'eut pas tort.

Cependant la Religion avait trouve des apologistes éloquents. La foi se ranimait dans de hautes intelligences; on pouvait avouer qu'on était chrétien. L'incrédulité s'en indigna; mais qu'y faire? Ses armes, suivant l'expression de La Harpe, «avaient été rouillées par le sang. >♦

A la Restauration , les positions changent. Etonnée d'abord , l'incrédulité bientôt devient menaçante ; mais les temps sont bien autres, et ce n'est pas dans les écrits que la presse vient de reproduire avec une si ardente profusion (a), que les hommes éclairés de ces derniers temps iront chercher la vraie méthode d'enseignement , ni des principes fixes de doctrines. Ce qui au xvnT siècle ébranlait le monde, ne saurait maîtriser entièrement le mouvement nouveau imprimé à l'époque présente.

(a) De 1825 à 18301a librairie fut inondée d'une multitude d'éditions nouvelles de Voltaire, J.-J. Rousseau, Diderqt, Dnpui* . Volucyj etc., ele. — S. lr.

310 ÉCOLE DE PAMS.

On ne peut nier toutefois que la Religion compte encore beaucoup d'ennemis, et que dans le monde savant, où elle a fait de précieuses conquêtes, elle rencontre aussi d'assez nombreux adversaires. Ce qu'il y a donc en ceci de réel et de vrai, c'est que les discussions ont pris de nos jours un caractère grave, c'est que les doctrines commencent à se poser systématiquement ; en sorte que, s'il n'est pas permis de dire qu'en France il y ait aujourd'hui plus de loi, au moins y a-t-il plus de philosophie qu'au siècle dernier.

En effet , la science philosophique a pris une apparence régulière , une sorte d'organisation. Les grandes masses se sont formées ; les écoles se séparent , les sectes se distinguent : témoin de ce mouvement, M. Damiron a voulu le décrire ; mais voyons s'il a rempli sa lâche.

L'histoire de la philosophie , comme toute autre histoire, peut être traitée ou généralement, ou partiellement; c'est-à-dire que l'historien est le maître d'embrasser son sujet tout entier, ou de n'en prendre qu'une partie. Dans ce dernier cas, il s'attachera à telle époque en particulier, à telle école spécialement considérée ; il suivra telle secte depuis son origine jusqu'à son terme ; ou bien, se renfermant dans l'étude d'un seul système , il en épuisera l'exa-

mcn. Le sujet alors aura de l'unité , parce qu'il sera toujours possible d'en coordonner les diverses parties.

Mais, s il arrivait que l'historien s'avisât de choisir pour point de départ la première année de tel siècle , et s'imposât la loi de circonscrire le sujet qu'il doit traiter d'après les limites de telle contrée, on s'en étonnerait avec raison; car le commencement de chaque siècle ne marque pas une époque nouvelle pour la philosophie; et chaque royaume ne renferme pas une école de philosophie spéciale et isolée.

Que si parfois, en parlant de l'école de Voltaire, on a dit : la philosophie du xvin" siècle , en parlant du système de Kant, la philosophie edlemande , ces expressions et autres du même genre sont autant de manières de désigner une opinion dominante ; elles ne sauraients'entendre autrement.

Toute histoire philosophique est l'histoire d'une opinion ; or je ne sache pas qu'une opinion attende toujours le commencement d'un siècle pour se produire; et qu'une ligne de douanes puisse marquer la dernière limite de son extension.

Que dire donc d'une histoire philosophique qui commencerait au premier jour de l'an 1800, et qui s'arrêterait aux bords du Rhin, du côté

de l'Orient , au détroit de la Manche , du cot

de l'Occident?

Telle est pourtant celle qui va nous occuper.

M. Damiron entre en matière brusquement, sans jeter un regard en arrière, sans se permettre une excursion au delà de la frontière , prenant chaque école, abstraction faite de ses antécédents, au point de développement qu'elle pouvait avoir reçu en France , au commencement de ce siècle.

Ce n'est donc ni une histoire générale, ni une histoire particulière de la philosophie que M. Damiron nous donne ; mais une suite d'articles sans rapports entre eux, dans lesquels les doctrines des philosophes français de l'époque sont exposées avec un rare talent d'analyse ; articles qui figuraient très bien dans le Globe où ils ont été insérés la plupart, mais qui ne sauraient former un tout et ne constituent pas un ouvrage.

Toutefois l'auteur, pour lier entre eux ces membres épars , a imaginé de les disposer dans un certain ordre, d'après la division des écoies; et à ce sujet il distingue en France présentement trois écoles principales : celle de la Sensation, celle de la Révélation, celle de YEclectisme ou du spiritualisme rationnel. Mais celte

ÉCLECTISMK. ' 3*5

classification des systèmes qui ont paru de nos jours est-elle exacte? Offre-t-elle une expression fidèle de l'état actuel de la science au milieu de nous ? C'est ce que nous nous proposons d'examiner (i).

L'homme est pour l'homme une énigme.

Tandis qu'on voit les autres êtres parcourir, sans jamais s'en écarter , le cercle qu'ils doivent décrire , l'homme apparaît, égaré dans le vague de l'espace , comme un astre qui aurait été violemment jeté hors de sa sphère. Il ignore d'où il vient, où il va ; il ressent un trouble intérieur qui semble indiquer que les diverses parties dont le fond de son être se compose , ne sont point d'accord entre elles. Qui donnera le mot de l'énigme? Qui pourra rétablir l'harmonie dans cette nature si étrangement altérée? Serace l'homme, sera-ce Dieu? la philosophie, ou la religion?

Cette question que le bon sens du genre humain a depuis long-temps résolue , transportée aujourd'hui dans la région des disputes, partage les intelligences élevées. Les théologiens demeurent persuadés que l'homme, s il n'est as-

(1) Provincial , !J<j juin 1626;

314 ECOLE l)E PARIS.

sislc d'un secours surnaturel , ne peut rentrer dans l'ordre ni s'y maintenir; d'où le besoin de la grâce et la nécessité d'une révélation : les philosophes de ces derniers temps pensent au contraire qu'ayant reçu de la nature les moyens d'arriver à ces fins, l'homme, pour être ce qu'il doit être , peut se passer d'un secours étranger.

Il ne faut pas croire cependant que le théologien et le philosophe soient à une telle distance l'un de l'autre qu'ils ne puissent jamais se rencontrer : ils se trouvent sans cesse ramenés sur le même terrain ; et d'ailleurs il est de fait que leur point de départ est commun.

Oui, leur point de départ est commun; car il est certain que les connaissances que l'un et l'autre acquièrent, de quelque nature qu'elles soient, ont toutes également pour premier fondement la foi.

Ceci demande une explication; donnons-la en peu de mots :

L'homme en vain se dissimule sa faiblesse ; il a beau relever dans son esprit l'idée du moi; il ne trouvera jamais dans le fond de ce moi, et comme lui étant propres, ni l'être ni la vérité. Il n'y a que Dieu qui puisse dire, Je suis celui qui est (rt); et il n'appartenait qu'à la sagesse

(a) Ego stini qui sum. Exoi>.. III , 1'».

ÈGLECriSME. 5ii>

divine incarnée défaire entendre ces paroles, Je suis la vérité (a) ; l'homme est donc, en ce qui le fait être, dans la dépendance de celui qui seul existe par lui-même; et par rapport à la vérité , dans l'obligation de la recevoir d'où elle découle, sans pouvoir lui-même la constituer. Aussi, pour chaque raisonnement qu'il fait , y a-t-il une première vérité qui en est la base, dont il chercherait vainement a se démontrer la certitude. Il ignore pourquoi elle est vraie; et toutefois il est obligé de la prendre pour telle; en sorte que pour cette première vérité il subit la loi de l'autorité; il fait un acte de foi.

Kant lui-même l'a reconnu quand il a dit, parlant des vérités de sens intime et de sentiment, qui sont, suivant lui , les seules qui aient de la réalité : « Je ne saurai rien d'elles, et sur « ce qui les regarde, j'aurai soin de fuir la « science ; mais si par toute autre voie, je me « trouve forcé à les reconnaître, j'appellerai « ma conviction croyance et non savoir. »

Ainsi , en ce qui regarde ces notions fondamentales sur lesquelles toute science s'appuie, il faut dire que ce sont des vérités de foi , dont la nature, de sa propre autorité, impose la croyance à l'homme sans les livrer à son examen.

(a) Ego $um via , et teritjs et vila. Joa>>v *i*> 6-

L'acte de foi n'est donc pas tellement particulier à la théologie, qu'il puisse- former son caractère distinctif : ce qui réellement la différencie, c'est que la foi du théologien ne s'arrête pas , comme celle du philosophe , à ces vérités que Dieu nous révèle par une parole intérieure, mais s'étend encore à celte autre révélation que la parole extérieure a opérée.

Il ne faut pas s'imaginer d'autre part que le raisonnement soit du domaine exclusif de la philosophie, et que pour arriver à la connaissance de Dieu et de soi-même , le théologien ne puisse être autorisé à en faire usage; ce serait établir entre la raison et la foi une sorte d'incompatibilité que Dieu, dont elles émanent , n'a pu introduire dans son œuvre.

Pascal, assurément, était moins que tout autre disposé à étendre les droils de la raison au préjudice de ceux de la foi ; et c'est lui cependant qui signale comme excès également dangereux, d'exclure la raisoji, de n'admettre que la raison. « Dieu n'entend pas , dit Pascal , que « nous soumettions notre croyance à lui sans « raison. » Quel sera donc, en matière de religion , l'office de la raison? Il y a dix-huit siècles qu'on l'a dit : de s'assurer que Dieu a parlé, puis de se soumettre.

Il y en a qui donnent à la raison plus de jeu,

et l'associent en quelque sorte ù la révélation pour construire l'édifice des vérités religieuses.

Donc, et quoiqu'il soit très vrai que le caractère distinctif de l'enseignement religieux soit de procéder par voie d'autorité, et celui de l'enseignement philosophique de suivre la voie du libre examen, il ne faut pas se hâter de prononcer que la religion et la philosophie sont ennemies naturelles et que ces deux mois philosophie religieuse impliquent par eux-mêmes contradiction.

La religion chrétienne a pour les âmes élevées des vues sublimes; pour les cœurs tendres des douceurs ineffables; pour les esprits positifs des démonstrations certaines ; elle flétrit le vice ; elle repousse l'orgueil ; mais elle accueille la bonne foi et s^associe volontiers la raison.

Cette circonstance toutefois qu'on peut être philosophe sans cesser d'être chrétien , et devenir chrétien sans renoncer à la philosophie , autoriserait-elle à classer la théologie parmi les écoles philosophiques? Nous ne le pensons pas : ce serait ravaler cette science divine; et de plus méconnaître son caractère. Le théologien , en tant que théologien, n'appartient à aucune école ; en tant que philosophe , il admet , avec les modifications nécessaires , le système philosophique qu'il juge être le plus en rapport avec

ses idées. Saint Justin était platonicien; Didyme s'accommodait mieux de la doctrine d'Aristote; Saint Clément d'Alexandrie penchait vers l'éclectisme ; les scholastiques ont presque tous été péripatéticiens ; Bossuct etFénelon , Malebranche et Nicole étaient cartésiens ; en Allemagne, la philosophie de Leibnitz était goûtée par de très savants théologiens; celle de Locke, elle-même , a trouvé des disciples dans les mêmes rangs, n'eût-on à citer qu'Abbadie. Ainsi les théologiens, quand ils philosophent, se (Jisséminent dans les diverses écoles; et lors même qu'ils se trouveraient, à certaine époque déterminée , tous réunis dans la même école , il n'en résulterait pas que celte école pût être classée sous le nom d' Ecole théologique.

Ondoitdonc s'étonner que l'auteur de Y Essai sur l'histoire de la philosophie en France au xixe siècle , ait imaginé de se servir de cette expression pour désigner une école ; et lorsqu'ensuite il se charge de nous expliquer luimême que, pour composer celte école, il a groupé « ceux qui se sont proposé comme objet «commun de leurs travaux (mais du reste, « chacun suivant son point de vue et son sys- « tème) la défense et la restauration des doc- « trines de l'Eglise, » on s'aperçoit aisément qu'il y a plus ici que de l'inexactitude dans l'ex-

pression, qn'il y a de toute nécessité quelque confusion dans les idées.

Il paraît en effet que M. Damiron ayant l'esprit fortement préoccupé de deux objets, n'est point parvenu à les dégager l'un de l'autre, quand il a tracé son plan ; ce plan dès lors ne pouvait être que défectueux.

M. Damiron s'est placé en observation vis-àvis du siècle présent.

Or, à celui qui cherche à se rendre compte de l'état actuel des esprits en France , deux spectacles d'un grand intérêt s'offrent simultanément : sur le premier plan on voit la Religion aux prises avec l'incrédulité; sur le second, le spiritualisme et le matérialisme se disputant l'empire de la philosophie.

Témoin de cette lutte animée, dans laquelle la Religion est obligée de faire face à deux ennemis qui la pressent , ayant à combattre , d'une part, des passions haineuses et violentes, d'autre part, les prétentions de l'orgueil philosophique, M. Damiron eût pu concevoir l'idée d'en faire le sujet d'un tableau : ce tableau aurait eu de l'intérêt, et la théologie y aurait naturellement trouvé place.

Que si M. Damiron est moins occupé des destinées de la Religion que du développement de la philosophie, il aurait pu décrire le mouve-

ment des deux grandes écoles, l'école sensualisle et l'école spiritualiste, agissant l'une contre l'autre ; après quoi il aurait signalé celte école moyenne qu'il appelle Eclectique; dont la prétention serait de s'interposer comme médiatrice.

Au lieu de cela, qu'a fait l'auteur de /' Essai? Rassemblant dans le même cadre ces deux sujets très distincts, il a fait choix d'un plan arbitraire qui ne répond à aucune de ces vues, et qui les confond en les dénaturant. Ainsi il place l'école sensualiste et la religion chrétienne en regard, pour faire planer sur l'une et sur l'autre son éclectisme. Il n'est pas besoin d'insister pour faire sentir combien ce plan est vicieux. On voit tout d'abord qu'il y a des lacunes ; et bientôt on s'aperçoit qu'il y a confusion, puisque les idées d'après lesquelles cette division est conçue appartiennent à deux ordres de choses différents.

Faut-il donc placer M. Damiron dans le rang de ces esprits médiocres qui s'étonnent à la vue d'un sujet compliqué et qui échouent dans le projet d'en coordonner les diverses parties? Non assurément : mais, il faut le dire, M. Damiron n'est point resté en dehors du mouvement irréligieux de ce siècle; il dédaigne le bienfait de la révélation : tandis qu'il cherche ce qui pourrait être mis à la place , il partage l'impatience de ceux qui voudraient que les

croyances eussent déjà perdu leur crédit; et toutefois il s'inquiète, en pensant que le matérialisme pourrait tirer avantage de ce grand bouleversement. Voilà tout le secret de cette composition qui s'annonce comme une revue des systèmes philosophiques, et dans laquelle les principes de la théologie sont eux-mêmes discutés ; de cette composition présentée sous la forme historique et qui n'est au fond qu'un ouvrage polémique.

Considéré sous ce point de vue, le livre de M. Damiron a plus d'importance que son titre ne l'indiquerait : on peut y chercher non pas les principes («), car ils sont encore incertains, mais la direction de cette école qui s'élève au milieu de nous et dont le Globe est l'organe habituel (i).

(a) Pour cette recherche , les écrits de M. Jouffroy ne devraient point être séparés de ceuv de M. Damiron , parce que 31. Jouffroy est lui-même un des chefs de cette école. Quant à ceux que M. Victor Cousin a publiés, nous ne les plaçons pas dans cette catégorie ; ils méritent un examen particulier. 31. Cousin est un homme à part; il avance en suivant une direction qui pourrait le ramener au milieu de nous , car il serait possible qu'à force de savoir, il comprît , quant aux mystères , la nécessité de croire.

(1) Provincial, ïh juillet 1828.

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L'étonncmenl fut grand en France , au commencement du xixe siècle, quand une rumeur sourde circula , annonçant que la doctrine de Condillac pouvait être controversée : car le condillacisme avait acquis parmi nous toute /autorité d'une croyance. Les sciences morales en étaient imprégnées ; les sciences physiques y puisaient des principes de matérialisme ; et du reste l'enseignement philosophique se renfermait strictement dans le cercle étroit de l'idéologie, telle que Condillac l'avait faite. Ainsi le condillacisme régnait souverainement dans nos écoles. Ce n'est pas que l'étude de la philosophie fût alors en grande faveur ; mais le préjugé n'en était pas moins dominant. Locke avait jeté les fondements de la science; Condillac avait couronné l'œuvre; l'édifice était achevé. Voilà ce qu'il fallait croire comme article de foi ; voilà ce qu'il fallait professer publiquement, sous peine d'être déclaréanathème. Cependant la doctrine de Locke, accueillie froidement en Angleterre, singulièrement modifiée en Ecosse , était combattue vivement en Allemagne. Nos savants ignoraient cela ; s'in- <juiétant peu de ce qui se passait au dehors , le

nom de Reid était à peine arrivé jusqu'à eux ; celui de Kant, en l'année 1S00, leur était à peu près inconnu (a).

Le XIXe siècle commence : le condillacisme parait encore plein de vie et il domine toujours ; mais déjà dans certains esprits quelques doutes s'élevent : sur ces entrefaites M. Royer- €ollard ouvre son cours. Appuyé de Reid, il met en opposition aux principes de l'auteur du Traité des sensations , ceux de l'école écossaise: les yeux se dessillent; le charme est rompu; enfin il est permis de soupçonner que Condillac, écrivain d'ailleurs si froid, pourrait bien n'être au fond qu'un philosophe très médiocre.

Trois ans après , M. Cousin parait sur la scène; il prend la place de M. Royer-Collard dont il a reçu les leçons : d'abord il le suit, et bientôt il le dépasse. Après avoir marché quelque temps à la suite de l'école écossaise, il se fait kantiste ; et ses auditeurs alors se trouvent initiés aux mystères de cette philosophie transcendentale dont l'Allemagne avait été engouée, et qui devait paraître bien étrange en France ,

(a) Ce n'est qu'en l'année 1801 , qu'a paru l'ouvrage de M. Charles Villers qui a fait connaître en France les principes fondamentaux de la philosophie de liant.

pays si long-temps courbé sous le joug i\u sensualisme. Plus tard, M. Cousin se sentant assez fort, se fait des principes particuliers.

C'est dans le sein de l'école normale que M. Cousin développe avec étendue son enseignement ; et c'est là aussi qu'il trouve des disciples. Cependant l'école normale est dissoute; les élèves pour la plupart se dispersent; quelques uns forment le projet de travailler de concert , chacun suivant ses études spéciales, à la rédaction d'un ouvrage périodique; de ce jour là , le Globe prend naissance.

MM. Jouffroy et Damiron, tous deux élèves distingués de M. Cousin, s'étant, dans cette entreprise , plus particulièrement chargés de la partie philosophique et religieuse, c'est à leurs articles qu'il convient de s'attacher pour connaître sous ce rapport la tendance des doctrines du Globe ; et comme ces deux écrivains ont en outre publié quelques ouvrages à part , nous aurons plus d'une fois l'occasion d'y recourir, pour fixer notre opinion sur les principes de l'école philosophique que le Globe a mise en vogue. Les articles de M. Dubois nous seront aussi de quelque utilité.

Il serait difficile de dire si les rédacteurs du Globe, quand ils se sont présentés à l'entrée de la carrière, avaient un but bien déterminé,

ÉCLECTISME. m

et si déjà ils avaient conçu l'idée de la haute mission que depuis ils se sont attribuée : leur marche, au début, présentait quelque embarras; cependant ils paraissaient avoir confiance en eux-mêmes, et on attendait qu'ils prissent position. Mais, quand on les a vus se placerau centre de toutes les opinions, et arborer pourtoute devise, sur leur drapeau, le mot Eclectisme, l'attente a été trompée et le fond de leur doctrine n'a pas été dévoilé.

Rien de plus vague en effet que le mot Eclectisme. Il ne désigne pas une doctrine particulière; il ne rappelle point l idée de telle ou telle opinion ; car l'Eclectique a la prétention de puiser à toutes les sources, et , sans adopter aucun des systèmes qui ont cours, de s'en faire un à lui-même de tout ce qui lui parait vrai dans ce qui a été précédemment dit et soutenu. Ainsi le titre d'Eclectique n'a rien de précis en soi (a) ; tout au plus indiquerait-il la méthode que se propose de suivre le philosophe qui s'en pare, et cela d'après la conviction qu'il aurait antérieurement acquise de l'inutilité de

(a) En fanl-il d'autre preuve que V Essai historique de M. I)amikoiv qui jette pêle-mêle sous celte dénomination commune feu Laromiguière et M. Cousin , Maine de Biran et M. \iie>». M. Ilover-Collard et M, Droz?elc, etc. —S. E.

32G ÉCOLE DE PAMS.

recherches ultérieures sur une matière qui lui

semble entièrement épuisée.

Cette dénomination au surplus n'est pas nouvelle, l'antiquité également a eu ses Éclectiques : Plotin, Jamblique, Porphyre etProclus peuvent être cités dans le nombre. Toutefois il importe de remarquer que sous ombre d'Eclectisme, ils ont travaillé très activement au rapprochement de toutes les sectes et à l'amalgame de toutes les doctrines. Dès long-temps et avant eux, les philosophes harcelés par les sceptiques, fatigués d'ailleurs de leurs propres divisions, avaient essayé d'identifier Platon avecPythagore et de concilier ce même Platon d'abord avec Arislote, et ensuite avec Zenon. Ainsi ce genre d'Éclectisme existait en germe, bien avant que Potamon l'eût réduit en système. Il se développait lentement dans le sein des écoles philosophiques. Mais à l'époque où la science divine du salut commença à se répandre au loin ; et notamment après que l'école chrétienne d'Alexandrie, sous la direction successive de Pantœnus, d'Athénagorc et de Clément, eut jeté au milieu de cette ville célèbre un éclat qui effaçait la gloire du Musée («), l'Eclectisme

(a) On sait que le Musée désigne l'école d'Alexandrie, comme fc Lycée l'école d'Aiistole, et le l'orlique celle de Zéuon.— S. F,

prit une extension prodigieuse. Toutes les erreurs qui fascinaient le monde , ayant alors senti le besoin de s'unir étroitement contre la vérité, cette grande fusion des doctrines mythologiques, mystiques et philosophiques, connue depuis sous le nom àe syncrétisme, s'opéra; et toutefois le Christianisme prévalut.

Y aurait-il donc quelque rapprochement à faire entre ce qui se passa alors et ce que nous voyons aujourd'hui? Oui-, car déjà l'étendard de l'Éclectisme est levé, et de plus les symptômes d'un syncrétisme se manifestent.

Cependant on nous disait naguère que la philosophie moderne ne date que d'hier; et celte asssertion en un certain sens est vraie. Mais c'est que la philosophie , depuis qu'elle a fait scission avec la théologie qui la modérait et l'éclairait, va vite; elle est poussée rapidement dans ses voies : la philosophie de Locke a passé brusquement au matérialisme; celle de Kant s'est perdue tout aussitôt dans l'idéalisme; à peine l'Éclectisme parait-il que déjà il se résout en syncrétisme.

En effet l'Éclectisme moderne appelle à lui et recueille indifféremment dans son sein tous les systèmes. Plus large encore dans ses concessions que l'Eclectisme ancien , qui toujours repoussa l'cpicurcismc et combattit le scepli-

cisme , il embrasse dans son vaste plan de conciliation non seulement le sensualisme de Condillac , mais encore le scepticisme dévergondé de l'école de Voltaire. En même temps les sectes religieuses sont invitées formellement à prendre part au traité, la philosophie consentant à abjurer ses préventions anti-religieuses , pourvu que les religions de leur côté fassent le sacrifice du vieux dogme. Telles sont les bases de ce « pacte entre tous ces systèmes qui se « prépare en silence, et qu'il est peut-être f< dans les destinées de la France de voir signer « à Paris (i). » Il en coûtera peu au protestantisme, qui doit reconnaître ici le développement de son propre principe, de souscrire à ces conditions et de suivre la philosophie dans les voies du syncrétisme où elle s'est engagée ; mais le catholicisme restera de toute nécessité en dehors de ce mouvement.

Qu'en arrivera-t-il? il est aisé de le prévoir, dans le cas où le syncrétisme moderne parviendrait à se développer complètement. Car alors les sectes dissidentes, de plus en plus indifférentes sur le dogme , s'uniront aux sectes philosophiques qui marchent elles-mêmes à leur rencontre. Celte grande coalition du raliona-

(1) Le Globe, t. i, n. !>:.'.

lisme contre la révélation n'aura d'autre lien que le fond d'antipathie que ces sectes couvent par rapport à la seule religion qui conserve intact le dépôt des doctrines révélées. Divisées, elles s'entendront seulement sur ce point que la raison humaine doit être libre à l'avenir, et s'affranchir à jamais du joug de la loi. Il y aura donc un dernier effort contre le catholicisme lequel se sera de son côté renforcé de tout ce qu'il y aura de chrétiens encore dans les diverses communions, de tout ce qu'il y aura de pur, de vraiment religieux, et de plus éclairé dans les rangs des philosophes. Ainsi l'on verra , comme aux premiers siècles de l'Eglise, toutes les doctrines fondées sur l'erreur, usant d'une tolérance réciproque , se soulever à la fois contre la vérité. La lutte sera sans doute opiniâtre ; mais le Christianisme une seconde fois prévaudra (i).

La philosophie, si elle était vraiment fille du ciel, serait, comme la vérité, éternelle et immuable; mais elle est fille de la terre, et dès lors elle participe à l'instabilité de toutes les

1 Provinôial , 2(i septembre 182&;

550 ÉCOLE DJE PARIS,

choses humaines : elle a commencé , elle tend à sa fin ; pendant le cours de son existence, elle est sujette au changement, elle subit toutes sortes de variations : si quelquefois elle s'arrête, c'est que l'autorité d'un nom imposant suspend pour quelque temps le mouvement qui l'entraîne, mais aussitôt que le disciple a ressaisi le droit de discuter l'opinion de son maître , la philosophie reprend son cours, pour accomplir ses destinées périssables. Nous avons vu, en France , la philosophie stationnaire ; c'était le temps où le condillacisme dominait impérieusement ; maintenant elle marche, et quand on se rappelle avec quelle confiance était proposée, avec quelle docilité était reçue la doctrine de Locke, dont le condillacisme est le commentaire, on peut s'étonner que le mouvement qui a dégagé la philosophie se soit opéré si facilement.

Il est à croire que si M. Cousin eût eu le temps, avant que l'école normale fût dissoute, de compléter son système et de l'inculquer dans l'esprit de ses élèves, ceux-ci n'auraient pas, tout en débutant, professé une doctrine autre que celle de leur maître, et que le Globe, en ce cas, eût simplement reflété les rayons de cette théorie brillante que M. Cousin préparait dans le secret de ses méditations.

Mais il n'en a pas été de la sorte , et les rédacteurs du Globe abandonnés ù eux-mêmes , se sont trouvés en face du public, sans avoir un système arrêté , l'esprit imbu de principes divers qu'ils avaient tirés de l'école allemande et de l'école écossaise, ou bien qu'ils avaient recueillis de l'enseignement particulier de M. Cousin.

Or, il y en avait un dans le nombre , qui convenait trop bien à la position des rédacteurs du Globe, pour qu'ils négligeassent de s'y attacher; je veux parler de cette opinion qu'il n'y a pas de système faux en philosophie, mais que tous sont incomplets et pèchent en cela. Cette maxime fondamentale de l'éclectisme moderne avait été , s'il faut en croire M. Jouffroy, développée par M. Cousin, dans son cours, avant qu'il l'eût reproduite dans ses fragments philosophiques : quoi qu'il en soit de l'assertion , qui parait du reste confirmée , il est certain que cette maxime devint pour les jeunes philosophes du Globe un dogme, et que ce dogme, ils l'ont depuis professé ouvertement.

Au surplus, quand nous disons que l'éclectisme convenait à la position où s'étaient placés les élèves de M. Cousin, notre intention n'est pas seulement de faire entendre qu'obligés

d'entrer cri campagne avant que d'avoir un plan arrêté, ils se donnaient le temps d'v pourvoir ; notre pensée va plus loin , en ce que nous imaginons qu'il leur eût été difficile , dans les circonstances où ils se trouvaient , d'après les dispositions qu'ils apportaient, de ne pas entrer dans la voie qu'ils ont suivie.

Jeunes, ayant la conscience de leurs forces, et s'en exagérant probablement la portée; formés d'ailleurs à l'école d'un maître non encore fixé sur ses propres doctrines, les élèves de M. Cousin , assis sur les bancs de l'école , le cœur plein d'orgueil, l'esprit vide de foi, avaient déjà savouré la douceur enivrante de l'indépendance. Cependant le sentiment religieux n'était point entièrement éteint dans leur âme. En outre ils avaient puisé dans l'école écossaise des règles de bon sens, et dans l'école allemande un fond de spiritualisme, qui leur inspirait de l'éloignement pour les doctrines licencieuses et impies du dix-huitième siècle : ainsi tout naturellement ils venaient se placer entre le dix-septième siècle et le dixhuitième, entre la Sorbonne et l'école de Voltaire, entre la religion et l'impiété.

D'autre part, et comme philosophes, ils étaient appelés à faire un choix. Le spiritualisme de l'école allemande était descendu rapidement

à l'idéalisme ; le sensualisme de Locke était arrivé en Angleterre et en France au matérialisme ; s'ils se font idéalistes , le monde matériel leur échappe ; s'ils passent dans les rangs des matérialistes, le monde intellectuel pour eux s'évanouit. Que feront-ils? comment éviter ce double écueil? Ils se tiendront à l'écart, sans se prononcer ouvertement.

C'en est donc fait; et leurs tentes sont dressées à égale distance des deux camps. En philosophie comme en religion, même détermination de tenir le milieu entre les deux opinions opposées. Cette position prise, il ne leur restait plus, pour se constituer dans l'éclectisme, qu'à concevoir l'idée de rallier à leur drapeau toutes les sectes , afin de les unir en un seul faisceau ; et cette idée leur est venue.

Ce plan une fois arrêté , il a été suivi avec beaucoup de persévérance et conduit avec habileté. Négociateurs adroits, les écrivains du Globe savent ménager les amours-propres, et s'entendent très bien à rapprocher les opinions. Toutes sont vraies, s'il faut les en croire, ou du moins il n'y en a aucune qui soit , à proprement parler, erronée. « Nul système n'a manqué de « la vérité de son temps, de sa position , de son « point de vue; car ce n'est pas de la vérité l\ « l'erreur, ou de l'erreur à la vérité, que voyage

« l'esprit humain, mais d'une face à l'autre... <( Ainsi nos milliers d'opinions peuvent repré- « senter chacune par un côté la raison (i). »

Toutefois, et comme il arrive que certaines opinions, tandis que la civilisation avance toujours, restent elles-mêmes en arrière, il n'est guère possible qu'il n'y ait pas quelques embarras dans la marche , et de loin en loin quelques déchirements; mais ordinairement il y a plus de malentendu que de véritables contradictions dans ces luttes inévitables. Il est certain , par exemple , que c'est à tort qu'on imaginerait aujourd'hui qu'il s'agit d'innover dans les systèmes religieux ; non , disent en substance les écrivains du Globe , l'esprit du siècle tend seulement à purger la religion d'un mysticisme jadis nécessaire , maintenant hors de saison , puisque la raison humaine , devenue assez forte, peut établir par elle-même les vérités qui jadis reposaient sur la foi. Il ne faut pas croire non plus que le matérialisme de nos physiologistes modernes soit si éloigné du spiritualisme qu'on le pense communément; car déjà le physiologiste entrevoit dans le fond de ses théories des principes d'activité d'une nature particulière ; qu'il fasse quelques pas , et bientôt il tendra la

(1) Le Globe, t. i , n. 35 et 56. — T. vi, n. 68.

main «tu psychologistc qui s'avance lui-même à sa rencontre.

De cette sorte, accomplissant avec zèle l'office de médiateur, qu'il s'est attribué, le Globe cherche à persuader à tous qu'ils sont sur le point d'être d'accord ; mais ce langage paraît étrange à plusieurs. Ceux qui ont vieilli dans les combats , et qui jugent avec raison que ce n'est qu'en dénaturant les doctrines qu'on pourrait parvenir à les amalgamer, résistent à la séduction. C'est donc à la jeunesse particulièrement que le Globe s'adresse : ce Les enfants, dit-il, « ont dépassé leurs pères; l'espérance de nos u nouveaux jours est en eux , et c'est dans leurs « mains qu'est le salut du monde (1). »

En même temps, le Globe a grand soin de prévenir toute rivalité; car il craint que la prééminence qu'il accorde en définitive à la philosophie ne devienne un sujet de contradiction; ainsi l'industrie, les beaux-arts, les sciences naturelles, la physiologie, trouveront leur place et même sont destinées à occuper un rang honorable dans le nouvel ordre de choses, elles se grouperont autour de la philosophie , qui consent à partager l'empire avec elles, en abandonnant à chacune d'elles une portion du domaine

(i) Le Globe, t. h, n. 3 , supplément.

ô-.ti ÉCOLE DE PARIS.

de l'intelligence pour la cultiver. Il n'y a que la théologie qui soit exclue de ce partage, son règne est fini; elle n'a plus rien à faire en ce monde. Bien loin que sa coopération pût offrir le moindre avantage , comme tous ses efforts ne pourraient tendre qu'à entraver la marche des choses, qu'à gêner le développement naturel de la raison , cette coopération ne pourrait avoir qu'un résultat fâcheux: la théologie et le rationalisme ne sauraient vivre long-temps sous le même toit.

Ceci donne l'explication du peu de faveur que le catholicisme, fidèle gardien de la révélation , et défenseur exclusif du principe de l'autorité en matière religieuse, a obtenu près des chefs de l'école nouvelle. Malgré tous les efforts qu'ils font pour cacher un sentiment d'antipathie qu'ils voudraient se déguiser à eux-mêmes, les rédacteurs du Globe ont grande peine , s'ils parlent du dogme catholique et de ceux qui le professent, à garder ces ménagements qu'ils emploient sans se faire violence, quand leur critique s'exerce dans le cercle du rationalisme. M. Damiron lui-même, qui entend si bien l'art de répandre sur ses discours le vernis de la modération, et sur ses jugements l'apparence de l'impartialité, échoue quand il s'agit de l'antique croyance de ses pères. S'il

ECLECTISME. 537

expose notre dogme, il le rend méconnaissable (a) ; s'il veut peindre les apologistes de la foi catholique , il les rapetisse : M. Damiron , si bienveillant d'ailleurs , n'est point alors assez maître de lui pour arriver à ce point de n'être pas injuste. Quant à M. Jouffroy, dont l'allure plus vive , plus naturelle et plus franche , est moins façonnée à supporter ce qui pourrait tendre à gêner ses mouvements , il a plus d'une fois laissé voir sa pensée , et donné l'essor à ses véritables sentiments (i).

Il ne saurait donc y avoir le moindre doute sur la tendance anti-catholique des doctrines du Globe. Le doute serait d'autant moins fondé , que cette tendance est en quelque sorte nécessitée ; puisque le Globe, entraîné par la force du principe qu'il s'est fait sur les droits illimités de la raison , doit tendre à ruiner le dogme catholique, qui n'admet ces mêmes droits qu'avec des restrictions importantes.

Ainsi la ruine du catholicisme , considéré

(a) On ne saurait voir sans quelque ctonnement la manière dont M. Damiron travestit le dogme catholique dari9 l'introduction de son Essai sur l'histoire de la philosophie en France au dix-neuvième siècle.

(1) On peut voir, au t. n, n. 3 du Globe, l'article de M. Jouffroy, ayant ce titre : Comment les dogmes finissent.

comme obstacle au progrès tics lumières, doit entrer nécessairement dans le plan de ceux qui ne veulent pas reconnaître la nécessité d'une révélation surnaturelle; et le protestantisme lui-même n'échapperait point à la proscription, si Ion supposait qu'il pût apporter à la défense du dogme révélé le même intérêt et la même énergie que l'Eglise catholique : mais celte supposition ne se fait pas.

Toutefois l'entreprise que les éclectiques modernes se proposent de mener à fin offre plus de difficultés qu'ils ne le pensaient d'abord. Avant que la lime d'acier soit entamée, les dents du serpent seront fortement ébranlées ; d'ailleurs il ne s'agit pas seulement de détruire, il faut encore édifier; ces peuples , qu'on voudrait détourner des sentiers de la foi pour les entraîner dans les voies du rationalisme, réclameront bientôt ce dogme nouveau qui doit remplacer l'ancien , et le culte qui doit être substitué aux cérémonies imposantes de la religion ; or il sera curieux de voir ce qu'on essaiera de mettre à la place.

Cette impuissance de créer, celte difficulté qu'il y a à détruire ce qui est, pèsent donc à la fois sur les réformateurs de ces derniers temps; ils gémissent accablés sous ce double poids. Pour faire diversion, ils proclament sans cesse

comme prochain l'avènement du nouveau dogme ; ils cherchent à constater de plus en plus la ruine du vieux dogme. Ce ne sont là que des illusions : l'ancien dogme se maintient; le nouveau ne parait pas.

Cependant un cri s'est élevé du camp du rationalisme , du lieu même où le Globe a dressé son pavillon, ces paroles sont venues jusqu'à nous : La science est faite. Nous allons voir ce qu'on doit penser de cette annonce imprévue (i).

Ile

Serait-il donc vrai que la philosophie, après tant d'essais malheureux , fût enfin arrivée à ce point , de pouvoir justifier désormais ses prétentions? M. Jouffroy le certifie : toutes les grandes questions, s'il faut l'en croire, ont été résolues ; la science est faite.

a Quand on songe, dit-il, aux puissantes « intelligences qui , depuis Pythagore jusqu'à <( nos jours, ont soulevé et remué dans tous « les sens le champ de la philosophie ; quand « surtout on a parcouru quelques uns des ad- « mirables monuments de leurs recherches,

(1) Correspondant , 17 mars 1829.

:>to> ÉCOLE i»t I'auis.

« on ne peut guère échapper à la conviction m que toutes les solutions des questions philotî sophiques n'aient été développées ou indi- « quées avant le commencement du xixe siècle, m et que , par conséquent , il ne soit très dil- '< ficile, pour ne pas dire impossible , de tom- « ber en pareille matière sur une idée neuve <( de quelque importance. Or, si cetle convic- <( lion est fondée , il s'en suit que la science est h faite , quoiqu'elle soit inconnue à notre « siècle; et que, par conséquent, au lieu de « la recommencer pour lui sur de nouveaux « frais, il est plus simple et plus sûr de la « lui apprendre telle qu'elle existe dans les « ouvrages des immortels génies qui l'ont « créée (a). »

Ce procédé que M. Jouffroy considère comme le plus sûj' et le plus simple, ne laisse pas que d'offrir des embarras ; il en convient :

v Les questions, dit-il , sont immor-

« telles, parce qu'elles touchent aux intérêts « les plus sérieux de l'humanité. Le public les a pèse donc de nouveau, et demande des so- « lutions. Platon, Aristote, Proclus, Descartes, » Leibnitz, Malebranche , Kant, sont là pour

(a) Ce morceau, ainsi que ceux suivront, sont extraits du %, t. iv, de la collection du Globe.

ÉCLECTISME. 3»f

« lui répondre. Mais comment trouver leurs « ouvrages et comment les entendre? la plu- « part sont écrits dans des langues qui nous « sont peu familières; quelques uns dorment « encore en manuscrits dans la poudre desbi- « bliothèques. En outre chacun de ces grands <( hommes parle le langage philosophique qui h lui est propre , et n'est point celui du siècle. « Chacun a considéré les questions sous son « point de vue , et dans chacun , la question « que l'on voudrait étudier occupe une place « différente et se trouve enchaînée aux autres « d'une manière particulière, en sorte que c'est u un premier travail de la découvrir dans chaque u système , un autre de la dégager, un autre « de la comprendre, un autre de rapprocher « les solutions différentes qu'on lui a données « dans les autres systèmes, et un dernier en- « tin, de tirer de la comparaison de toutes ces « solutions, qui contiennent chacune une poru tion de vérité , la solution complète qui est « la véritable. »

« La philosophie existe donc , mais elle « n'existe pas pour le commun des hommes, « ni même pour les hommes très éclairés, ni u même pour les simples savants, ni même « pour les simples philosophes : elle n'existe « que pour le petit nombre de ceux qui étant

3i2 ÉCOLE DE PARIS.

« à la lois très érudits et très philosophes, ont << passe leur vie à en chercher les membres « épars dans les monuments qui la conu tiennent. »

Ainsi la science est faite , mais pour un petit nombre d'hommes seulement ; et il lui manque, pour être à la portée de tous, que les ouvrages qui en contiennent les diverses parties, soient traduits fidèlement ; et que ces parties soient ensuite rapprochées et liées entre elles, de manière à former un ensemble parfait. C'est du reste ce que semble indiquer M. Jouffroy, quand il dit :

« Il manque à la philosophie , pour être vé- .. ritablement , qu'on la connaisse et qu'on « l'organise: qu'on la connaisse, c'est-à-dire k qu'on traduise et qu'on publie tous les grands « monuments qui la renferment; qu'on l'or- « ganise, c'est-à-dire qu'on arrange les ques- « tions dans leur ordre légitime, avec les véri- « tés découvertes sur chacune par les diffé- « rents philosophes, de manière que le tout (( forme une science méthodique ou Von puisse « voir d'un coup d'oeil , et ce que l'on sait et » ce qui reste à trouver. »

Ces dernières paroles donneraient à penser que M. Jouffroy perd un instant de vue ce qu'il a dit en commençant, ce qu'il répétera

en finissant, à savoir que la réunion de tous les systèmes incomplets doit donner une philosophie complète. Mais ce n'est pas tout; et à mesure qu'il avance dans le détail de ce qui serait à faire pour que la science devint populaire, M. Jouffroy s'embarrasse dans ses propres pensées ; son langage devient obscur, et finit par être inintelligible, ou peu s'en faut.

En effet, lorsque M. Joufroy, après avoir insisté sur les difficultés presque insurmontables qu'offre l'entreprise de traduire, non seulement le texte, mais encore les idées des ouvrages philosophiques, arrive à l'organisation de la science, il annonce que cette organisation ne peut s'opérer qu'à l'aide de deux vérités :

'.< La première, c'est que tous les systèmes a ne sont que des points de vue divers de la <( vérité; la seconde, c'est que la vérité n'est « pas d'une autre nature en métaphysique qu'en <( physique; qu'en métaphysique comme en « physique, elle n'est autre chose que la con- « naissance de la réalité, et par conséquent se « compose uniquement de faits observés dans <( la partie observable de la réalité , et d'induca lions tirées de ces faits sur la partie de la « réalité qui se dérobe à notre observation. « Ces deux vérités , disons-nous , organise- « raient la science. En effet, la dernière don-

« nerait l'ordre légitime des questions : elle « les distinguerait en deux classes, les ques- « tionsde fait, et les questions d'induction : les « premières que l'observation peut résoudre ; « les secondes qui ne peuvent l'être que par les « conséquences tirées de l'observation. Elle « donnerait en même temps et le critérium de « vérité de la science , et sa méthode : son cri- « iériuni de vérité , qui est le même que celui « des sciences naturelles, à savoir, que cela « seul est vrai qui a été constaté par l'observa- « lion ou qui dérive rigoureusement de ses <( données ; sa méthode qui est encore la même h que celle des sciences naturelles; c'est-à- « dire l'observation attentive des faits et la dé- <( duction prudente et rigoureuse des induc- <f tions. Ainsi par cette première vérité , le « critérium, la méthode et le cadre seraient « donnés. L'autre vérité apprendrait à loger <( dans ce cadre les découvertes de tous les

<( philosophes » •

Il n'est pas besoin de faire remarquer qu'il r^gne en tout ceci bien de la confusion. D'où provient-elle ? De ce que l'auteur de l'article , s'écartant de la ligne qu'il suivait, entreprend de faire l'amalgame des principes de l'école écossaise et de ceux de l'éclectisme. Cependant M. Jouffroy, après cet écart momentané, se

hâte de rentrer dans la voie de l'éclectisme , et alors, empruntant les expressions du maître, il proc lame de nouveau :

u Qu'il n'y a pas de systèmes faux , mais beaui< coup de systèmes incomplets , assez vrais en u eux-mêmes, mais vicieux dans la prétention « de contenir en chacun d'eux l'absolue vérité

« qui ne se trouve que dans tous (P D'où il

« suit qu'en réunissant tous les systèmes incom- « plels on aurait une philosophie complète , « adéquate à la totalité de la conscience (2). »

En dégageant donc l'idée principale que M. Jouffroy avait eu l'intention de faire ressortir dans l'article que nous commentons, on arrive évidemment à ceci : que la science philosophique, dont les diverses parties ont été confectionnées séparément, n'a besoin, pour être achevée, que d'une opération par laquelle toutes ces parties seraient liées entre elles , tous ces membres épars seraient réunis, pour ne faire qu'un seul corps de doctrines.

Et en effet voilà l'éclectisme tel que la nouvelle école nous l'a fait; car il est à remarquer que M. Cousin, en cherchant à relever ce monument depuis tant d'années enseveli sous ses

(1) Fragments philosophiques de M. Cousin, p. 21^.

(2) lbid., préface, p. xlviii.

•>i(; 1CCQLE DE PARIS.

ruines, n'a pas juge à propos de l'asseoir sur les anciennes bases qui le soutenaient.

Nous l'avons dit, le mot d'Eclectisme est vague, il n'indique point une doctrine particulière ; il réveille seulement l'idée d'un mode de philosopher, qui consisterait à chercher dans tous les systèmes ce qu'il peut y avoir de vrai, pour s'en emparer et le mettre à profit.

Or il est manifeste que si l'éclectisme au fond n'avait jamais été que cela, on pourrait dire qu'il est fort ancien ; car il y a très peu de philosophes qui se soient entièrement abstenus de puiser dans les écrits de leurs devanciers : à ce compte Platon , Aristote, Zenon surtout, pourraient être rangés dans la classe des éclectiques; Epicure lui-même, bien qu'il ait pris à tâche de faire croire qu'il n'avait rien emprunté de personne, pourrait également passer pour un éclectique , puisqu'il est constant qu'il a mis à contribution Leucippe et Démocritc , qui ont avant lui fait usage de l'hypothèse des atomes.

Cependant la secte éclectique ne date pas de si loin. On convient assez généralement que c'est Potamon qui l'a fondée ; et lorsqu'on veut désigner ceux qui ont été les propagateurs les plus zélés de l'éclectisme, on cite Plotin, Jamblique, Porphyre et Proclus.

Il faut donc qu'il y ait dans l'éclectisme autre

chose que ce que le mot , suivant son aceeption naturelle , indiquerait.

En effet quand on cherche à se rendre compte de ce qu'il y a de caché sous cette dénomination trompeuse, on s'aperçoit que l'éclectisme n'est autre chose qu'un système de fusion non encore développé , qui tend à rapprocher ce qui est différent, et même à unir ce qui est contraire.

Toutefois il existe entre l'éclectisme alexandrin et l'éclectisme de l'école française une différence qu'il importe de signaler. L'éclectisme alexandrin était établi sur ce fondement que tous les grands maîtres avaient au fond professé la même doctrine, l'éclectisme français présuppose au contraire que chaque philosophe a eu sa doctrine particulière. Ainsi les éclectiques modernes ont abandonné l'idée fondamentale du système éclectique ancien ; et dans le fait il leur eut été difficile de la reproduire; elle a été tellement décriée qu'elle n'osera jamais affronter les regards du public. Aussi nos jeunes éclectiques n'ont-ils pas tenté d'asseoir l'éclectisme du dixneuvième siècle sur cette base ruinée. Ils avouent donc que les philosophes dans tous les temps ont été fort divisés, mais ils soutiennent que, bien qu'ils aient été dissidents, aucun d'eux cependant ne s'est trompé. Comment l'cntendent-ils? Nous le savons maintenant : chacun de ces phi-

348 ÉCOLE DK PARIS.

losophcs, disent-ils, a vu la vérité; mais il ne l'a vue que sous une de ses faces; ils auraient été bientôt d'accord s'ils eussent voulu se rendre compte de cette circonstance; au lieu de cela, ils se sont imaginé que la vérité leur avait apparu tout entière , et par suite ils se sont trouvés engagés dans d'éternelles disputes : or le moment est venu d'y mettre fin. Pour cela, au lieu d'opposer les philosophes lesuns auxautres, rapprochons leurs différents systèmes et constatons ce que chacun d'eux a vu séparément. Du contingent qu'ils offriront individuellement , il se formera un trésor immense de connaissances philosophiques, disons mieux, une philosophie complète; car a on ne peut guère « échapper à la conviction, que toutes les so- « luttons des questions philosophiques n'aient a été développées ou indiquées avant le cornet mencement du dix-neuvième siècle (a). » Il doit donc résulter de cette réunion de toutes les parties de la science jusqu'ici disséminées çà et là un système général , qui non seulement contiendra la vérité, mais la vérité tout entière.

Or si c'est bien là, et je ne crois pas qu'il soit possible d'en douter, l'idée-rnère du système

(a) Ces paroles de M. Jouffroy oui élé déjà citées précédemment.

éclectique moderne , il y a vraiment lien de s'étonner que des hommes de mérite (car je ne me dissimule point que ceux qui ont jeté parmi nous les semences de l'éclectisme soient des hommes distingués) aient adopté cette idée bizarre avec tant de légèreté , et l'aient soutenue depuis si persévéramment.

Non, il n'est point exact de dire qu'en réunissant tous les systèmes imaginés jusqu'à ce jour, on aurait une philosophie complète : qu'on en fasse l'essai , et l'on verra que de ce rapprochement et de ce mélange il ne peut résulter que désordre , embarras, confusion , contradiction, en un mot une masse d'éléments hétérogènes qui donnera l'idée du chaos.

Et comment pourrait-il en être autrement? Il est certain, quoi qu'on dise, qu'il n'y a pas un seul de ces systèmes qui ne contienne une foule d'erreurs mêlées avec quelques vérités ; or est-il raisonnable de penserquede ce mélange d'erreurs et de vérités il puisse sortir, par le seul effet de l'amalgame, un tout homogène, un système régulier? Aussi sont-ils obligés d'aller jusqu'à dire, ceux qui ont imaginé ce mode de constituer la philosophie et de la venger de ses détracteurs, que tout est vérité, ou à tout le moins portion de vérité dans les systèmes philosophiques : ils iront même plus

350 école DE 1>AK1S.

loin encore, car ils ajouteront : « Qu'il ne peut « y avoir de philosophie absolument fausse; « car l'auteur dune pareille philosophie aurait ff pu se placer hors de sa propre pensée, c'est- « à-dire hors de l'humanité. Cette puissance a n'a été donnée à nul homme (i). »

Quant à nous, forts de notre expérience journalière , nous demeurons persuadés qu'un homme , sans se placer hors de f humanité , peut tromper en parlant contre sa pensée, et peut se tromper en suivant sa propre pensée. De plus, nous sommes convaincus que l'auteur d'un système, quel qu'il soit, s'il part d'un principe erroné, et s'il raisonne ensuite conscquemment, doit être constamment , et du commencement à la fin , dans le faux. Donc , et jusqu'à ce qu'il ait été clairement démontré qu'un homme , aussitôt qu'il passe sous les drapeaux de la philosophie , dépouille absolument le vieil homme, et ne peut plus participer aux faiblesses de notre nature ; que de ce moment, exempt de toute espèce de dissimulation, il n'affirme jamais que ce dont il est intimement convaincu : de précipitation, il ne hasarde rien; de prévention, il pèse tout; d'orgueil, il ne s'entête pas : jusqu'à ce qu'il soit d'ailleurs établi

(1) Fragments philosophiques de M. Cousin.

qu'après avoir dépassé les bornes posées à l'esprit humain, il a pénétré jusqu'à la source de l'être, et mesuré le champ de l'infini, nous croirons être en droit de penser que les philosophes sont faillibles , de soutenir qu'il y a des systèmes faux , d'assurer qu'il n'y en a pas un qui présente la vérité sans quelque mélange d'erreurs.

Que s'il pouvait être nécessaire d'appuyer de quelque autorité nos précédentes conclusions, M. Jouffrov viendrait lui-même à notre aide. Nous l'avons entendu soutenir qu'il n'y a pas de système faux et que la science est faite ; nous l'entendrons bientôt dire qu'il y a du faux dans tous les systèmes et que la science n'est point faite (i).

Il n'est pas nécessaire de suivre long-temps les traces de M. Jouffrov, pour s'apercevoir qu'il ne marche pas constamment dans la même voie : parfois c'est l'élève de M. Cousin qui parle, le plus souvent c'est le disciple de l'école écossaise qui disserte; et il en faut dire autant de M Damiron.

(1) Correspondant , 7 avril, 1829.

353 ÉCOLE DE l'AKIS.

La doctrine de l'élève de M. Cousin a été développée ; il nous reste à exposer celle du disciple de Reid.

Or il ne sera plus question ici de cette méthode , à la fois sûre et simple, de constituer la philosophie en la composant de pièces rapportées : on ne dira plus maintenant que la science est faite , c'est-à-dire qu'elle n'attend, pour être achevée, qu'un ouvrier habile qui en assemble les parties : ce n'est plus de cela qu'il s'agit. Mais les méthodes employées jusqu'ici étaient défectueuses ; les critérium faux ; la science n'est pas faite, elle est à peine commencée, elle ne s'achèvera jamais : voilà le nouveau texte , suivons-en le développement.

L'école écossaise, sans admettre le système de Locke , a cru devoir retenir sa méthode comme étant la seule qui puisse être employée avec fruit. Cette méthode consiste à s'abstenir de toute hypothèse , pour ne s'attacher qu'à l'observation. Ainsi le docteur Reid s'élève sans cesse contre les philosophes anciens et modernes qui ont toujours substitué la spéculation à la simple observation des faits. Il attribue à cette déviation qui a successivement entraîné toutes les écoles le peu de progrès qu'a faits la science , et les paradoxes étranges de ceux qui l'ont cultivée. Il dit « que les philo-

« sophes , dans tous les siècles, ont corrompu « la science par l'alliance du vrai et du faux, « et par le mélange des vains rêves de leur « imagination avec les lois de la nature (i). »

Il fait remarquer « qu'il n'y a aucune partie « de la science humaine où les hommes du « génie le plus élevé soient tombés dans des « erreurs aussi grandes et même dans des « absurdités aussi grossières (2). » Enfin il convient qu'il faut beaucoup d'attention , et y regarder de près , pour voir autre chose dans l'histoire de la philosophie , qu'un « labyrinthe « de rêveries , de contradictions, d'absurdités, « où se rencontrent à peine quelques rares « vérités (5). »

D'après cela, Reid avait à chercher le moyen « de restituer la philosophie et de la tirer de « ce dédale d'opinions où elle est ensevelie (( toute vivante (4). » Or il ne s'est point avisé de celui qui consisterait, comme nous l'avons vu, à réunir tous les systèmes pour avoir une philosophie complète. Convaincu que la science

(1) Essais sur les facultés de l'esprit humain , publiés par M. Jouffrov, 1. 1, p. 99.

(2) Ibid., p. 78.

(3) Ibid., p. 10.

{h) Expressions employées par M. Jouffrov, t. iv, D . 96 du Globe.

334 ÉCOLE DK PARIS.

avait été corrompue dès le principe , persuadé que les systèmes inventés jusqu'alors fourmillent d'erreurs et renferment des absurdités palpables, le judicieux Reid ne pouvait concevoir qu'une seule pensée : c'est que la science était à refaire, et qu'on devait , en la reprenant dès ses fondements, éviter avec grand soin de suivre le mode de construction que précédemment on avait toujours employé.

En conséquence , et frappé des avantages que les sciences naturelles, depuis Galilée et surtout depuis Newton, ont tirés de la méthode expérimentale , Reid s'est efforcé de démontrer qu'il n'y a de méthode sûre que celle qui consiste à partir des faits réels et constatés par l'observation, à en tirer les lois de la nature par une induction rigoureuse , puis à se servir de ces lois une fois découvertes pour rendre compte des autres phénomènes qui n'ont pas été soumis eux-mêmes à l'observation.

Déterminé sur le choix de la méthode , Reid se place au centre des facultés de l'esprit humain, parce que ce point, suivant lui, est le seul d'où la vue puisse embrasser entièrement l'horizon philosophique. « Soit qu'on considère « la dignité du sujet, dit-il, soit qu'on consi- « dère son utilité pour la science en général , « l'étude de l'esprit humain mérite de fixer

« notre attention , car la connaissance de l'es- « prit humain est la racine commune de toutes « les sciences et le tronc qui les nourrit. » Commençant par les objets qui sont le plus à sa portée , ce philosophe les soumet à une observation attentive, sans se permettre aucune conjecture; puis il enregistre successivement les connaissances qu'il acquiert, de même que celles qu'il déduit des lois de la nature , dont cette méthode scientifique lui a procuré la découverte.

Tel est l'esprit qui a dirigé cette école écossaise dont Reid a jeté les fondements, et que M. Royer-Collard a voulu naturaliser parmi nous.

Bien que les principes de cette école aient très peu de rapport avec ceux de l'éclectisme moderne, il est certain que les rédacteurs du Globe exaltent sans cesse la prudente réserve des Écossais; qu'ils insistent à tout propos sur les avantages de la méthode d'observation ; qu'ils recommandent avec force la lecture des ouvrages de Reid et de Dugald-Stewart ; et que, pour faciliter la lecture de ces ouvrages, ils les traduisent dans notre langue.

Ainsi i\l. Jouffroy, à l'exemple de Reid, s'élève avec force contre la philosophie « qui s'est « précipitée en tentatives hardies dans toutes

3S<; ÉCOLE DE PAKIS.

« les directions , sans douter de rien et avec « une folle témérité (i). » La philosophie moderne , sous ce rapport, lui parait mériter les mêmes reproches que l'ancienne : « D'autres « formules pour exprimer la même chose , « d'autres hommes pour représenter les mêmes « doctrines, mais toujours les éternelles ques- « tions de la philosophie , toujours par consé- »< quent la même incertitude et la même « accusation de vanité portée contre la philo- « sophie (2). »

M. Jouffroy toutefois entrevoit « le com- « mencement d'une nouvelleère pourelle(3);» il espère « qu'en voyant où l'ont conduite une (( aveugle liberté et une ambition irréfléchie, « elle sentira le besoin de la méthode et de la u circonspection (4), alors elle se rendra « compte de ses moyens, de son but, de ses « limites, toutes choses qu'elle a fort négligé <( de constater jusqu'ici (5). »

M. Damiron, de son côté, partage la manière de voir de M. Jouffroy ; et, s'il ne gourmande pas avec autant de sévérité que lui « celte

(1) Voir le Globe , t. i,n. 35.

(2) Ibid.

(3) Ibid. Qx) Ibid.

(5) Ibid.

« science assez hardie pour se mesurer à luni- « vers, et qui, dans son ambition, vaste « comme la vérité, prétend à tout, » en revanche, il ne tarit pas sur l'éloge qu'il fait de <( cette autre philosophie , plus modeste et « plus sage, qui , au lieu de porter ses vues si « haut, et d'aspirer à l'universalité, n'a pour « but que de connaître la nature et la destinée ce de l'homme (i). »

Au surplus, c'est à la méthode encore plus qu'à la philosophie des Ecossais que s'adressent les louanges du Globe : le grand mérite des chefs de cette école serait, aux yeux de M. Jouffroy et de M. Damiron , d'avoir circonscrit la philosophie et marqué son but, en lui indiquant la nature humaine comme unique objet de ses recherches, et d'avoir en même temps constaté la nécessité d'employer à cette recherche la méthode d'observation. * La pen- « sée, nous dit M. Jouffroy, de soumettre les « phénomènes de l'esprit à la méthode expériu mentale ne date guère que du xvin* siècle. <( Descartes ne conçut pas l'idée de la science « des phénomènes intérieurs ; on peut en dire (( autant de Malebranche et de Leibnitz ; Locke <( et Condillac sont les véritables précurseurs

(4) N°63,t. i du Globe.

« de la science des faits internes. Toutefois t u avant le docteur Reid , on peut dire que o personne n'avait eu la conception nette et du « but véritable de la philosophie et de la mé- « thode qui lui convient (i). »

Ainsi, et depuis qu'elle a fait son entrée dans le monde, dans un espace de temps qui embrasse plus de deux mille ans, la philosophie a marché dans toutes les directions, sans connaître au juste le but vers lequel elle devait tendre , non plus que la route qu'elle avait à suivre pour y arriver sûrement.

Mais voilà que ce but ( c'est M. Jouffroy du moins qui l'assure ) est connu ; la route d'autre part est tracée, le tout grâce aux soins de Reid et de ses successeurs : la philosophie depuis lors a-t-elle fait beaucoup de chemin? A cette question M. Damiron se hàtc de répondre que déjà l'existence du moi est constatée, et que même on est à peu près d'accord que ce, moi est un , simple , actif, identique, en sorte que chacun de nous peut être à peu près certain qu'il y a quelque chose en lui qui constitue une personne. Certes! voilà une découverte précieuse, très piquante surtout par sa nou-

(1) Préface de M. Jouffroy, en tète de sa traduction des Esquisses de Duyald-StewarL

veauté. Mais ce quelque chose est-il matériel ou immatériel? en d'autres termrs, pouvonsnous affirmer que nous avons une âme? « Les « arguments ne manqueraient pas, dit M. Date miron, pour soutenir l'affirmative; mais il u vaut mieux attendre; la science en avançant « ne peut que répandre de nouvelles lumières « sur un sujet qui en exige tant (i). » M. Jouffroy pense aussi que , dans l'état actuel de la science, « cette question est prématurée; » il se croit obligé d'avouer que « jusqu'ici rien de <( complètement décisif n'a été produit; » en sorte que m l'opinion qui attribue les faits de « conscience à un principe distinct de tout or- « gane corporel, peut jusqu'à présent être « considérée comme une hypothèse (2). »

Qu'y a-t-il donc à faire pour arriver sur ce point, et sur tant d'autres qu'il importe de fixer, à une solution ? Se renfermer strictement dans l'étude de l'homme , observer les faits de conscience, en tirer par une induction rigoureuse les lois qui gouvernent notre nature, pour descendre ensuite par le raisonnement à l'ex-

(1) Essai sur l'histoire de la philosophie en France au xixc siècle, p. Ulb.

(2) Esquisses de philosophie morale , préface de M. Jouffroy, p. 123 et 136.

plication des faits qui ne tombent pas sous l'observation.

Mais quel sera le terme de ce travail important? Il n'est pas possible de l'assigner : « Car « c'est une méprise qui s'est vingt fois repro- « duite dans l'histoire de la science ( c'est « M. Jouffroy qui parle). Cette méprise con- « siste à supposer qu'une philosophie peut u épuiser l'objet de la philosophie, et que la u science de l'homme est une chose qui peut « s'achever (i). »

Ainsi gardons-nous de suspendre un seul instant « cette recherche éternellement néces- « saire , parce que son objet est inépuisable, « des lois de la nature intellectuelle et morale <c qui est la philosophie même (2). » Suivons donc le mouvement scientifique imprimé par l'école écossaise « qui , sous les auspices d'une <( méthode qui ne proscrit rien , et qui proa fesse que les recherches philosophiques n'ont « point de terme, aspire à élever peu à peu, <( avec l'aide des siècles et de l'observation, une « véritable science de l'esprit humain (3). »

(1) Introduction de M. Jouffroy* aux Fragments de M. Royer-Collard, p. 301 dut. m des œuvres de Reid.

(2) Ibid., p. 303.

(3) Ibid., p. 315.

Ainsi M. Jouffroy, quand il marche à la suite des Écossais, imite leur prudente réserve, et il enchérit sur eux en fait de circonspection. Alors il nous présente la science comme un enfant nouveau-né , qui est encore au berceau ; il nous prévient qu'elle ne se développera que lentement et à l'aide des siècles; même il semble douter qu'elle puisse jamais arriver jusqu'à l'âge parfait.

Du reste il ne faut pas perdre de vue que cette science, dont l'objet, suivant M. Jouffroy , serait inépuisable , n'est autre chose que la psychologie ; or s'il est vrai, comme l'a dit M. Cousin (i) , que cette science psychologique n'est elle-même qu'une science de préparation ; qu'après avoir été jusqu'au bout de la psychologie que M. Cousin appelle X antichambre de la science, il faut de toute nécessité la dépasser, si l'on veut se faire « un système qui puisse « rendre compte de tous les besoins de la « pensée ; et qu'il faut entrer dans l'ontologie, « dans la métaphysique, dans la logique; » alors il convient de dire que la carrière s'agrandissant de plus en plus, devient immense, et

(1) Cours de M. Coisi>, l,c année, cahier XIII, p. 14 et 21.

362 ÉGQLE DE PAIUS.

qu'il y aurait sagesse pour ceux qui s'y sont

engagés, à revenir sur leurs pas.

Quoi qu'il en soit, il est très certain qu'il ne faut pas chercher dans le Globe , ni dans les autres écrits de ceux qui le rédigent, ce système dont parle M. Cousin, qui doit répondre à tous les besoins de la pensée ; car les rédacteurs du Globe n'entendent pas dépasser les limites de la psychologie, et dans ce cercle où l'esprit humain se trouvera toujours trop à l'étroit, rien encore n'est fixé. Ces philosophes n'ont point osé , jusqu'à ce jour, porter sur une seule des questions importantes qu'il s'agit de résoudre, un jugement doctrinal, Renfermés dans le moi comme dans un fort, ils n'en sortent qu'à la dérobée pour y rentrer aussitôt; ils s'abstiennent de parler de la Divinité; ils hésitent à prononcer que nous ayons une àme. Aussi leur philosophie , en ce qui regarde le dogme, est-elle vide et pauvre. Mais en revanche, ils se présentent armés de deux méthodes, à l'aide desquelles ils se ilattent de se faire jour eufin jusqu'à la vérité. Sous ce rapport on pourrait leur reprocher du luxe; qu'est-il besoin en effet de la méthode éclectique, si la méthode d'observation est sûre? D'autre part, s'il est possible avec l'éclectisme de composer d'un seul jet une philosophie

complète , à quoi bon se traîner pendant des siècles dans la voie de l'observation?

Cette réflexion , toute simple qu'elle est, aurait-elle échappé à M. Jouffroy et à M. Damiron?je l'ignore; ce qu'il y a de positif, c'est que si elle leur est venue, ils ne s'v sont point arrêtés: puisque c'est en combinant la méthode qui convient à l'éclectisme, et celle que l'école écossaise a constamment pratiquée , qu'ils entendent fonder cette science psychologique dans laquelle ils voudraient que la philosophie se concentrât. Or il nous parait que cette combinaison artificielle est peu propre à remplir l'objet qu'ils se proposent. La fusion de ces deux systèmes, l'emploi simultané de ces deux méthodes ne peuvent engendrer que des contradictions. Cette conclusion sort déjà naturellement de l'exposition que nous avons faite séparément de l'éclectisme et de la philosophie écossaise (i).

On l'a vu , M. Royer-Collard a professé les principes de l'école écossaise, sans aucun mélange d'une doctrine qui lui aurait été person-

(1) Correspondant, 5 mai 18*9.

nclle ; M. Cousin a reproduit l'éclectisme alexandrin, mais en lui imprimant son cachet particulier; quant aux rédacteurs du Globe, ils se sont placés entre ces deux professeurs habiles, et ils ont imaginé qu'ils pourraient être éclectiques et écossais à la fois.

Or nous disons : cette conception n'est point heureuse; car il n'y a réellement aucun point de contact, il y a même une opposition assez marquée, entre l'électisme de M. Cousin et la philosophie de l'école d'Edimbourg.

Retraçons en peu de mots les traits principaux qui peuvent servir à déterminer le caractère de l'éclectisme moderne et celui de la doctrine de Reid ; le contraste de ces deux systèmes sortira déjà de ce simple rapprochement; et il ne faudra pas de grands efforts ensuite pour établir qu'en effet le langage de l'école écossaise et celui de l'école éclectique sont tout-à-fait discordants.

Que dit l'éclectique? « La science est faite, « quoiqu'elle soit inconnue à notre siècle; en u conséquence , au lieu de la recommencer « pour lui sur nouveaux frais, il est plus sûr et « plus simple de la lui apprendre telle qu'elle « existe dans les ouvrages des immortels génies « qui l'ont créée. »

Il suit de là que s'il reste un travail à accomplir, pour mettre la science à lu portée du

ÉCLECTISME. 3<i;>

siècle , ce ne peut être qu'un travail de critique et d'érudition ; puisqu'il ne s'agit que de chercher dans les monuments qui les contiennent, les membres épars de la science, pour les réunir, et en faire un corps de doctrine complet.

Cette conséquence , au surplus , a été déduite en termes très formels par le chef de l'école éclectique : M. Cousin partant de ce principe, « qu'il n'y a pas de systèmes faux, mais beau- « coup de systèmes incomplets, assez Vrais en « eux-mêmes, mais vicieux dans la prétention « de contenir en chacun d'eux l'absolue vérité « qui ne se trouve que dans tous, a du arriver « à cette conséquence, qu'en réunissant tous « ces systèmes incomplets, on aurait une phi- (t losophie complète. »

Lors donc que le public posera quelques unes de ces questions qui touchent aux intérêts les plus sérieux de l'humanité, et qu'il en demandera la solution , on fera (dit M. Jouffroy) comparaître devant lui Platon , Aristote , Procius, Descartes, Leibnitz, Malebranche et Kant qui seront chargés de lui répondre ; car il suffira de constater la solution différente que chacun d'eux a donnée, et de tirer ensuite « de la compa- « raison de toutes ces solutions qui contiennent <.(. chacune une portion de vérité, la solution « complète qui est la véritable. »

:>(■>() IICOLK DE PARIS;

Ainsi la marche de l'éclectisme est tracée , et sa méthode est connue : cette méthode est particulière et spéciale ; elle n'a rien de commun avec l'analyse ou la synthèse; elle les exclurait plutôt : en tous cas elle diffère essentiellement de celle que l'école écossaise a elle-même adoptée.

Car au lieu de chercher les éléments de la vraie science dans les systèmes imaginés jusqu'alors, cette dernière école a eu grand soin de mettre à l'écart tous ces systèmes où l'esprit de spéculation domine : elle les jugeait imprégnés d'erreur ; mais elle n'a pas craint de leur imputera tous un vice d'origine ineffaçable. D'autre part , et en ce qui regarde la méthode, les Ecossais ont répété jusqu'à satiété, que la méthode qui convient aux sciences morales n'est pas autre que celle qui a fait faire tant de chemin aux sciences physiques : or comme il n'est jamais venu à l'idée de Galilée et de Newton , qu'il pût leur être fort utile de connaître tout ce que l'antiquité et le moyen âge leur avaient légué touchant l'objet particulier de leurs études ; comme ils se seraient bien gardés surtout de faire l'amalgame de tous ces systèmes incohérents et faux, dans la vue d'obtenir par là un ensemble de doctrines parfait; on voit déjà que la méthode de fusion ne pouvait pas être celle

ÉCLECMSME. 7^7

que Reid et Dugald-Stewart étaient dans le cas de croire applicable à leurs recherches; aussi ne trouve-t-on dans leurs écrits aucune trace de syncrétisme; et c'est la méthode d'observation qu'ils ont employée exclusivement.

Maisavant de s'engager dans les investigations difficiles et laborieuses que nécessitait l'emploi de cette méthode, ils ont cru devoir poser les limites de la science , pour ne pas s'épuiser à la poursuite d'objets qu'il ne serait pas donné à l'esprit humain d'atteindre. C'est alors, et en procédant avec cette réserve, qu'ils ont cru nécessaire de circonscrire la science dans le cercle de la psychologie, c'est-à-dire de la renfermer dans 1 étude de l'esprit humain.

Après avoir ainsi ramené la philosophie sur le terrain de la psychologie, écartant les recherches ontologiques, source de tant d'erreurs, les Ecossais se sont mis à l'œuvre, avançant lentement à la lueur du flambeau de l'expérience ; observant avec une attention minutieuse , analysant les faits avec scrupule ; tâchant de remontera l'aide d'une induction sévère des faits observés aux lois primitives de la nature intellectuelleet morale, pourdcscendre ensuite, par voie de déduction , de ces mêmes lois à l'explication des faits qui échappent eux-mêmes à l'analyse.

Telle a été la marche de Reid ; telle aussi celle de Dugald-Stewart. S'il leur est arrivé parfois, en suivant la route qu'ils s'étaient tracée, de s'occuper de leurs devanciers, ce n'a été le plus souvent que dans la vue de signaler leurs écarts, appelant alors de leurs décisions au tribunal du bon sens; et leur faisant tête à tous, quand ils les trouvaient par hasard unanimes sur ce qu'ils jugeaient être une erreur.

Il est à remarquer, en effet, que les philosophes, si rarement d'accord entre eux, se sont entendus sur quelques points. Par rapport au fait de la perception, par exemple , ils se sont accordés à penser que nous ne percevons pas immédiatement les objets extérieurs, et que l'objet immédiat de notre perception ne peut être que quelque image, à laquelle on a donné le nom d'idée. Ils sont ici (dit le chef de l'école écossaise) d'une unanimité bien rare. A coup sûr un électique, trouvant sur ce point la conciliation tout opérée, n'aurait pas manqué d'enregistrer comme une vérité désormais incontestable , l'hypothèse des idées; mais Reid et ses successeurs , au contraire, l'ont combattue; ils l'ont combattue constamment et avec énergie ; parce qu'il leur a paru que l'observation, loin de sanctionner cette hypothèse , la démentait entièrement.

11 n'est donc pas aisé , comme on voit , d'être éclectique et écossais en même temps. Il doit résulter, en effet, du rapprochement que nous venons de faire , que l'éclectisme du xixe siècle et la philosophie écossaise n?ont rien de commun : caractère, méthode, système, tout est différent. Il serait facile , d'ailleurs , de s'assurer que ces deux philosophies, ensuivant les voies qu'elles parcourent séparément, n'arriveront point au même but.

Un exemple, qui nous offrira l'application successive de chacun de ces systèmes au même objet, va répandre du jour sur ces conclusions déjà si claires.

Supposons qu'au xix" siècle un physiologiste, animé de je ne sais quel zèle , s'élève et prenant à partie les psychologistes de l'époque , leur reproche avec amertume d'entraver la marche de la science, en cherchant à faire revivre cette vieille hypothèse des spiritualistes , qui ont introduit dans l'explication de la nature humaine un principe immatériel qu'ils appellent âme.

Qu'arrivera-t-il alors, et que verrons-nous? Le philosophe écossais rassemblant toutes les raisons qui rendent probable à ses veux le dogme de l'immatérialité de l'âme, les fera valoir avec habileté ; mais comme il n'est pas lui-même pleinement convaincu que ses arguments soient

sans réplique , il se ménagera des moyens de retraite, pour assurer, dans tous les cas, à la psychologie une capitulation honorable.

ï/éelectique, de son côté, se voyant dans l'impuissance de réunir, et de lier en faisceau tant d'opinions diverses qui ont été émises sur la nature de l'âme , cherchera à s'établir sur un terrain plus favorable au développement de l'éclectisme , et il se placera à côté de la question.

Or, est-il bien nécessaire de dire que ce qui vient d'être présenté sous forme de supposition, n'est que le récit de ce qui s'est passé tout récemment entre le docteur Broussais d'une part, et les écrivains du Globe de l'autre.

Mécontent, à ce qu'il parait, du lot que la jeune école attribue à la physiologie , dans le partage du domaine de la science , et voyant surtout avec humeur que la partie morale de l'homme ait été revendiquée par les psychologistes, le docteur Broussais a éclaté.

M. Damiron s'est Offert le premier pour soutenir le choc , et il a consacré trois articles qui ont paru successivement dans le Globe, à la réfutation de la doctrine matérialiste dont le traité de l' Irritation et de la jolie est imprégné.

Tant qu'il disserte sur le moi, M. Damiron se soutient avec vigueur; mais toutes les fois

ÉCLECTISME. 57i

qu'il touche en passant la question de l'immatérialité de l'àme , l'hésitation se manifeste; et il n'y a pas lieu de s'en étonner : car il ne faut pas perdre de vue que l'école à laquelle appartient ce jeune philosophe , n'a point encore admis au nombre de ses dogmes , que l'àme est immatérielle; au contraire, elle se croit obligée d'avouer que jusqu'ici , et sur ce point , rien de complètement décisif n'a été produit ; aussi n'at-elle pas osé jusqu'à présent faire sortir du rang des simples hypothèses, pour la faire passer dans la catégorie des choses qu'elle regarde comme certaines et démontrées, l'opinion qui attribue les faits de conscience à un principe distinct de tout organe corporel : seulement elle croit qu'il est possible de soutenir que cette opinion, bien qu'hypothétique, est plus vraisemblable que l'opinion contraire. Il eût donc très fort convenu, soit à M. Jouffroy, soit à M. Damiron , « qu'on eût laissé dormir encore « quelque temps ce problème de la nature de « l'àme , qui a de l'importance relativement à « notre immortalité, mais qui n'intéresse nulle* « ment l'étude des faits internes, la science u n'étant pas en mesure pour l'aborder. »

Il n'est pas étonnant, d'après cela, que M. Damiron ait éprouvé de la répugnance à entrer dans le fond de la question , et qu'il se soit ar-

Tri ÉCOLE l>K PARIS,

rêté rie préférence sar des points qu'on peut soumettre à l'opération analytique , sans pénétrer jusqu'au vif. Ainsi M. Damiron pose avec assurance l'existence du moi; il constate très bien son unité ; lorsqu'ensuite il met en opposition la pensée et l'étendue , il fait ressortir avec netteté le contraste que présentent les diverses idées qui se classent sous chacune de ces dénominations ; mais lorsqu'il s'agit d'affirmer positivement que la matière et l'esprit ne sauraient en aucun cas être identiques; de prononcer d'une manière définitive que l'élément matériel est absolument incapable de recevoir les attributs de la pensée , M. Damiron hésite ; et passant rapidement sur ce point, il se hâte d'arriver à des considérations qui seraient de nature à ménager un accommodement entre la psychologie et la phvsiologie, si cette dernière devenait enfin plus traitablc.

C'est alors, en effet, que M. Damiron, expliquant ses vues sur la science psychologique , essaie de faire entendre qu'elle n'a rien d'hostile par rapport à la science dont le docteur Broussais s'est fait le champion. La théorie des idées et des passions, qui serait, dans le système de M. Damiron , l'objet spécial des recherches des psychologistes , peut très bien , à l'en croire , s'établir en laissant en dehors} le problème de

ÉCLECTISME. ïïH

la nature de l'âme; ainsi le psycholôgistè, en s'exerçant sur les phénomènes que le sens intime atteste , et le physiologiste , en s appliquant a ceux que la perception découvre , chemineront sans se faire obstacle, et sans se heurter mutuellement. Mais il faut que , de part et d'autre, on s'abstienne de résoudre par voie d'hypothèse , la question de la nature de l'âme ; et qu'elle reste dans l'indécision, tant que la science d'observation n'aura pas répandu do nouvelles lumières sur un sujet qui en exige tant.

C'est ainsi et en se livrant à des considérations de ce genre, que M. Damiron termine sa dissertation sur le livre du docteur Broussais.

Parlerons-nous maintenant d'une lettre publiée peu de jours après dans le Globe, et qui roule en entier sur la même matière ? L'auteur de cette lettre s'élève avec plus de force que M. Damiron contre les prétentions de l'école matérialiste; c'est un plaidoyer dans un style plus vif en faveur de la psychologie ; une réfutation plus animée du traité de Y Irritation et de la folie ; mais au fond ce n'est pas une autre doctrine que celle dont nous venons de faire l'exposition. Il serait donc inutile de s'étendre sur le contenu de cette lettre. Il y a cependant une chose l\ noter , c'est que l'auteur de l'ar-

374 ÉCOLE DL PAftIS.

ticle sous forme de lettre , qui assurément est un homme d'esprit, et psychologiste à la façon du Globe , livre sans regret au docteur Broussais les ontologistes, contre lesquels il lui permet àcfulminer à son aise ; et comme M. Damiron , d'autre part , avait déjà répudié formellement toute espèce de coopération de la part des spiritualistes chrétiens, il s'ensuit que dans l'opinion de ces deux psychologistes , le dogme important sur lequel reposent toutes nos espérances d'immortalité, doit être laissé à leur garde exclusivement : or on peut voir par ce qui précède, comme ils se disposent à le défendre (i).

La controverse qui s'est élevée au sujet du matérialisme, entre le Globe et M. Broussais, a inspiré à M. Jouffroy une dissertation tout-àfait dans le genre des premières productions de cet écrivain, et dont l'examen mettra de plus en plus en saillie l'impossibilité radicale de fondre ensemble la méthode éclectique et la méthode écossaise.

On serait tenté de croire que cette disserla-

(1) Correspondant, 26 mai 182.U.

ÉCLECTISME. 37â»

lion {du matérialisme et du spiritualisme) se rapporte à un temps où M. Jouffroy n'avait point encore entrevu toutes les difficultés de la matière, et qu'elle remonte à une époque où ce jeune adepte de l'éclectisme cherchait à faire l'essai de ses forces.

C'est donc ici une décision éclectique que le Globe nous présente , par rapport à la question soulevée, après nous avoir offert, dans les articles précédents, la solution du problème d'après les principes de l'école écossaise.

Analysons rapidement ce dernier écrit : « Il « existe, dit M. Jouffroy , deux mondes difféc rents , qui tombent l'un et l'autre, mais non « pas de la même manière , sous l'œil de l'in- « telligence; car en même temps que l'homme « perçoit au moyen de ses sens les objets ma- « tériels, il est informé par le sens intime de « tout ce qui se passe en lui.

m Ainsi deux genres de phénomènes dis- « tincts ; à savoir, les phénomènes dont la con- « naissance arrive à l'homme par la voie de la « perception, et ceux qui lui sont donnés par « les avertissements qu'il reçoit de sa con- « science.

« Tous les hommes ne font pas un usage fj égal de ces deux facultés de l'intelligence. « Le naturaliste, par exemple, dont l'attention

u se jette tout entière sur les objets extérieurs, <( et se retire tout-à-fait de la perspective in- « térieure, finit par associer exclusivement aux « perceptions de la vue et du tact, l'idée de « certitude, et par se persuader que lctémoi- « gnage des sens est seul véritable ; tandis « qu'un métaphysicien comme Malebranche , « concentré dans la contemplation du monde « intérieur, finira par croire que la conscience « seule est la source de la solide certitude, et h ne se fiera qu'à moitié au témoignage de ses u sens.

« Le premier marche au matérialisme, c'est- «. à-dire à la négation de l'esprit; le second suit « la pente qui conduit à l'idéalisme, c'est-à- « dire à la négation de la matière.

« Pour l'homme qui croit à ce qu'il aperçoit « autour de lui , et à ce qu'il sent au dedans (( de lui , il y a deux ordres distincts , mais égau lement réels, de phénomènes; et comme « ces deux ordres de phénomènes ne se res- <( semblent pas, il croit que les deux réalités « qui les manifestent sont différentes aussi. Il y « a donc pour un homme de bon sens deuv « réalités également incontestables : l'une qu'il « voit au dehors étendue, figurée, colorée, <( la matière ; l'autre qu'il sent au dedans , ac- « tive, intelligente, sensible, Vdme ou l'esprit»

« Celui-là donc qui s'obstine à renfermer « dans la matière tout ce qu'il y a de réalité au « monde, ne saisit que la moitié des choses; a comme aussi celui qui ne reconnaît d'autre (( réalité que celle de l'esprit, ne voit de la « vérité qu'une seule face; pour être dans le (c vrai , il faut, en se plaçant entre le matéria- « liste et l'idéaliste, affirmer l'existence simuler tanée de la matière et de l'esprit. C'est ainsi « que de ces deux solutions, dont chacune est « vraie, mais incomplète, l'éclectique, en les (( réunissant, tirera la solution complète, et <( obtiendra l'absolue vérité. »

Tout cela serait au mieux, et viendrait à point, si la discussion s'était établie sur le terrain même que M. Jouffroy a choisi; mais il doit savoir que la question de l'immatérialité de l'àme a presque toujours été agitée entre adversaires qui sont parfaitement d'accord sur l'existence de la matière, et qui se divisent sur la nature du principe pensant. Le spiritualiste, que M. Jouffroy confond mal à propos avec l'idéaliste , ne conteste pas que l'homme ait un corps, mais il prétend que ce qui pense en nous est esprit pur; le matérialiste de son côté veut bien reconnaître deux ordres de phénomènes distincts, mais ces phénomènes il les rattache tous à un seul principe, cl ce principe

il le fait matériel. C'est donc uniquement sur fa nature de l'âme que le spiritualiste et le matérialiste sont en discorde. Ainsi, et pour en revenir au cas particulier, le docteur Broussais a jeté dans le public un livre qui était de nature à faire sensation : l'auteur de ce livre a rencontré sur son chemin des adversaires en grand nombre ; or je n'imagine pas qu'aucun d'eux ait eu l'idée d'arguer de faux la doctrine du traité de l'irritation , sur le fondement que M. Broussais aurait attribué à l'homme mal à propos des organes corporels. Sur ce point, il n'y a pas de contradiction ; mais de toute part on reproche à ce physiologiste d'avoir placé dans le cerveau, ou, pour mieux dire, d'avoir confondu avec cet organe corporel le principe qui fait que l'homme sent, pense et veut.

Qu'avait donc à faire M. Jouffroy, s'il voulait intervenir dans la querelle , et donner une solution éclectique sur l'objet en discussion ? S'agissant de la nature de l'àme , il devait recueillir les diverses opinions que les philosophes ont émises à ce sujet; et, réunissant tous ces éléments épars, offrir aux spiritualistes et à leurs adversaires une solution finale, mosaïque précieuse, où chaque opinion aurait figuré.

Ce travail que M. Jouffroy n'a pas jugé à pro-

pos d'entreprendre, n'aurait point été difficile, ni bien long, par la raison qu'il se trouve en quelque sorte déjà fait. Il est certain qu'Aristote , Cicéron , Plutarque et autres, ont fait des rapprochements très curieux en rappelant ce que leurs devanciers avaient dit sur cette matière. Nous pourrions, après avoir indiqué les sources , citer les textes mêmes; mais voulant donner à M. Jouffroy plus de facilité dans l'application du principe éclectique, nous ne produirons qu'un seul passage qui présente un résumé tout fait : c'est l'auteur du commentaire sur le songe de Scipion qui nous le fournira ; il était platonicien et de plus il était éclectique. Voici le passage de Macrobe :

« Il ne sera pas hors de propos, en termi- « nant cette dissertation sur la nature de l'àme, « d'exposer les opinions de tous ceux qui ont « émisleursenliment sur le même sujet. Platon « ditquel'àmeestune esseneequise meutd'elle- « même ; Xénocrate, un nombre se mouvant ; « Aristote, une entéléchie ; Pythagore etPhilo- « laûs , une harmonie ; Possidonius , une idée ; « Asclépiade , l'exercice des cinq sens en par- « fait accord; Héraclide du Pont, un rayon « lumineux ; Heraclite le physicien, une étin- <( celle de l'essence des astres; Zenon, de « l'éthcr condensé; Démocrite,un esprit qui

« pénètre les atomes, et qui se meut avec tant « de facilité, qu'il s'insinue dans toutes les « parties du corps; Critolaûs le péripatéticicn « tire l'âme de la cinquième essence ; Hippar- « chus la compose de feu; Anaximène, d'air; « Empédocle et Critias, de sang; Parménide, « de terre et de feu; Xénophane, de terre et « d'eau; Boéthus, d'air et de feu; Épicure en « fait un composé de feu , d'air et de vapeur. <c Cependant l'opinion qui fait l'âme incorpo- « relie, et en même temps immortelle, a pré- « valu (1). »

Telles sont, d'après Macrobe , les opinions qui auraient été soutenues par les philosophes

(a) Aurel. Macrob., in Somn. Scip., lib. i, cap. xiv.

M. Charles du Rosoy, dans la traduction qu'il a donnée en 1827, a remplacé le mot d'incorporel par celui d'immatériel , ce qui n'est point exact; car ces mots, dans le langage de l'ancienne philosophie , avaient une acception différente : il y aurait encore d'autres inexactitudes assez graves à relever dans la traduction de ce passage , mais nous ne les ferons pas ressortir : seulement nous croyons devoir signaler le contresens bien extraordinaire qui en fait la conclusion. M. du Rosoy fait dire à Macrobe en finissant : Tous s'accordent cependant à la regarder comme immatérielle et comme immortelle. Or, il n'a ja-r mais pu venir à l'idée de Macrobe , après avoir rapporté l'opinion d'Epicure et Ce tant d'autres qui faisaient l'âme matérielle, de conclure de la sorte ; c'eût été par trop fort : aussi se contente-t-il de dire que l'opinion qui fait l'âme incorporelle et immortelle a prévalu : Obtinuit tatnen nec minus de incorporaiitate ejus quàm de immortalilute sententia.

de l'antiquité sur la nature de l'âme; telles sont, pour parler le langage de l'éclectisme, les solutions vraies mais incomplètes, qu'ils auraient données sur cette grande question. Que reste-t-il à faire pour avoir la solution complète? Il ne reste plus, en appliquant le procédé dont la moderne école éclectique a fait l'heureuse découverte, qu'à réunir ces membres épars , qu'à rassembler ces porlioncules de vérité, pour avoir une solution complète. Il faut donc, et sans plus tarder, proclamer, de par l'éclectisme, que désormais on ait à tenir pour constant que l'àme est à la fois terre , eau , air, feu, éther, sang, nombre, essence, entéléchie, etc., etc., etc. Ce qui paraîtra sans doute satisfaisant à tout le monde, et mettra fin aux disputes.

Mais peut-être M. Jouffroy se plaindra-t-il que la base sur laquelle la discussion entre les spiritualistcs et les matérialistes se trouvait engagée, ait été, par suite des observations qui précèdent, élargie singulièrement? resserronsla , j'y consens ; et , sans embrasser dans toute sa généralité la question de la nature de l'àme, fixons uniquement notre attention sur le point de savoir si elle est immatérielle. Or M. Jouffroy n'ignore pas que cette question a été résolue en sens inverse par les adversaires que

5S2 ÉCOLE DE PAKIS

nous venons de nommer; doue, et pour remplir son office de médiateur, pour être conséquent à lui même, il doit dire que le spiritualiste a raison, que le matérialiste n'a pas tort; mais que chacun d'eux ne voit que la moitié des choses ! Ainsi l'éclectique , par la force du principe qu:il a embrassé , et qu'il applique à tout, se trouvera conduit à donner cette conclusion finale que l'àme est immatérielle et matérielle en même temps.

Nous avons laissé le philosophe écossais embarrassé dans sa marche , entravé par des obstacles; voici maintenant le philosophe éclectique , entraîné rapidement dans la sienne , et poussé vers l'absurde : l'un a trouvé pour terme un roc escarpé; et l'autre termine sa course en roulant dans un abîme. On doit bien voir, d'après cela, que les routes différentes qu'ils ont prises, ne se dirigeaient point vers le même but. Nous pourrions facilement démontrer que , sur la plupart des questions dont la solution est réclamée, et qui ont été débattues dans les écoles, les conclusions de l'éclectisme et celles de l'école de Reid seront en opposition. Mais nous croyons en avoir assez dit pour qu'on demeure convaincu qu'il y a entre l'éclectisme et la philosophie inductive, antipathie plutôt que sympathie.

Ce n'est donc pas un plan raisonnable ni susceptible d'exécution, celui que les rédacteurs du Globe ont conçu de fondre ensemble les deux systèmes, et d'amalgamer les deux méthodes. Eclectiques par position , écossais par conviction , les jeunes philosophes du Globe hésitent sur le choix qu'ils ont à faire entre la philosophie de Reid et. celle de M. Cousin. En attendant, ils vont de l'une à l'autre; ils en essaient la fusion ; et de cette sorte ils sont perpétuellement en contradiction avec eux-mêmes. M. Jouffroy, qui exprime sa pensée très nettement, et qui pousse son raisonnement avec vigueur, est encore plus exposé que M. Damiron à se contredire , et c'est ainsi qu'en le suivant de prés, on l'entend proclamer successivement que la science est faite, et que la science est à faire ; que toutes les questions sont résolues, et qu'il n'y en a pas une qu'on puisse aborder quant à présent; qu'il faut chercher les éléments de la science dans les livres, et qu'on ne peut les trouver que dans la conscience ; qu:il n'y a rien que de vrai dans les divers systèmes philosophiques, et que dans tout système philosophique il y a nécessairement du vrai et du faux. Ces contradictions, il faut le croire, disparaîtront quand M. Jouffroy aura décidément pris son parti;

mais jusque là il demeure condamné a subir les conséquences de la fausse position qu'il a prise : car en philosophie , de même qu'en religion , il n'est guère possible de servir deux maîtres à la fois (i).

Jusqu'ici nous nous sommes occupés des doctrines philosophiques du Globe : nous allons essayer de montrer en quoi consistent ses doctrines religieuses.

Nous avons donc à rechercher quels sont les dogmes dont se compose le symbole que professent les écrivains du Globe; et nous serons bientôt dans le cas de faire remarquer que ce symbole est peu chargé.

Toutefois il faut se hâter de le dire , ce serait à tort que l'on confondrait , sous le rapport du principe religieux, la nouvelle école avec celle du philosophe de Ferney. Ce fanatisme antireligieux , qui faisait le caractère propre et distinctif de la secte dont Voltaire s'était constitué le patriarche , n'a point pénétré avec toute l'intensité du venin qu'il renfermait, dans l'école du Globe; elle a su se garantir, sinon entière-

(1) Correspondant , 2 juin 1829.

ECLECTISME. :»:,

ment, au moins en partie, de cette funeste con-

tagion.

Ce n'est pas que le christianisme en général , et le catholicisme particulièrement , aient beaucoup à se louer des dispositions que manifestent à l'égard du dogme révélé les jeunes écrivains du Globe • mais en cessant d'être chrétiens , ils ne se sont pas faits impies , et voilà ce que nous voulions exprimer.

Tout ceci, au surplus, va s'éclaircir au moyen de quelques développements.

Mais avant que d'entrer en matière, nous croyons devoir faire observer que les principes qui forment le fond de la doctrine dont il s'agit d'offrir l'analyse, sont disséminés dans une foule d'articles, et ne sont pas toujours exprimés bien nettement : il a donc fallu peser avec soin les expressions, rapprocher divers passages, recourir par fois à d'autres écrits , qui sont sortis de la même plume ; et c'est en procédant de la sorte que nous avons été amenés à concevoir le plan systématique des opinions religieuses du Globe, tel que nous allons le tracer :

« Le christianisme est un système religieux « plus complet et mieux en rapport avec la « conscience humaine que bien d'autres ; mais « il laisse encore beaucoup à désirer. On peut « lui accorder sur le mahométisme et sur le

« brahmanisme une supériorité de raison et de <( vérité, qui doit lui assurer l'avantage dans <« la lutte qu'il soutient contre eux; toutefois il « ne faut pas se le dissimuler , le christianisme « n'est point une œuvre parfaite : ce n'est point a l'absolue vérité (i). »

<( La vérité absolue ne pourrait se trouver (( que dans un système qui interpréterait fidè- « lement la conscience humaine, et qui la reu produirait sans addition ni retranchement. « Or , ce système n'est point encore définitive- « ment constitué ; il se prépare graduellement , « et s'élabore tous les jours.

« Les catéchismes , les codes , les systèmes « philosophiques imaginés jusqu'ici , ne sont « que des interprétations, des expressions, a des traductions de la conscience du genre a humain; et comme, d'une part, toute trace duction suppose le texte , et le reproduit d plus ou moins; et que, de l'autre, aucune « traduction ne peut atteindre à la complète « exactitude, tous les catéchismes, tous les « codes, tous les systèmes, représentent né- « cessairement la conscience, mais toujours « plus ou moins altérée (2). »

(1) Le Globe, n. 50, 21 novembre 1826.

(2) Le Globe, n. 57, 18 janvier 1825.

« L'homme raisonnable ne doit donc se dé- « clarer ni pour ni contre aucun catéchisme, « aucun code, aucun système; car il sait que « tous contiennent inévitablement quelque « chose de vrai qu'il ne voudrait point rejeter, « et quelque chose de faux qu'il ne voudrait « point admettre ; mais il cherchera dans chaque k opinion le coté de la conscience humaine <( qu'elle exprime, et il les ralliera toutes au u sens commun , leur point de départ néces- « saire. Du reste , il pourra préférer tel code, « tel catéchisme, tel système; toutefois, et « par amour même de la vérité, il ne consenti tira point à affirmer que tel code, tel caté- <i chisme, tel système, contienne toute la vé- « rite, et rien que la vérité (i).»

« En ce qui regarde la religion du Christ, « il serait injuste de méconnaître les avantages « qu'en a tirés la civilisation; mais le chris- « tianisme a vieilli dans ces contrées; il a subi « la loi de cette force qui pousse le monde en « avant; de cette force qui flétrit le passé et « embellit l'avenir; qui rend impuissant ce qui « est vieux , et puissant ce qui est nouveau : « le christianisme est usé parmi nous (2). » « Ainsi la vérité telle, que le catholicisme ,

(1) Le Globe , t. vr , n. 9 , et n. 92, avril 18.25.

(2) Le Globe, n. 92 , avril 1825

388 fclCOLt: l)K PAK1S

« telle même que le christianisme l'avait pro- <( clamée, a cessé d'être la vérité universelle. « Travaillées de tous les cloutes en présence de « mille religions diverses, de mille systèmes << contradictoires, cherchant sans tutelle et sans « prêtres la solution du grand problème de « Dieu , de la nature et de l'homme, les intel- « ligences se sont proclamées souveraines, cha- « cune de son côté. Qu'il y ait heur ou malheur « à cette émancipation audacieuse , qu'il y ait h faiblesse ou force dans cette anarchie des es- « prils, il n:importe ; elle est aujourd'hui notre u premier bien, notre vie. Ainsi sont tombées « sous la juridiction de chacun toutes les ré- « délations , tous les sacerdoces , tous les li- « vres saints. L'Evangile , comme la loi de (( Moïse, comme les Védas, comme le Coran , « est le domaine de tous (i). »

« Ce fait, au surplus , ne constitue pas une « usurpation ; car ce n'est que la réintégration ce de la raison humaine dans ses droits les plus « légitimes. Doué de liberté, P homme n'a point « pour fin V esclavage ; doué de raison , il ne f< peut abdiquer son jugement ; fait pour con- « naître la vérité, il lui faut des croyances

0) Le Globe, t. i, n. 56 , 15 janvier 1825; n. 111 supplément, ih avril 1825.

« qii* il comprenne. Il peut se faire que des es- <c prits de bonne foi, pour avoir des croyances u à tout prix , en demandent à une foi servile , « plutôt que de les attendre d'un long et pé- « nible effort. Mais telle ne peut pas être, nous u osons le dire, la destinée de l'humanité. « Malgré les déclamations de quelques esprits « à système, et le triomphe de leur éloquence « sur quelques âmes faibles , la civilisation n'en « poursuit pas moins sa marche nécessaire , ré- « glée par les lois de notre nature; les pre- « mières reformations dont on nous parle u tant n'ont été que V expression de ces lois ( i ) . « En se développant de plus en plus, ces u mêmes lois devaient opérer d'autres change- « ments, c'est-à-dire que la réforme du seiu zième siècle ne pouvait être que le prélude a d'une autre réforme plus importante. La u première, en brisant le joug sacerdotal, pré- « parait naturellement l'entier affranchisse- « ment de la raison; car il fallait de toute néi» cessité que tôt ou tard on en vint à compren- <( dre que chaque homme porte en lui-même, « c'est-à-dire dans le fond de sa propre cons- « cience, un exemplaire de la loi, et que c'est « à la raison qu'il appartient exclusivement de m commenter ce texte divin.

(i) Le Globe , n. 92 , avril 1825.-

590 ÉCOLE DE l'AKIS.

<( Celte dernière conséquence d'un principe « qui tendait perpétuellement à se faire jour, « s'est enfin dégagée pure et nette. Le dixce huitième siècle a dévoilé ce que le seizième « siècle n'avait fait qu'entrevoir; et l'œuvre « qu'avaient entamée les théologiens, auteurs « de la réforme , a été consommée par les phi- « losophes des derniers temps. Ainsi la supré- <c matie de la raison a été définitivement proie clamée.

rt Les philosophes du dix-huitième siècle ont (c donc, sous ce rapport, acquis de justes droits « à la reconnaissance de ceux qui s'intéressent (c aux progrès des lumières et à la marche de (( la civilisation. Ce n'est point exagérer que de « dire qu'ils ont été les apôtres du bon sens et « de la vérité. Ce bon sens les a d'abord con- (c duits à proclamer l'absurdité du vieux .< dogme, puis à le rendre ridicule; mais il n'a « pas pu les faire aller au delà. Leur vie s'est a usée :'i combattre l'ancien dogme , et ils n'ont « pas pu trouver ensuite en eux la force d'é- « tablir le dogme nouveau ; ils en sont restés au K scepticisme. C'est à la génération qui succède te à celle qui a eu mission de détruire et de « renverser le faux, qu'il appartient d'édifier « et de reconstruire l'édifice du vrai , en le po- < s&nt sur des bases solides, sur des principes

« rationnels. Aujourd'hui, les obstaclessontren- « versés, les esprits sont disposés , les temps a paraissent accomplis ; en conséquence , deux- « choses sont devenues inévitables ; c'est en <( premier lieu, que la loi nouvelle soit pu- (( bliée. C'est en second lieu, qu'elle envahisse « toute la société. Quant au vieux dogme, il a serait inutile de s'en occuper davantage, il « est mort depuis long-temps (t). »

On pourrait être étonné, si l'état actuel des communions dissidentes était moins connu , que le protestantisme reste muet et demeure impassible , lorsqu'en sa présence on proclame de semblables doctrines! mais personne n'ignore que le protestantisme n'est plus qu'une ombre dont la forme indique à peine ce qu'il fut au temps qu'il avait vie. Toutefois, et malgré l'indifférence que les protestants en général témoignent aujourd'hui pour le dogme révélé, comme il ne leur convient point encore d'abjurer formellement le titre de chrétiens qui les gêne un peu , il y avait peut-être de la part des écrivains du Globe plus de franchise que d'adresse, à parler aussi ouvertement qu'ils l'ont fait.

Or, il s'est trouvé des gens, ou plus avisés ou moins prévenus, qui ont pris un autre lan-

l L" Globe , n. 111 supplément, 26 mai 1825.

gage , et qui ont suivi un plan de conduite différent. Leur projet, h ce qu'il paraît, serait de nous faire descendre insensiblement au rationalisme pur, h l'aide d'une pente douce et légèrement inclinée. Toute vraie philosophie, disent-ils, est en germe dans les mystères chrétiens, il faut se hâter de l'en extraire ; car la foi est dépossédée de l'empire qu'elle exerçait dans le monde; il est donc bien essentiel que le dogme auquel on se soumettait sans examen soit posé désormais rationnellement.

Tel est leur langage ; et s'il en est qui l'emploient insidieusement , dans la vue de tromper les simples et d'endormir les indifférents; il en est aussi qui s'en servent de bonne foi, ayant commencé par se faire illusion à euxmêmes.

Quoi qu'il en soit , M. Damiron , que je considère comme le théologien de l'école du Globe, a cru devoir se conformer lui-même à ce langage. Dans son Essai sur l histoire de la philosophie en France, ait xix" siècle , ce jeune écrivain semble affecter de se servir des expressions consacrées dans nos symboles de foi; on dirait qu'il cherche à se mettre en harmonie avec ceux qui font encore extérieurement profession du christianisme : ainsi M. Damiron ne se révolte pas contre le principe de l'autorité,

il a du respect pour les anciennes traditions , il admet la révélation, il reconnaît la nécessité delà foi, il laisse entre nos mains l'Évangile, enfin il est prêta souscrire, moyennant certaines conditions, au dogme de l'incarnation, et celui du péché originel , jusqu'à un certain point, ne l'effraierait pas.

Toutefois il pourrait y avoir quelque mécompte , si l'on s'empressait, d'après ce simple exposé , d'inscrire ce jeune philosophe au nombre des vrais croyants ; car aussitôt qu'il en vient à développer sa pensée, à déterminer le sens qu'il attache aux mots dont il fait usage en pareil cas, on s'aperçoit tout d'abord que M. Damiron est loin d'être un chrétien orthodoxe.

On va en juger :

M. Damiron déclare qu'il ne rejette pas l'autorité ; mais Une P admet que dans ses limites. Faits de l'autorité, tradition, histoire, il accueille tout , mais à une condition : c'est de tout concilier avec cette science de soi-même , directe , immédiate , contre laquelle 7'ien ne prévaut. Il conçoit de la vérité dans le témoignage , mais cette vérité tout extérieure, il la subordonne à une autre , à la vérité intime avec laquelle il juge tout (1).

(I) Essai suri' histoire de la philosophie en Fiance au xix"-' siècle, préface , page 25,

De cette explication il résulte que M. Dami-*ron, en fait d'histoire, n'est pas sceptique ; il admet les faits anciens quand ils sont appuyés sur des documents qu'il juge authentiques; mais il faut qu'ils ne sortent pas de Tordre naturel des choses; car s'il en est autrement, il les repousse : ainsi M. Damiron n'est pas disposé à croire aux miracles , quelque avérés qu'ils puissent être. Dès lors, il ne faudrait pas qu'on essayât de lui persuader qu'un homme juste crucifié sur le mont Calvaire , Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée , est ressuscité le troisième jour.

La révélation , dont M. Damiron ne conteste pas le pouvoir, sera-t-elle soumise aux conditions qu'il exige quand il s'agit de faits historiques? La réponse est facile à faire , quand on sait que M. Damiron n'admet pas d'autre révélation que celle dont on peut découvrir le principe dans les facultés que l'homme a reçues de la nature.

La révélation , dans le sens que M. Damiron donne à ce mot, ne serait en effet que ce trait de lumière qui pénètre l'esprit et l'éclairé sans qu'il y mette rien du sien; ce mouvement instinctif et spontané de l'intelligence , qui va droit au vrai et s'en empare sans y penser, sans le vouloir. Dans ce cas et de prime abord,

dit-il, lame sent ce qu'il y a de constant et d'universel dans les choses; elle le trouve comme d'instinct, « et quand elle a sous les « veux des vérités de cette espèce, elle ne se « dit pas comme quelquefois, il me semble , il « me parait; elle dit, il est : et cela sans hésite ter, sans chercher un moment. Ce n'est pas « une opinion , c'est un axiome qu'elle possède, « c'est de la joi la plus ferme , et en même « temps la plus vraie ; c'est de la pure rêvé- « latioTi : seulement cest une révélation qui ne « porte pas sur des mystères , mais sur des « principes rationnels... De ce nombre, sont « tous les axiomes physiques, mathématiques, u métaphvsiques et moraux (ij. »

M. Damiron toutefois, croyant devoir donner à l'idée qu'il s'est faite de la révélation un peu plus d'extension encore, y comprend aussi ces inspirations soudaines qu\me intelligence vive et neuve conçoit à la vue d'un objet qui fait sur elle une grande impression ; ces jugements qui se forment avec la rapidité de l'éclair, sans laisser dans l'esprit aucune trace de l'opération , ces aperçus de l'homme de génie qui saisit, à la première vue, ce qu'il y a de grand et de poétique dans la nature. •> Nos idées alors tiennent

(1) Le Globe, p. 19 et 20.

396 ÉCOLÇ DE PARIS.

« de l'enchantement; elles sont une véritable « révélation.... A ce compte, il est peu de « siècles qui n'aient eu leur révélation : mais « c'est particulièrement au premier âge du « monde, qu'a dû se développer, plus naïve et « plus pleine, cette faculté de simple vue, « cette intelligence d'un seul jet, dont l'homme, « dans sa nudité native , avait un si pressant « besoin (i). »

Qui ne voit , d'après cela , que tous ces mots révélation , inspiration , foi , révélation primitive, ne sont entendus par M. Damiron que dans un sens tout-à-fait naturel , et sont détournés de leur acception ordinaire. Aussi prendil soin de nous avertir que la révélation et la foi dont il parle , ne portent pas sur des mystères, mais sur des p?i?icipes rationnels ; en sorte que ce n'est point pour établir la trinité en Dieu, la rédemption de l'homme , et les autres dogmes du christianisme , qu'il en appelle à la révélation , mais c'est quand il veut que nous croyions que tout corps est étendu, que la ligne droite est la plus courte de toutes celles qiûon peut tirer d'un point à un autre; que tout effet suppose une cause; qu'il faut rendre à chacun ce qui lui appartient '■, etc. Ce sont là en effet les,

(1) Le Globe, p. 386 el o87.

ÉCLECTISME. 3i>7

dogmes qu'il propose à notre foi , par forme d'exemple, dans le passage que nous avons cité.

Ne disions-nous pas tout à l'heure que M. Damiron n'est pas éloigné de souscrire à la doctrine qui consacre le péché originel , et qu'il ne rejette pas d'une manière absolue le dogme de l'incarnation ?

h Le dogme du péché originel, en effet , ne <( l'effraierait pas, pourvu qu'en place d'un « mystère , que la raison ne comprend point, <( il y trouvât une connaissance de haute phi- « losophie ; la connaissance d'une force qui « créée , non pas coupable , mais imparfaite , « non pas méchante, mais faible, aurait pour « destinée , non l'expiation , mais l'épreuve , « non le châtiment, mais l'exercice (i). »

Quant au dogme de l'incarnation , M. Damiron pense que Dieu a dû se rapprocher de l'homme et se révélera lui, après l'avoir créé, « non qu'à cet effet il ait pris visage et corps, « et se soit incarné sous quelque forme ; tout <( ce qui s'est dit de semblable sur cette matière « est figure et poésie ; il n'a point eu voix et « langage , il n'a enseigné que sous voile , <( et n'a révélé que par symbole : c'est comme « père des humains, comme auteur de tout ce

(1) Le Globe, p. 26 de l'introduction.

308 ÉCOLE DE 1WIWS.

« qui est et paraît, que, se manifestant par » toutes les puissances de la nature et tous les « phénomènes de l'univers, il s'est fait sentir <( aux âmes, et les a inspirées (i). »

Voilà ce que M. Damiron appelle éclaircir nos dogmes , et dégager le catholicisme de ce mysticisme qui l'encombre. Du reste, il paraît qu'il regarde le protestantisme comme étant suffisamment dégage \ car c'est toujours au catholicisme qu'il en revient, quand il s'agit de ces mystères que les premiers auteurs de la réforme faisaient profession de croire aussi bien que nous.

Ainsi nous pouvons apprécier à l'avance ce travail important dont on s'occupe , et qui doit mettre l'Evangile en harmonie avec les connaissances actuelles. Il est bon que l'on sache en effet a que l'Evangile n'est pas une (( lettre morte, que rien ne change et ne mo-

« difie Ce n'est pas un livre qui ait parlé

« une fois pour toutes La philosophie, en

« expliquant d'après l'expérience la nature et u la destinée que l'homme a en partage, doit « nécessairement conduire à une théorie mo- « raie qui développe , précise et systématise « V Evangile (2). »

(1) Le Globe, p. 388.

(2) Jbid., p. 53.

Que doit-il résulter de tout ccei ? Suivant nous, il est nécessaire d'en conclure que l'opinion de M. Damiron et celle de ses jeunes amis, nonobstant le contraste qu'elles peuvent offrir sous le rapport de l'exposition et de la forme, ne présentent aucune différence essentielle au fond. Ils s'accordent à nier qu'il y ait jamais eu de révélation surnaturelle , dont l'expression inaltérable aurait été consignée dans les livres que nous tenons pour divinement inspirés. Suivant eux, les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament ne seraient comme les Védas , les livres Zends, les Kings , le Coran, qu'une traduction incomplète et peu fidèle de cette loi de vérité dont les caractères sont gravés par la nature dans la conscience de chaque homme : à leurs yeux, Jésus-Christ, Mahomet, Zoroastre, Bouddha, Zamolxis, sont des sages que l'ignorance seule a pu élever au rang qu'ils occupent dans les annales religieuses. Pour les uns comme pour les autres, la prétendue réforme du xvie siècle aurait été un grand pas de fait, et la philosophie du xvnr siècle un mouvement encore plus décisif vers le point qui doit marquer le dernier terme de la perfectibilité humaine. Enfin tous proclament de concert que le règne de la foi

400 ÉCOLli DE PARIS.

est passé, et que la philosophie est appelée de

toute part à régir le monde spirituel.

Ce sont là, en effet, des points arrêtés pour tous ceux qui font partie de l'école philosophique que le Globe a fondée. Mais ces dogmes, presque tous négatifs , puisqu'ils n'ont pour la plupart d'autre objet que de nier certains points fondamentaux de la doctrine catholique, ne sauraient constituer par eux-mêmes un système religieux. Il reste donc à rechercher ce o

qu'il peut y avoir de positif dans les doctrines religieuses du Globe; c'est à quoi nous allons nous appliquer (i).

^lîc

Nous avouerons tout d'abord qu'après avoir, avec assez de facilité , reconnu ce qu'il y a de négatif dans le système religieux du Globe, maintenant qu'il s'agit de découvrir ce que ce système a de positif, nous éprouvons de l'embarras ; car le Globe, à cet égard, nous offre bien peu de lumières. Dans maint article , il est vrai, on fait mention du dogme nouveau; mais ce dogme, quel qu'il soit, ne se produit nulle part au grand jour.

(1) Le Correspondant, 4 août 1829.

En vain, pour suppléer aux explications que le Globe ne donne pas, avons-nous eu recours aux écrits particuliers de M. Jouffroy et de M. Damiron , nous r/avons trouvé , au lieu d'une exposition claire de ce qui doit entrer dans la composition du symbole nouveau, que desimpies aperçus, et quelques vues éparses.

Toutefois , et en rassemblant ce que les écrivains du Globe ont ainsi semé le long de leur route , on finit par s'assurer que le système religieux du Globe, en même temps qu'il exclut toute espèce de révélation surnaturelle , n'admet au plus que deux dogmes : à savoir, le dogme de l'existence de Dieu, et celui de l'immortalité de l'àme.

En outre , on demeure convaincu que M. Jouffroy et M. Damiron, bien qu'ils soient très disposés à faire de ces dogmes la base de leur édifice religieux, sont encore à chercher les raisons qui peuvent déterminer un philosophe à croire que notre àme est immortelle, et que Dieu existe réellement. On voit, en effet, qu'ils évitent de s'engager dans une discussion sérieuse à ce sujet ; et que si , par hasard, il s'offre à eux une question qui s'y rapporte, au lieu de l'aborder franchement , ils se détournent et passent vite.

Ainsi ^ et pour donner un exemple , M. Da-

miron s'est trouve dans le cas de parler du catéchisme de Volney et d'en discuter les principes. L'occasion de faire une profession de foi nette et franche, positive et raisonnéc, s'offrait opportune ; M. Damiron ne l'a pas saisie : placé en face de l'athéisme , ce jeune philosophe hésite, il ose à peine convenir qu'il croit en Dieu, et qu'il a l'espérance d'une autre vie; du reste, n'ayant pas lui-même une pleine foi dans ses doctrines, il n'entreprend pas de les soutenir avec force.

Cependant il essaie de les mettre à couvert. Il commence par déclarer que, sous le rapport de la morale pratique , la théorie du catéchisme de la loi naturelle lui parait à peu près irréprochahle ; seulement, dit-il, h on « regrette d'y trouver deux lacunes assez « graves , l'une relative aux arts , et l'autre « à la religion. Sans doute Volney ne juge « pas ces deux formes de l'activité humaine « assez positivement utiles à la conservation « de l'individu, pour en tenir compte et enre- « commander l'usage. C'est un tort et une er- « reur (1). »

C'est ainsi que M. Damiron prélude : or il

(1) Essai sur l'histoire de la philosophie au xix*

siècle, p. 35.

est des gens que ce début ne satisfera point : ils penseront d'abord que l'expression de lacune assez grave, en parlant de l'omission de la religion dans un traité des devoirs de l'homme, est , en quelque sorte, dérisoire ; ils pourront être choqués ensuite que la religion et les arts, ou, pour mieux dire, que les aj'ts et la religion soient appelés à figurer ensemble et au même titre, dans un catéchisme de morale.

Quoi qu'il en soit, il paraît que M. Damiron a sur tout cela d'autres idées.

Il fait donc un premier reproche à Volney, c'est d'avoir négligé de faire entrer la culture des arts dans son plan d'éducation morale. Nous laisserons M. Damiron s'évertuer à soutenir cette thèse singulière , que les arts doivent compter parmi les pratiques dont l'ensemble constitue la vertu. Les poètes, les musiciens et les peintres pourront lui savoir quelque gré d'avoir fait de l'application des facultés humaines aux arts, une sorte de nécessité, une espèce d'obligation morale; un mérite devant Dieu, une vertu particulière qu'on ne saurait omettre sans se rendre coupable ; quant à nous, qui sommes pressés de connaître ce que M. Damiron peut avoir à proposer en faveur de la religion , nous passons très rapidement

404 ÉCOLE DE PAIUS.

sur cette première partie, afin d'arriver plus vite à ce qui fait la matière du second reproche.

Or il est bon d'avertir que Volney ne s'est pas contenté de mettre à l'écart, par une simple omission, le devoir religieux; mais qu'il le proscrit ouvertement , convertissant ainsi l'athéisme pratique en règle ; c'est ce qui fait l'objet du second reproche ; et voici de quelle manière M. Damiron s'exprime sur ce point : « Quant au sentiment religieux, Volney fait '< plus que le négliger, il le repousse et le a proscrit; il ne veut ni de la foi, ni de l'esu pérance : ce sont , dit-il , les vertus des « dupes au profit des fripons. La sentence est K bien dure ; voyons si elle est juste. Et d'à- « bord l'espérance et la foi , ne fussent-elles « que des illusions, il semblerait encore qu'il « faudrait les laisser aux âmes qu'elles sou- « tiennent, puisque après tout, il n'y a pas <( grand mal à croire en Dieu et à l'adorer. c< Mais sont-elles, en effet , sans réalité ni rai- « son? Nous ne le pensons pas, et nous avons (( de notre avis l'humanité tout entière : tou- « jours et partout religieuse , elle a constam- « ment conclu, de ce qu'elle sait ici-bas du « monde et d'elle-même, un être premier, (( suprême, éternel, tout puissant, sous la loi

ÉCLECTISME. WS

« duquel elle est destinée à vivre d'abord de la « vie présente, et puis d'une autre vie qui « sert de complément et d'explication à la (( première : voilà sa croyance universelle. La (( forme n'y fait rien ; elle tient au développe- « ment des facultés extérieures et variables. « Variable elle-même, elle change selon les « temps et les pays ; mais le fond toujours le <c même tient au plus profond de la conscience, k et repose sur le sentiment si vrai de ce qu'il « y a d'obscur, d'incomplet et d'absurde dans « l'existence humaine, à défaut de Providence « et d'avenir. Sans chercher d'autres preuves , (c sans discuter en elle-même une question que « nous ne voudrions pas traiter à demi, et « que cependant nous ne pourrions pas traiter <■- ici dans toute son étendue , nous pensons » qu'il y a du vrai dans les crovances reli- (( gieuses ; qu'il y a du bon , puisqu'il y a du

ce vrai (i). »

L'auteur entre encore dans quelques développements pour établir qu'il y a plutôt à gagner qu'à perdre à suivre l'impulsion du sentiment religieux ; enfin il termine en protestant contre l'imputation de mauvaise foi et de char-

(1) Essai sur l'histoire de la philosophie au xix* siècle, p. 37 et 35.

iOG ECOLE DF. PARIS.

latanisme trop souvent prodiguée aux ministres de la religion.

Toute l'argumentation de M. Damiron se réduit donc à ceci : « Il n'y a pas grand mal à croire en Dieu, il n'y a nul inconvénient non plus à attendre une autre vie; il y aurait plutôt de l'avantage à être bien pénétré de l'idée qu'il y a du vrai dans le fond de ces croyances, dont il paraît, au surplus, que la racine tient à ce qu'il y a de plus intime dans la conscience de l'homme : pourquoi donc les rejeter? »

Telles sont les considérations que fait valoir M. Damiron : du reste il est loin de leur attribuer, en ce qui le concerne, l'autorité d'une démonstration scientifique ; il donne à entendre très clairement qu'il aurait autre chose à dire s'il s'agissait de traiter la matière à fond; mais pour le moment, il ne lui parait pas convenable d'entrer plus avant dans l'examen de ces questions.

Or, on ne voit pas que depuis lors M. Damiron et ses collaborateurs aient été tentés de revenir sur cet objet. Cependant ils n'ignorent pas qu'une jeunesse impatiente et fatiguée de ses doutes, dont les yeux sont fixés sur le Globe, réclame des croyances en remplacement de celles qu'on lui a fait abjurer.

Mais voici qu'on nous fait entrevoir, dans

un avenir lointain , un temps auquel la science pourra incidemment aborder la grande question de l'existence de Dieu. Lorsque la psychologie , nous dit-on, aura enfin épuisé toutes les recherches qui peuvent se rapporter à l'homme, tant sous le rapport physique que sous le rapport moral, elle devra s'appliquer à l'étudier dans ses rapports avec les autres êtres; c'est-à-dire dans ses rapports avec la nature, avec ses semblables et avec Dieu, afin d'asseoir sur cette base une théorie complète des différents devoirs que l'homme peut avoir à remplir. C'est alors, et en lui parlant des devoirs de la troisième espèce , qu'on lui apprendra à élever son âme à Dieu avec pureté et avec amour, à appeler sur soi ses grâces, à se fier à sa Providence (i). Que , si le disciple s'avise d'interroger les maîtres pour savoir quel est donc ce Dieu dont on lui parle pour la première lois, il lui sera répondu que c'est la force des forces , l'âme par excellence , le type de tout bien, l'idéal de tout ordre , être souverainement parfait dont il suffit de s1 approcher de pensée ou d'action, pour se sentir meilleur, plus fort et mieux disposé (2) ; que,

(1) Essai sur l'histoire de la philosophie au xi\f siècle, conclusion, p. UUi.

(2) Met.

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