‹ Œuvres philosophiquesChapitre 13 sur 55 · DE LA PENSÉE · texte numérisé non relu

DE LA PENSÉE

SOUS lesquels ils considéraient à la fois Texistence d'un même être organisé ^ sentant el pensant, attribuèrent chacun de ces ordres de facultés ou propriétés à un agent distinct, sous les titres respectifs d'â^ie végétatwe , sensitis^e et raisonnable.

On touchait encore à cette époque où Finiiagination , dans l'ardeur et la présomption de la jeunesse, ne connaissant ni frein ni limites, s'élançait vers les causes premières, et s'essayait à en soulever le voile. Mais des tentatives aussi vaines n'empêchaient point que des sages ne donnassent , dès-lors , à leurs recherches une direction plus utile ; et l'on trouve aujourd'hui même qu'ils furent souvent conduits par des observations assez exactes , jointes à une profonde sagacité, à tracer ainsi, dans des faits bien vus et judicieusement distingués, les limites de ces causes premières dont ils reconnaissaient les titres.-

Sans doute, ces philosophes n'avaient pas encore appris à se tenir en garde contre la pente naturelle qui entraîne L'esprit humain à se créer, d'après un type intérieur, autant de forces productives ou d'espèces ai âmes ^ qu'il peut percevoir d'actions , de phénomènes , ou de modes divers de ce mouvement général qui varie sans cesse la grande scène, du monde physique. Mais ils n'avaient pas non plus systématisé leurs idées au point de restreindre uniquement la valeur des causes à une généralisation souvent arbitraire des effets analogues ; et comme ils ne cherchaient point à transformer des incon-

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ruses, ils deyaiait être moins enclins à en diminuer le nombre. Peut>étre aussi qu'en distinguant , sous les titres précités, les forces productives de phénomènes, ou les sujets d'attribution de propriétés quHls sentaient le besoin de ne pas confondre , ces premiers métaphysiciens n'étaient-ils pas aussi Soignés qu'on le croit de certaines distinctions auxquelles nous avons été ramenés, de nos jours, par des observations ou des expériences plus précises.

Mais dans ces premiers progrès trop rapides par lesquds on s'élevait alors d'une obseivation encore bien imparfaite , à la position des causes , surtout dans la dénomination d!âme donnée en commun à des forces hypothétiques, considérées sous les mêmes rapports abstrait^ ou objectifs , on peut découvrir déjà le germe de plusieurs illusions : on peut même voir jeter dans le lointain les fondements de ces systèmes opposés qui réduiraient un jour à l'unité de cause ou de ^rce, les phénomèmes divers de trois espèces de vies organique^ sensitwe et intellectuelle.

Cette dernière réduction fut motivée en partie par l'abus, déjà observé, que les scholastiques avaient fait ultérieurement et dans un temps de ténèbres , de tous ces noms de causes si vagues et si parfaitement occultes , depuis qu'on s'en servait comme de termes d'explications frivoles et verbales, et non comme moyens de distinction ou de classification des effets.

Dans une révolution, on croit devoir tout détruire

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sans séparer le bon du mauvais; et parce qu'on entre dans une route diamétralement opposée à l'ancienne, on croit souvent prendre la seule bonne. Comme on s'était égaré en compliquant et multi- 'pliant indéfiniment les causes , on ne song^ plus qu'à les simplifier , jusqu'à ce qu'on arrivât enfin à l'unité systématique , sinon de principe réel ou de cause première j dont on ne s'occupait plus, du moins à l'unité de classe de phénomènes ou de propriétés.

Mais aussi quand on s'est laissé entraîner trop loin par l'esprit de révolution , des abus d'un autre genre avertissent ensuite qu'il feiut revenir sur ses pas ; alors on examine, on compare de nouveau , et la raison plus éclairée, distinguant les principes qui ont été justement proscrits de ceux qui devaient être conservés, peut donner à ceux-ci une sanction nouvelle, et en déterminer la restauration.

C'est ainsi qu'après la période stahlienne^ des observations plus exactes et un examen plus approfondi des phénomènes physiologiques sont venus scinder j pour ainsi dire, l'unité de cause ou de propriété commune de vie^ de sentiment et de pensée^ et tendent à ramener aujourd'hui, sous d autres formes, des divisions très-analogues à celles que les anciens avaient établies, et dont on avait cru depuis pouvoir se passer.

Qu'est-ce , en effet , que cette sensibilité organique^ distinguée par un de nos physiologistes les plus

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modemes; de celle qu'il nomme sensibilité animale j et qui diffère peut-étr^ elle-même de la. perceptibilité? Qu'est-ce que ces trois espèces de contractilite\ expressément distinguées sous les noms de contractilité organique insensible , organique sensible et animale ou volontaire? sinon trois sortes de propriétés ou plutôt de phénomènes dont on s'abstient, il est vrai , de rechercher ou même de nommer les causes , mais dont les signes renferment nécessairementy avec l'idée de chaque propriété ou fonction générale, celle d'un sujet inconnu, ou d'un agent producteur {pc) de tels effets analogues. Il paraîtrait sans doute bien ridicule aujourd'hui, et nous conviendrions qu'il serait inutile d'attribuer la sensation dite organique , et la contraction insensible de même nom, à une âme végétatii^e^ la sensation a/2tmale avec la contraction sensible , à un^e âme sensitiçcy telle que les anciens la reconnaissaient dans les animaux; comme on attribue la perception avec conscience et le mouvement volontaire à Cdme pensanté, ou au moi qui se connaît intérieurement, pour le sujet d'inhérence de tous les modes perçus, et la cause productive de tous les mouvements voulus,.,. Et cependant, que ferait-on en rétablissant ces anciens titrer ? rien de plus que joindre au signe de la propriété abstraite, ou de l'effet généralisé, celui d'un sujet ou d'une cause agissante que l'esprit supplée toujours, et dont le concept, exprimé ou non par un terme individuel , n'en subsiste pas

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moins nécessairement dans l'intimité de la pensée? (Voyez là première partie,)

Cette distinction posée, et appliquée au mode élémentaire qu'il s'agit de signaler ici dans son état de simplicité ou hors de toute combinaison intellectuelle , nous observerons que la propriété affeciii^e correspondant à celle qui se tt*ouve caractérisée sous le titre de sensibilité animale dans la division précitée, il ne serait peut-être pas impossible de prouver, par divers exemples, queles impressions simples qui en dérivent , peuvent constituer une manière d'exister absolue, propre et sui generis , à part toute personnalité distincte ou sentiment de moi. D'où il suivrait qu'on ne pourrait attribuer l'ensemble de tels modes sensitifs ou vitaux au sujet identique , conscient, et un , qui n'existe pour luimême qu'en tant qu'il se sent sous telles modifications , et ne saurait , hors de là , se prendre pour sujet d'inhérence d'impressions quelconques faites sans lui dans ses organes.

Mais, attendu qu'il est dans la nature de notre esprit de ne pouvoir saisir ou exprimer l'idée d'un mode ou d'une qualité quelconque, sans lui supposer un sujet permanent , pas plus que concevoir un effet produit , sans Iqi donner une cause , ne. pourrait-on pas attribuer le mode affectif on la sensation animale y soit à un principe ou à un agent vital particulier, soit à la combinaison organique elle-même? Qu'est-ce qui empêcherait aussi de l'attribuer à une

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âme qui n'est pas le moi? et qu'importerait le signe d'une notion ontologique , ou d'une cause absolue qu'on ne peut connaître, si l'on avait une fois nettauent distingué, dans les faits et les conditions, ce qui appartient à la conscience de ce qui lui demeure toiqours étranger?

La nature d'un sujet d'attribution ou d'une cause première, à jamais inconnue de ces i^uodes qui s'effectuent dans l'oi^anisation vivante, sans la participation du moij sortant du cercle de toute science, ne pourrait qu'ouvrir un vaste champ à ces typothèses diverses dont tout le langage des métaphysiciens porte l'empreinte : nous n'aurons donc point , quant à présent, à. nous en occuper, ni même à y rattacher aucun signe.

Notre objet unique sera de reconnaître et de fixer,^ par différentes observations appropriées., les «i[gnes de ces modes d'affectibilité qui, constituant une vie Éimplcy demeurent d'abord, par eux-mémea, étrangers à la pensée , qi|oiqu'ils puissent lui fournir ensuite des aliments et des matériaux.

Mais montrons d'abord que le point où nous cherchons à rattacher l'analyse a4té entrevu et déjà signalé de différentes manières > par de célèbres observateurs du physique et du moral de l'homme , et entourons ce point obscur de toutes les lumières que nous pourrons leur emprunter.

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VUES DE QUELQUES PHILOSOPHES QUI ONT DISTINGUÉ, SOUS DIPFÉBENTS TITRES, DES AFFECTIONS SIMPLES «ANS PfiR- S0NNAUT9'

En commençant par le réformateur de l'a science, Bacon, on trouve clairement et formellement énon^ cée dans son traité de jdugmentis scientiarum^ une distinction entre deux classes de modes, qu'il désigne sous les termes de perception (^\) et de sentiment On peut voir l'importance qu'il attachait à cette distinction, par ce passage très-remarquable : « On aurait dû chercher la différence qui est entre \2i perception et le sentiment^ non pas seulement en comparant les êtres sensibles avec les insensibles,

<i) Baeoû séinble prendra d'abord la ptwêfiiwi^ dans un sens assez rapproché de celui que nous voulons exprimer par le mot affection; mais il l'emploie ensuite dans unfe acception métaphorique et purement imaginaire lorsqu'il attribue la perception àtotas les cQflrps qui agissent ks uns sur les.Mi^Ks d'une manière quelconque, en s'attirant, se poussant, etc., et qu'il énonce à la fin cette maxime absolue : unique denique est perceptio. Sur quoi son ettiffinèle trâducteinr ùît une remarque que je dteraî , comme rentrant assez bien dans mon point de vue : « La perception , dit-il, se trouve partout pour ceux qiîî veulent l'y voir. C'est ici un sophisme qui consiste à i^onclure, de ce qu'on donne le même nom à des phéDoœènes très-dtfférents , qu'ils sont identiques ou semblables ; sophisme où tombent tous les physiciens, chimistes , médecins , mécaniciens, etc., qui croient expliquer les phénomènes divers en les assimilant à ceux dont ils se sont le plus occupés , et en y appliquant les principes , on plut6t les mois dont ils se servent le plus souvent. » ( Voyez la traducction des Accroissement^ des sciences , tom. II,pag. 2i9.)

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comme les plantes et les animaux, quant à la totalité de leur corps ; mais de plus, en cherchant jt^owjçquoiy même dans un seul corps sensible, il est tant d'actions qui s'exécutent sans le moindre sentiment ; pourquoi les aliments sont digérés, etc.; pourquoi les artères et le cœur font leurs vibrations; enfin , pourquoi tous les viscères," comme autant d'ateliers vivants, exécutent leurs fonctions; et tout cela, ainsi qu'une infinité d'autres choses , sans que le sentiment ait lieu et les fasse apercei^oir. Mais les hommes n'ont pas eu la vue assez fine pour découvrir en quoi consiste l'action qui fait la sensation ; quel genre de corps, quel redoublement d^ impression (i) est nécessaire poui: que le sentiment s'ensuive. Et il ne s'agit point ici d'une simple distinction de mots^ mais d'une chose de la plus, grande importance , qui mérite des recherches approfondies , par l'inimité de connaissances utiles qui peuvent en résulter, -etc. » Bacon semble bien ici ouvrir une carrière de nouvelles et importantes recherches ; nous verrons s'il est possible d'en mieux déterminer le but.

Leibnitij parait bien se rapprocher de Bacon ^ lorsqu'il attribue des perceptions obscures à chaque monade ou force de l'univers matériel , comme du microscope organique. « Chaque substance simple, dit ce philosophe (ia), qui fait le centre d'une sub-

(1) Quœ conduplicaUo impressionis , etc., expi^essîoii très-renaarquable , dont nous apf^récierons la yaleur*

(2) Tome II de ses œuvres , pag. 32 et 33. .

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stance composée, comme d'un animal^ et le principe de son unicité ^ est environnée d'une masse compo-. sée par une infinité d'autres monades, qui constituent le corps propre de cette monade, suivant les affections duquel elle représente , comme dans un centre, les choses qui sont hors d'elle. » Leibnitz reconnaît donc bien ici des çffections propres aux éléments composants, indépendamment de la repré-sentation qui peut s'en faire suivant certaines lois dans une sorte de centre.

« Un animal, dit-il encore au même endroit, peut être dans l'état de simple vivant , et son âme dans l'état de simple monade , savoir : quand ses perceptions (i) ne sont pas assez distinguées pour qu'il puisse^'en souvenir, comme il nous arrive dans un profond sonuneil sans songes, ou dans un évanouissement : ainsi , il est nécessaire de distinguer la per^ ception^ qui est l'état intérieur absolu de la monade, et Vaperception , qui est la conscience ou la connaissance réflexive de cet état intérieur, laquelle n'est point donnée à toutes les âmes , ni toujours à la même (2). Et c'est faute de cette distinction, que

(1) Prseter înfimum 'petcegMouu gradum qui etiam in stupen* tibus reperîtur , et médium gradum , quem ^ensionexù, appellamus et inbrutisagnoscimus, datur quidam gradusaltior quem appereeptionem appellamus : Apperceptio est perceptio cum reflexione coDjuncta. » ( Œuvres de Leibnitz , t. II , p. 32 et 33.)

(2) Descartes ne voulait admettre rien qui fût dans Vdme identique sans pensée ou conscience. S'il n'eût entendu par âme que le sujet même conscient, en tant que tel, on ne pouvait lui rien oon-

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