TÉMOIGNAGE DU SENS INTIME
PAR L*ABBi BE LllUf AC
RKLATIF A TOIB THBORIE PSTCHOLOOIQtTB
« Chacune de nos perceptions (dit M. de Lignac, « t. II, p. 27) est un mode de notre âme, à Texcep- « tion du sens intime de notre individualité qui « est le fond même de notre âme. Toutes com- « prennent deux termes, l'impression d'une macf nière d'être, et la présence de la cause qui im- « prime cette manière d'être. »
J'ai été d'abord assez enclin à confondre le sens intime de notre individualité , ou ce que j'appelais le moi, avec le fonds même de la substance de l'âme; mais je dois à Kant d'avoir fait une distinction nécessaire entre deux termes que tous les métaphysiciens, y compris Descartes, ont confondus, ce qui est une des pl^s grandes causes^d' obscurités et d'embarras en métaphysique.
Nous sentons nptre individualité ou notre exis-
298 ©P ^w^ lïïnm
tence phâiomàiale : mais nous ne sentons point la substance même de notre âme pas plus qu'aucune autre : l'aperception interne du moi (pur) est un rapport dont un des termes est l'absolu de l'âme qui ne se connaît ou ne vse voit point immédiatement.
U est vrai qme toiles nos perceptions acoidenl^lé»^ comprennent deux termes : l'impression d'une manière d'être, et naiion par imbdction d'une cause indéterminée qui imprime cette manière d'être. Je dis la notion j et non la, présence; ce n'est que dans les modifications actii^es^ celles qui dépendent immédiatement de nôtre volonté , que la perception renferme la présence de la cause qui imprima la manière d'être \ dans tout alitre cas , 'il n'y a. point de cause présente aperçue ou sentie, mais seulement induite ou crue par un jugement rapide et nécessaire.
La confusion des deux cas, et la suppositioQ d'une perception immédiate de cause étrangère présente, a trompé ici l'auteur comme ta^t d'autres , et sert de fondement à sa doctrine mystique.
c( Je me sens contingent dans le fond de mon être par conséquent un effet..., »
D'abord je ne sens point )e fbn4s pu la substance de mon être: par conséquent, je ne le sens point contingent;. et, lorsque j'ai la nq^ion de mon âme substance^ je ne la conçois pas comme effet contingent, mais au contraire comme une cause néces-
PAR l'aBBJÎ «B UOKAG. 399
faire. . — La cxuitingence n's^partieatqa'mxmcidles (lassagers par oppositiea au moi permimieiit*
<c Tout ce qui est passif xie&t conçu tel que daM « un rap/K)ri afec^ne ^wtion. »
raccorde cela pl<MP6m«at; mais je me^e nom sentions immédiatement Taetion sou^ laqueUe iMm sommes passif , o» que nous apercevions aiwi imr médiatement l'existence de la cause extérieure.
Je sépare trè^bien la perception du serrement que je sens au bras^ lorsqu'une main forte me saisit, de la perception de cette main : perception que je n'aurais certainement pas , si je n'avais déjà la cou* naissance de la main ^rangére, et lai^otion ^e causalité.
Ce sont ici les aissociations d'habitude qui trompent.
' Dans l'aperception interne immédiate, le rapport donné est celui de la cause à l'^fet : dans la perception objective, le rapport donné est cdui de V effet k 1^ cause. Ici 9 nous sentons l'effet ou la modification , et nous croyons que la cause existe ; là , nous sentons la cause et nous percevoiis l'effet consécutif.
cr Se sentir passif, c'est sentir agir sur soi, c'est a sentir J'existence et la pnésénce de l'agent. »
Voilàp encore un effet très remarqjiahle de ce premier jugement d'induc|;iôn, devenu «î profondém^it habituel, quUl se confond presque avec l'aper* ception interne d/e notre existence , ou ce qui' revient au méme^l de notre causaHté.
3oo BU s£Brs nrriME
Se s^itir aetif^ c'est se sentir agir soi-même , c'est sentir l'eadstao^ce et la présence, de la cause qui est moL Mais se sentir passif sous une impresâon^ c'est sentir cette impression , et s'af>ercevoir et juger qu'elle existe ou se continue sans que le moi le veuille. Quant à sentir qu'elle a une cause autre que le moi ^ et qm est active ou efficiente comme liû) ce jugement d'inducticm diffère essenti^ement de Taperc^tion ou du sentiment intime de notre propre causalité ou force motrice; et il est tout à &it faux de dire que nous sentions la cause étrangère.
Pour apercevoir immédiatement cette cause jointe à la première impression paissive, il faudrait que nous en eussioi^ l'idée innée, ou que la causalité fut une forme de notre esprit , ainsi que le disent les cartésiens, les Idbnitziens et les kantistes.
<c Si l'homme grossier et ignorant se trompe dans (c l'application du rapport de caui^ité , ce n'est pas a en ce qu'il reconnaît une cause qui a* le pouvoir a de le modifier , et qui le modifie effectivement ; a mais en ce qu'il met souvent cette cause efj^çiente <c où elle ri est pas ^ €?t se trompe sur le lieu, comme a celui qu'on frappe dans les ténèbres s'en^^cnd à «c quelquîun^qui ne Ta pas touché. »
Je ne ^issi la méptîse dont on parle ici est bien réelle; d'abord, en nous suppQ3ant rédui}: aux sens autres que le toudier et la vue, il n'y ajuMit |yoiut de méprise dans Tapplication du rapport âe causa-
PAR i^'abbé bb lignac. 3oi
4itéy puisque rinduction première nedoxmendtheu qu'à la notion ou à la croyance d'une cause ou force indéterminée autre que 4e mo«.
Avec la vue et le toucher actifs , nous avons la , perception d'objets étendus, colorés, .figurés, impénétrables. Nous ne nous trom]pons point en attribuant à ces objets les <]ualités phénoménales que la perception nous représente comme extérieures. Bii
.les percevant comme étendtis^ figurés, colorés, nous ive les considérons pas comme causer de certaines modifications de l'àme, mais bien comme sujets des qualités ou manières d'être que nous leur rapportions sans pouvoir faire autrement.
Quant aux qualités seœndes dont nous avonis les sensations i^vo^veixxtnt dites, je ne sais s'il est vrai encore que*nous nous trompions dans l'application du rapport de causalité , ou dans l'association^qui se fait primitivement dans notre esprit entre les affectiops ou modes de notre sensibilité propre et la notion d'une cause extérieure.
Il est certain que pour les objets qui sont censés agir sur no^ sens à distance , comme ceux que nous 'appelons odorants, aonores, lumineux, etc., ée^n'est pas à eux immédiatement que s'applique r la notion de causalité efficiente^ et, si l'on dit que ces, objets sont causes de nos seofsations, c'est que l'on confond les catases phy^iqiies^avec les causes efficientes.
' Si j'éprouve ime certaine modification d'odeur toutes les fois que je tiens une rose, l'image de la
30^ DIT SI5S INTIlfE
row et Voéexxr se lieront dans. riniagin«tkm , de mamèie à ce que l'ime rappelle toujours Fâutre^ et en devienne le signe; mans le^^^7i« n'est pas la cause^ et il est faux que j'attribue- jamais à l'image de la rose le pouvoir de modifie^ mon odorat ^ quand j'y p&M§e ou que je réfléchis. Je conçois que la dausé qui me modifie est tout aussi indéterminée en ^emême après que j'ai eu la connaissance de la fleur, qu'avant la perception objective à laqudle ma propre modification se trouve liée.
U en est de même de toutes les autres sensations que nous' éprouvons en la présence des* objets éloignés.
Quant à ceux qui agissent ou sont censés agir par un contact immédiat , le rapport de causalité s'y applique immédiatement , en ce sens que les cor^ sont pour nous les causes récdles qui résistent à notre propre mouvemeîit ou qui le limitent. L'impénétrabilité en fait toute l'essence , et lé contact même passif de notre part, nous les manifeste après que nous avons éprouvé la résistance.
La sensation de chaud , de froid , de poli , semble donc plus directement attribuée aux cotps dont nous percevons le qpntact par suite de Timpénétrabihté comme cause. Mais ce n'est pas encore en tant que le corps qui touche le nôtre est impéné* trahie, qu'il agit sur nos sens, pour modifier nôtre âme de telle manière , et la caAse modifiante réelle demeure encore indéterminée.
PAR i^'abbé &e li^itag. 3o3
Pour la rmotï qui remonte nalurielkMeât àoeM cause y il n»y a donc aatre cbose de vrai $ «mon qu'il y a dés«causes^ extérieures kmoiy des mocUficatioiis ou impresskms passive; que ces causes, une ou * plusieurs y iâdétermÎBées en elles-mêmes et dmm fe comment de leur action^ n'agissent réeliemefit qc^en la pr^s^ice de %els objets dont nous avons la per* ception.
C'est plus par le témc^nagé que par ta pe^^ que nous sommes suj«te à confbndfe Y^occasiôn de nos sensations avec la cause qui nous modifie ^ et dont nous affirmons ou croyons nécessairemeio^ V existence et la présence.
C'est parce que nous ne séparons pas par une pensée réfléchie la sensation 4e la notion delà cause qui la produit , que nous cherchons où est cette cause, et que nous croyons pouvoir Falteindre par l'iïnaginat^on ou les sens. Les hommes n'ont pas l'idée inriée du moi , ejacore moins et par ^te>celte de la Dwinité ^ parce qu'ils n'ont point une atten- ^tion innée au rapport que form^^o^ les deû^ termes renfermés dans chacune de leurs percepticms. Mai§ ces termes ne leur sont pas moins présents dès qu'ils commencent à exister : leurs mouvements sont d^abord sentis ,, et , en lûétne temps , la cause qui les produit; les sensatk)ns du dehors arrivent etrla cause externe est conçue et crue exister.
Sentir un mouvement volontaire , et sentir une volonté, c'est la même chose; puis, seolir une kn-
3o4 ^^'Oe SBlfS UITIME
^^v€6siosx,passwe. comme teUe ou cràiine effit, et croire, rexistence. de la cause extérieure , c'est la même chose.
. <ç S'il y a (dit M. de lignac^ tomeUI, p. 276) des « manières d'être qui tiennent uniquement à 4^o,tr^ ce po^^'&c/zVe (telles sont toutes nos sensations), il y a « aussi des modes actifs qui n'y tiennent point : il y <c a des manières d'aqapr, comme des manières.d'étrè « r^niifiàj et les modes passas 4èpeiident essentielce lement dès modes acti&. Point d'effet, qui ne rapoc pelle une activité. Point d'activité^ où il n'y a pas « de volonté. »
J'adopte aitièrement cette manière de voir et d'exprimer le Ëdt de conscience ; mais^je n^entends plus l'auteur .quand il ajoute y la page après :
«c Je conviens avec Bayle que nos divers vouloirs « ou nos différentes manières de vouloir sont diffé- <c rentes manières de déployer notre activité; mais « nous pioi^ que ces différentes manières de youc( loir produisent quelques manières d'être dan^ « notre passibilUé ; nous nions qu'en voulant man-^ « ger un fruit délicieux, -notre vouloir manie en «c aucune sorte, et modifie notre substance de la <c manière dont le statuaire modifie un bloc de ce maii>re, en agissant sur la«natière passive de ce « marbre. Notre vouloir iji'est pas une action -sm* « notre substance, c'est ime action de notre suba stànce. »
Je dis d'après l'expéri^ice du sens intime que nos
PAR l'abbé jm LmHAC. 3o5
iwuloirs produisent difverse& modifioatiom , ou ma* nières d'être, ckns mAre pasUbilité, toutes les fois que qudques parties de notre corps, mobUe à volonté et inerte par elleHB^e, est mise ea jeu par le vouloir et tirée de son état d'inertie j et d'une n^aière incideiite, quand il s'agit de se procurer , k l'aide de quelque mouvement dont la volonté dispose, des sensations du dehors qui sont pM* ^es-més3es hors du pouvoir de l'âme, et objets d'un simple désir tout di£iérent d'un vouloir.
Quoique ce vouloir ne manie pas notre substance passive comme le statuaire manie le bloc de marbre , il n'en a pas moins un pouvoir d'une autre nature sur cette substance; et ce pouvoir intime consisie à imprimer à cette substance un mode ou une manière d'être qui n'aurait pas eu heu sans le vouloir. Celui-ci est donc à la fois une action de notre force qui est identique à notre âme, et une aetipn smr la substance passive qui est le o(»^s organisé, lequel a aussi sa force vitale propre toute différente du vouloir. ^ •*
Tout ceci n'a rien de commun avec le point de vue qui remonte jusqu'à la cause absolue des esi-stencesy ou des substanœs actives et pstfnves, et (ks lois efficientes de leurs modes,
La notion d'une force qui opère par le vouloir ne peut être dite abstraite^ à la manièi*e des idées générales dont se formait des genres ou des es^ IL so
pèces.) car Vidée générale est une idée de mode abstrait d'un individu ou d'un être complexe^ et qui» coQV^Miat k plusieurs de ees êtres ^ les représémtt tous en commun» en tant cpie l'esprit les considère soûs le rapport du ooode dont il s'agit. Toute idée d'un mode particub^, abstr^te d^ son sa^t^ d^ienl; aussi umverselle lorsque Fesprit perd de vue ce sujet partioulm*.
lifatts la force rédle qui opese par le vouloir est apevçu» iounédiatementy comme consCilEuant Umto l'existence individuelle de notre moi, si c'est dOb qui détermiii» k substance ou l'esaenee niéme de notre être; eUe b'est donc point abstraite ou gteéraliaée. comme un mode qui coavîent k phisieurs cboiei de la même espèce. La notion d'une telle force eat paHEaitem^it simple, tandis que toute idée génârale a)mporte avec elle qudque cmnpositîoo ph» ou moins grande; elle se sépare par réflexino dm tous les corps sensiMes, mais eBe n'est point abstraite de ces composa comme un de teurs élémens ou n^e commun à plusieurs. Absfysahit ab omni secreto y dit Kant, non abstrahitur à âân^i^ ifis. Ce n'esi: qu'en comparant plusieurs mdividus sôus le rapport de la ^rce» qu'oii parvient à cette idée .par généraUsalion ; mais on la trouve d'abord en soi en se séparant par réflesion des objets sensibles ^ et on la conçoit eo^iite comme étant répétée ou imitée à l'infini , autant qu'il peut y avoir d'indi** vidua séparéi^^ et c'est ainsi que la jaotion devÎM^t universelle sans jamais être générale.
PAR l'abbé de LIOIÏAG. 3o7
« L'klée de l'întdligence qui opère par le vouloir « est enfermée dans notre existence; c'est la pré- « sence de Dieu sentie. » (De Lignac, t. II, p. 189.)
Est Deus in nobis. Il est certain que le modèle (imparfait) de la force intelligente qui opère par le vouloir est en nous ; mais je ne sais dans quel sens il est vrai de dire ou possible de concevoir que la présaKïe de Dieu est sa^tie avec le moi y à moins qu'on n'appelle présence de Dieu la croyance, de l'être ou de ïabsohi dans la force de la substance active , qui est par elle-même alors que le moi ne l'aperçoit pas.
« Si l'analyse de notre sens intime était le pre- « mi» objet de notre attention , quand nous com- « mençons à raisonner des vérités antérieures à « tout raisonnement , indépendantes par suite de a tout raisonnement , savoir la réalité de notre exîs* « tence et la réalité d'une cause qui nous fait eîds- « ter et qui détermine nos maiûères d'être. »(Ibid.y
L'analyse de notre sens intime nous fournit des vérités primitives immédiates qui sont toutes indiviiûblement comprises dans le sentiment de notre existence, savoir la réalité de la force ac^ve que opère par le vouloir , et la réalité de la aubsta&ee passive sur qui cette force se déploie.
îïous passons de cette première réalité d'une force tout intérieure à celle d'une force étrangère qui détermine les manières d'être passives dont BOtre volonté n'est pas cause efficiente, et l'inductioUi qui
3o8 DU SENS INTIME
nous foit concevoir cette réalité peut bien être dite naturelle^ antérieure à tout raisonnement et indépendante de lui. Mais quant à la réalité de la cause suprême qui nous fait exister^ il est tout à £ait faux qu'elle nous soit donnée avec le sentiment de notre esii^ence. Ce qui nous est donné avec la causalité de notre moi , c'est un élément essentiel de l'idée de Dieu, c'est comme la prémisse du raisonnement développé , nécessaire pour élever notre esprit jusqu'à l'existence de la cause suprême , créatrice de toutes les existences.
Il n'est pas vrai que nous sentions en efîet dans \e fond de noti^ être ; nous nous sentons» au contraire une cause efficiente non pas de la substance ou du durable de notre être, dont nous n'avons pas d*abord la notion , mais des modes relatifs par lesquels seuls notre moi existe.
Nous ne nous sentons jamais et en aucun cas comme un ejfet ; nous savons seulement , et par un raisoûnement tardif, fondé sur une seule expérience, qiie notre existence est contingente ou Y effet d'une cause supérieure. Ce que nous sentons comme effets, ce sont des manières d'être de notre substance passive et accidentelle au fond de notre être, et à l'égard de ces modifications passives, il est vrai de dire que les sentir comme effets y c'est concevoir , percevoir, et non pas sentir, la cause présente qui les produit.
<i Dans le sens intime, la présence de la cause (la
PAR l'abbé de lignac. Soq
« causalité du moi) n'est que sentie. Elle est pensée, « cogitata , par le moyen de l'attention réfléchie ou « rapport de l'activité où de la force qui opère par « le vouloir et l'effet ou mode produit. » [Ibid. )
« La causalité est donc un sentiment avant d'être unç idée ou notion unwerselle. Ce sentiment primitif de l'être vit inné à notre esprit comme celui de l'existence du moi. Mais la notion de cause, résultat de la réflexion faite aux deux termes du rapport primitif qui constitue l'existence du moi, n'est point innée, parce que cette réflexion ne l'est pas. »
Comment tout ne serait-il pas rapport pour nous, puisque l'existence même du moi , la personnalité individuelle, qui fait la base de l'être pensant, est un rapport? L'être moi, étant un composé ou le résultat de l'union du rapport des deux substances , ne peut rien sentir, rien concevoir que comme composé ou rapport. Cependant il trouve en lui-même comme le type confus de deux existences sépaî'ées : I** Dans les sensations passives et impressions organiques où sa substance passive est seule intéressée, et dans lesquelles l'activité de l'esprit n'intervient en rien ; telles sont les impressions de la sensibilité pure et les réactions qu'elle détermine dans le sommeil , la défaillance , le délire , etc. Voilà une existence animale ou organique, absolue. a° Dans les notions réflexives qui , les plus dégagées des intuitions sensibles , semblent dépendre uniquement de la pure activité de l'esprit.
3lO DU SENS IJTTIME
Maïs encore est-ce plus par abstraction que dans la réalité de notre existence que nous concevons ces deux termes parfaitement distincts et séparés Fun de Fautre.
Par le fait, toute perception sensible, comme toute idée de l'esprit, est un mélange ou un rapport de deux éléments, puisque le fond même de notre être, dont nous ne pouvons nous séparer, est un composé ou un rapport.
<c Ije sentiment intime de notre existence individuelle , de notre causalité , n'est pas une idée. Ce mot idée suppose de la part du sujet de la réflexion ou de l'attention , et de la part de l'objet de l'wmçersalité. » {Ibid. , p. 191.)
Ainsi, quoique en dormant on sente son existence, on ne peut dire qu'on ait alors l'idée de son âme. Notre âme est alors réduite au passif de son être, et il n'y a pas de moi.
<c De même dans l'enfance, le sens intime de notre existence individuelle ne devient une idée que lorsque nous nous faisons nous-mêmes un modèle imitable à Tinfini. v {Ibid.)
Le sentiment d'existence ou de cause devient une idée lorsque, le rapport étant distingué dans les deux termes, notre causalité ou notre force devient un modèle imitable à l'infini de toutes les forces conçues par induction.
« Ce n'est pas en conséquence d'une vue générale que nous nous sentons exister, mais c'est parce
PAR l'abbé de ugnag. 3ii
cpie nouft notis sentons exister que nisus jatons «me connaissance générale de la nature de Thomme. » {ibid.)
J'adopte entièrement cette proposition. C'est notre indiriduablé, notice causalité transportée par induction hors de nous, qui nous donne l'idée générale de Umtes les notions actives intelligentes qui opèr^[it par le vouloir. C'est le sens intime de notre passwité sous certaines impressions reçues qui nous donne l'idée générale de la nature organique cap€^»le de lentir sans penser.
a Quand on dit : Vétre peut avoir des dimeoisions ' <c ou n'^1 avoir point , avoir la sensibilité ou être «insensible, le sujet commun de ces attributions « diverses n'est qu'un sujet logique ; c'est une idée « toute factice qu'on prétend vainement ériger en m principe et qui donne lieu à unemultkude deques- *(c tions intenninabies en métaphysique. »(/é.,p. 196.)
C'est bien rarement , en effet , q[ue du sentiment intime que l'homme a de son existence comme d'un rapport à deux termes, on vient à déduire une notion abstraite d'être qui embrasse ces deux termes ou qui convienne également à l'un et à l'autre. Dans le vrai, le sujet et l'objet n'ont rien de coisimtm 4ans leur existence. L'objet n'a point un fond commun avec le sujet sur lequel l'activité et inintelligence |missent être entées et vice versa. Chacun d'eux est connu par l'abstraction réfléchie, comme ajrant une nature opposée à celle de l'autre, et leur réunion
3lâ ou SEUS IJfTIME
SOUS un geara fiommuo arlificid ne peut doimar c^Ae opfx>sitk>nh
L'idée de cause ne peut être conçue ni soûs une image , comme ce qui vient à l'esprit par voie de sensation , ni. par abstraction ou générali«atiDn> comme les éties artificiels»
« i^ Nous ne voyons rien inimédUu&nent; nos « 3reux même ne nous font connaître directement « que des simulacres des choses^ des objets éteiMius, cr figurés , de purs phénomènes ou des images du a corps ; et ces images étant distinguées par l'esprit ce de l'existaice des choses qu'elles représentait , il ce nous ei^ facile de les tourner en abstractions yexL a considérant ces images comme des modèles auxtt quels il y a ou il peut y avoir quelque chose de « ressemblant C'est ainsi que ces images particuce. lières deviennent des idées. » Ibid., 5, 196.
C'est là le point le plus difficile à mes yeux de toute la métaphysique.
U est certain que ces premières intuitions visuelles (considérées en elles-mêmes et indépendammait de tout ce que notre faculté perceptive et nos croyances j soit naturelles, soit acquises, peuvent y ajouter) ne présentent à l'esprit que de purs phénomèmes. Mais la. question est de savoir si ces intuitions, ainsi considérées dans leur état natif et avant toute connaissance acquise, c'est-à-dire avant tout exercice d'activité , ne sont pas de pures abstractions sans réalité, et s'il est permis de supposer
PâR l'aBBIÎ im LICNAG. 313
un esprit ayant des intuitions vîsudles et les distinguant de lui 9 qui n'ait en même temps et nécessairement la notion de Pétre, de la cause, de la substance permanente qui donne un objet, un corps, à ces intuittcms et idéalise hors de lui kds phénomènes.
Alors, dans ce cas-là même, il est vrai de dire que ce ne sont pas les yeux qui nous font connaître les corps comme des réalités séparées et indépendantes de nous, mais bien l'esprit qui ajoute ce qui manque aux intuitions et aux simples images pour être des idées.
C'est l'esprit qui, en attachant la réalité aux phénomènes sensibles , les individualise à propraoaent parler, en rattachant les images à un être réel et fixe dont elles deviennent les signes. Les images seules sembleraient être comme les simulacres mobiles des choses, ludibria rerum simulacra^ qui, s'attachant également à tous les individus revêtus des mêmes apparences sensibles , ne seraient les signes propres d'aucun en particulier.
Telle est la première généralisation vague que fait l'ignorance. C'est là ce qui fait que pour l'enfant le nom d'un individu devient l'appellatif commun d'un genre.
La transformation des images en abstractions proprement dites , et par -suite en idées de genre , suppose d'abord celle du phénomène en réalité individuelle. C'est alors que l'esprit, abstrayant de nouveau l'image de la réalité individuelle de tel objet
3l4 'V SBirS IITTIME
détBYïmiïéj la considère conraie rigne comimnQ de fd^GsieHrs individus semblables ou comme le uo* dèle de telle classe d'objets indéterminés.
Le moi ne se connaît point intuitivemeol; comme substance^ mais le s^is intime nous ^mne la <x>nnaissance primitwe d'une rriation qui n'est pas renfennée de même dans les affections ou les intuilicHis des autres sens.
L'esprit transforme en notion le sentiment du moi lorsqu'il considère l'un des termes de la relation primitive sans faire attention à Faufre qui individualise, détermine la notion à luie ^stence particulière , comme le géomètre généralise l'idée du cercle pai*ticulier qu'il a tracé , lorsqu'il ocmsidère la circonférence sans faire attention à la longueur déterminée du rayon qui la détermine, etc.
En consultant ce sens intime , en procédant par voie d'expérience intérieure, cm conçoit que la force que nous sentcHis opérer en nous par le vouloir est toujours un des termes de chacune de ces relations universelles et nécessaires que nous appdons notions.
« Quelle que soit la multitude d'objets que dé- « couvre la statue (avec les sens du toucher et de la « vue), quelque combinaison qu'elle en fasse, elle a ne s'élèvera jamais aux notions abstraites d'éire, « de substance j d'tssencey de nature, etc. (il ne <c nomme pas la force ou la cause, mais elles sont « sous-entendues); ces sortes de fantômes ne sont
PAE iTk^tÊ tJ* LmiTAG* 3l5
<r palpables qu'au tact des phiksopheê. Dans f haa bitude où elle est de juger que chaque chose ce est une collection de plusieurs qualités, il lui part raîtra tout naturel qu'elles existent réunies, et elle oc ne songera pas à chercher quel en peut être le <c lien et le soutien. L'habitude nous tient souvent « lieu de raison à hous-mêmes , et il faut convenir <K qu'elle vaut bien les raisonnements des philoce sopheç. »
Je crois en effet qu'un être sensitif qui n'obéirait qu'aux besoins physiques et aux habitudes, pourrait bien ne jamais songer à ce qui fait le Ken ou te soutien dés qualités qu'il perçoit au dehors ou des sensations qu'il reçoit; mais il s'agit de ce qui se passe dans l'esprit d'un être pensant qui rattache les impressions ou les phénomènes à quelque chose de fixe ou de permanent au dehors comme au dedans de lui-même, à qudque chose qui reste irrévocablanent le même quand les sensations passent, quand les phénomènes ne subsistent plus. Or, ce quelque chose qui reste est toujours supposé ou cru nécessairement exister par tout être de notre espèce qui commence à percevoir ou à distinguer quelque chose qui n'est pas lui , avant même que la réflexion ou les facultés méditatives ne soient en exercice. Si les corps n'étaient pour cet être que des collections de sensations ou de qualités sensibles, comment concevrait-il que les collections restent quand il ne sent, ne voit, ni ne touche rien? com-
3f6 BU SmfS IHTIME
ment s'att^icb^ait-il à les retrouver toujours les mêmes? sur quoi fonderait-il cette croyance de l'un , du même? etc. , etc.
Ges prétendus fantômes que Condilkc dit n'être palpables qu'au tact des philosophes, sont les seules réalités que puisse concevoir la statue, et sans elles toutes les collections sensibles ne^seraient vraiment que des fantômes. La statue ne peiU:, il est. vrai, imaginer pas plus que nous la chose qui est le sujet de chaque collection, mais elle est, comme nous, nécessitée à le croire ou le supposer , par cela seul qu'elle perçoit et pense à un objet dont l'existence est distincte et séparée de la sienne. Elle donnera un nom à cette chose, et par cela même qu'elle la nomme , il faut bien qu'elle en ait quelque sorte de notion , car, sans ime notion , il n'y aurait aucune raison de la nommer. Il est vrai qu'avec ce nom elle en sait autant que les philosophes, ou que ceux-ci n'en savent pas plus qu'elle; et il faut précisément conclure de là , non pas qu'il n'y a dans notre esprit aucune notion réelle de substance, d'être, mais plutôt que cette notion est simple, primitive, naturelle à l'entendement humain, ou un résultat nécessaire de notre faculté de percevoir , une loi de la sensation, et non point une sensation.
La notion de substance entre nécessairement dans celle de durée et d'espace, qui en sont abstraites; ce qui dure, c'est la substance; ce qui est étendu.
PAR l'abbi^ de lignag. 3i7
c'est encore la substance. Condillac ne trouve l'idée de l'espace que dans la coexistence de plusieurs sensations. C'est tout au contraire l'espace donné primitivement qui £ait que plusieurs sensations peuvent coexister sans se confondre.
Dans tous les systèmes idéalistes, sceptiques ou sensualistes, où l'on. est conduit à nier la réalité des notions de substance, de cause, etc., on sera toujours dans l'impossibilité de dire pourquoi l'entendement est nécessité à s'appuyer sur ces notions comme sur les seules réalités permanentes, comment il ne peut se passer de leur donner des signes, de les avoir toujours présentes; comment il. n'y a pas de rapport conçu, de jugement, sans qu'un de ces termes de notion soit pris pour antécédent.